Le XXe siècle... ou le temps des révolutions conceptuelles

14 mai 2002

Mots clés : discours, congrès AFU 2001
Auteurs : JACQUARD A
Référence : Prog Urol, 2001, 11, 162-167

J'aimerais réfléchir avec vous à d'autres révolutions que les révolutions techniques. Elles sont importantes, ces révolutions techniques ; bien sûr, elles ont des conséquences. Mais il y a des révolutions beaucoup plus profondes qui, finalement, changent, à long terme, notre façon de vivre ensemble : ce sont les révolutions conceptuelles, le regard que nous portons sur le monde et dans le monde, sur cet objet très particulier, NOUS.

Il se trouve que le XXème siècle, si riche en avancées techniques, que ce soit du côté de la destruction, ou du côté de la création, a été aussi la période d'une moisson extraordinaire de concepts nouveaux. On ne nous le dit pas assez ; notre enseignement ne nous montre pas à quel point le monde d'aujourd'hui n'est pas vu par les hommes de la même façon qu'il y a un siècle.

Je m'en suis aperçu lors de l'écriture d'un livre. Je voulais prendre quelques mots qui avaient changé de sens en un siècle, et je me suis aperçu, à ma grande surprise, que tous les mots qui nous servent à décrire l'univers avaient changé de sens. Je vais en prendre deux, un peu arbitrairement.

Le mot ' temps ' par exemple : le temps n'est plus du tout ce qu'il était y a un siècle.

Le temps est une espèce de toile de fond devant laquelle les évènements ont lieu, et on mesure la durée de chaque événement en fonction du déroulement de cette toile de fond.

Eh bien ça n'est plus vrai, depuis que Einstein, en 1905, nous a montré que la durée d'un même événement était différente selon que l'on bougeait ou que l'on ne bougeait pas par rapport à l'événement. Vous imaginez par exemple que vous allez de Paris à Lyon avec un TGV ; vous mettez deux heures. Vous avez deux façons de mesurer le temps : vous pouvez regarder sur votre montre au départ et à l'arrivée et vous trouvez 2,0000... ; mais vous pouvez aussi mesurer cette durée du voyage en regardant l'heure à la gare de Lyon à Paris, et l'heure à La Part Dieu à Lyon. Et bien, les durées ne sont pas les mêmes ; même si horloges et montres sont rigoureusement synchronisées, la durée mesurée par les horloges est plus longue que la durée mesurée par votre montre, parce que votre montre a participé au voyage et que les horloges n'y ont pas participé. Du coup l'écart entre les deux horloges n'est pas de 2,00000.... mais de 2,00000... et, la quatorzième décimale n'est plus un 0, elle est un 1 ... Vous me direz, à la quatorzième décimale, on s'en moque un peu .... Oui, mais, du point de vue conceptuel, on voit que le temps n'existe plus en soi.

Vous connaissez tous les paradoxes, notamment le paradoxe des jumeaux : celui qui voyage vieillit moins que celui qui n'a pas voyagé ; ça, beaucoup de gens le savent et connaissent la fameuse petite fable, que racontait Einstein, du monsieur qui dit à sa femme :

- ' Je vais sortir le chien, viens-tu ? '

- ' Oh non il fait trop froid, je reste. '

Alors le monsieur va courir avec le chien ; le chien court au retour encore plus vite que le monsieur et il agite le bout de la queue. Et quand le monsieur rentre, il est plus jeune que la dame, le chien est plus jeune que le monsieur, et le bout de la queue du chien est plus jeune que le chien. Et c'est vrai ! .. . de très peu de choses ; mais le problème ce n'est pas que ce soit mesurable, et d'ailleurs ça l'est finalement, mais que ce soit conceptuellement accepté.

Avec le même Einstein, on s'aperçoit que le temps n'est pas le même selon qu'on est loin ou près d'une masse. Quand vous vous rapprochez du soleil vous vieillissez moins vite, le temps s'écoule moins rapidement. Mais le soleil, ce n'est pas assez lourd, surtout pas assez dense, pour que ce soit intéressant.

Par contre, il y a des objets où il devient passionnant de voir comment le temps s'écoule différemment. Ce sont les fameux trous noirs, dont vous avez tous entendu parler, ces objets extrêmement denses qui se sont condensés à un point tel, que leur densité est celle d'un petit dé de un cm3 dans lequel on aurait mis toute la masse de la terre.

Près d'un trou noir, voilà que l'éternité elle-même ne dure pas longtemps. ˆáa paraït étrange, mais pourtant ça résulte d'une équation parfaitement raisonnable. Imaginez que vous allez près d'un trou noir ; votre fusée tombe en panne ; vous tombez dans le trou noir... ˆáa va mal se terminer bien sûr. Alors vous pouvez, pour vous consoler, calculer la durée de votre chute ; il y a une équation qui permet de faire ce calcul. Vous vous apercevez que ça va durer cinq minutes et trois secondes, et quand vous arrivez dans le trou noir, avant de mourir, vous avez la consolation de dire : ' oui, mes calculs étaient bons '. Mais moi, qui vous regarde de loin et qui ne suis pas influencé par la masse du trou noir, je m'aperçois que votre chute, au lieu de s'accélérer, à partir d'un certain moment se ralentit et dure un temps infini. La durée de votre chute c'est un temps infini, une éternité pour moi, et c'est pour vous cinq minutes et quelques secondes.

Voilà un bon argument pour vous dire que vous n'avez pas perdu votre soirée. Si un jour, comme le dit Woody Allen, vous avez l'impression que l'éternité c'est quand même un peu long, surtout vers la fin, et bien vous pouvez aller près d'un trou noir et l'éternité durera le temps que vous voulez... Même l'éternité n'est pas absente des conséquences d'un changement, qui au départ était purement mathématique et qui, finalement, devient un changement théologique. Et d'ailleurs un changement théologique, on va en trouver un à propos d'une autre mésaventure du temps, la découverte du Big-Bang.

Vous connaissez l'histoire. On s'aperçoit dans les années 20, que toutes les galaxies s'éloignent d'autant plus vite qu'elles sont loin. On fait aussitôt le calcul inverse : hier elles étaient plus proches, avant-hier encore plus proches, il y a un milliard d'années beaucoup plus proches, et, il y a 15 milliards d'années, elles étaient toutes au même endroit...Donc, il y a eu une explosion qu'on appelle le Big-Bang. Une des conséquences du Big-Bang, je m'en suis aperçu en enseignant à des enfants de 12-13 ans qui me posaient la question suivante : ' monsieur, le Big-Bang a eu lieu il y a 15 milliards d'années ; alors qu'est ce qu'il y avait, il y a 16 milliards d'années ? ' Et si vous répondez : ' Il n'y avait rien ', c'est trop. C'est trop parce que quand vous dites ' Il n'y avait rien ', le ' Il y avait ' suppose que l'instant situé il y a 16 milliards d'années en arrière existait.

Mais comment pouvez-vous dire que le temps s'écoulait quand l'instant a eu lieu ? Pour que le temps s'écoule...,et voici une magnifique phrase de Saint-Augustin, : ' Pour que le temps s'écoule, il faut qu'il y ait des événements ' ; si rien ne se passait, il n'y aurait pas de temps passé. Autrement dit, ce qui génère l'écoulement du temps, c'est la succession des événements ; et pour qu'il y ait des événements, il faut qu'il y ait des choses ; et pour qu'il y ait des choses, il faut que le Big-Bang ait déjà eu lieu. Et, par conséquent, avant le Big-Bang il n'y avait rien, il n'y avait pas de temps ; et s'il n'y avait pas de temps, il n'y avait pas d'avant. La phrase est absurde, dès qu'on veut parler d'avant le Big-Bang, on ne peut dire que des sottises. Si bien qu'on en arrive à tirer la conclusion qu'évoque ce savant anglais que l'on voit parfois à la télévision dans sa petite voiture : le Big-Bang ne peut pas être un événement comme un autre car tout événement a un avant et un après. Notre rencontre a eu un avant et aura un après, mais le Big-Bang a un après, puisque nous sommes là, mais n'a pas d'avant. Alors du coup, comme il n'y a pas d'avant, ce n'est pas un événement ; donc ce n'est pas une création ; et si ce n'est pas une création, il n'y a pas besoin de créateur.

En voilà une conséquence pour les théologiens ! Je rencontre des théologiens, et je m'attends à ce qu'ils soient fâchés. Pas du tout : je m'aperçoit que les théologiens sont contents en disant : ' Ah, enfin ! nous avons débarrassé Dieu de ce rôle un peu ridicule d'un petit bricoleur, qui lance des quarks et des rayonnements dans l'espace en regardant ce que ça devient. Ce n'est pas digne de lui, il vaut beaucoup mieux ! ' Il y a des conséquences théologiques à une découverte qui est purement au départ astronomique et mathématique.

Après le temps, un autre concept, pour lequel la révolution va être encore plus importante. C'est en fait une découverte qui n'est pas conceptuelle, une découverte concrète.

En 1953, on découvre le rôle d'une molécule : l'ADN. Ce qui est important c'est de s'apercevoir que cette molécule n'est qu'une molécule, et qu'elle fait ce que fait une molécule, c'est à dire qu'elle en attire d'autres, qu'elle influence tel ou tel métabolisme, etc, ... Elle fait son travail de molécule, exactement comme l'acide sulfurique fait son métier quand il rencontre de la soude.

L'ADN provoque des événements. Or, on découvre que chez tous les êtres que l'on dit vivants, il y a de l'ADN et que tout ce qui se passe à l'intérieur de ces êtres, que ce soit des bactéries, des primates... tout s'explique par le fonctionnement de l'ADN qui est capable de se reproduire, de faire un double de soi-même, qui est capable aussi de gérer la fabrication des protéines.

Eh bien, puisque ce n'est qu'une molécule, que désigne le mot vie ?

Ce qui est vivant, c'est ce qui possède de l'ADN. ' Ce qui est vivant ', nous dit le Larousse, ' c'est ce qui est né et qui n'est pas encore mort '. Que le dictionnaire nous dise que la vie c'est le fait de ne pas être mort, ça n'est pas faux bien-sûr, mais ça montre une difficulté profonde. Alors la vie, c'est tout simplement le fait que l'ADN est présent, et fait son métier de molécule, et par conséquent le mot ' vie ' n'a plus aucune signification.

Je vais vous choquer, le mot ' vie ' va disparaïtre du langage comme a disparu le mot ' phlogistique '. Le mot ' phlogistique ', la plupart d'entre vous ne l'ont jamais entendu, et heureusement. C'est un mot que l'on employait pour répondre aux gens qui posaient la question : ' Monsieur le scientifique, expliquez-moi pourquoi cette bûche brûle ? Voilà qu'il en sort des flammes, de la chaleur, de la lumière ' . Réponse du scientifique : ' Et bien ! c'est que dedans, il y a du phlogistique '. Un mot grec, ça fait savant et le phlogistique explique pourquoi ça brûle.

Mais qu'est ce que c'est le phlogistique ? C'est un principe qui fait que ça brûle et la preuve que ça existe, c'est que nous avons pesé une bûche avant, et on pèsera les cendres après, et vous verrez une différence. La différence c'est le poids du phlogistique.

Naturellement le phlogistique, on n'en parle plus, parce monsieur Lavoisier s'est aperçu que la bûche ne brûlait pas toute seule. Elle brûle parce que il y a de l'oxygène autour, ... On a oublié le phlogistique.

Quand on dit : ' Monsieur le savant, expliquez-moi ce que c'est que la vie ? '. La vie, c'est un principe qui est à l'intérieur, et qui, un beau jour, disparaït. Essayons de faire l'exercice de se passer du mot ' vie ' et d'en voir les conséquences qui ne seront pas seulement des conséquences matérielles mais des conséquences dans notre regard sur nous-mêmes : j'ai appris depuis toujours qu'il y a dans l'univers qui m'entoure, d'une part des objets inanimés et d'autre part des êtres vivants. Cette montre, par exemple, fait partie des objets inanimés ; bien sûr elle bouge un peu, mais ce n'est qu'une apparence. Moi j'ai de la vie... et il n'y a pas que moi : il y a les primates, les bactéries, ...

En disant que ce mot ' vie ' n'a pas de sens, je supprime la barrière entre les objets inanimés et les êtres vivants. Ce n'est pas rien ; ça mérite véritablement de comprendre jusqu'où on va.

Pour comprendre mieux il faut de la poésie. Elle va nous être apportée par un des plus grands poètes qui ait jamais vécu, François d'Assise. François d'Assise, vous le savez, disait : ' Mes frères les oiseaux '. Au début c'était choquant ; mais depuis, nous avons entendu Darwin nous dire : ' Les oiseaux et vous, avez des ancêtres communs ' ; il suffit de remonter de 100 ou 300 millions d'années. Donc, d'accord les oiseaux sont des cousins ; mais François d'Assise disait aussi ' Ma petite soeur, l'eau '. ˆáa m'avait choqué : je ne suis pas de l'eau, je ne suis pas un objet inanimé !

Pour la science d'aujourd'hui, la goutte d'eau et vous, vous avez des atomes qui ont des ancêtres communs, fabriqués dans une étoile il y a quelques 5 ou 6 ou 10 milliards d'années.

C'est à la fois magnifique et inquiétant. C'est magnifique, et on le comprend bien, quand on écoute des astro-physiciens comme Hubert Reeves nous dire : ' Vous êtes des poussières d'étoiles '. Et c'est vrai, ce qui nous constitue a été fait il y a quelques générations d'étoiles. A cause du mot ' étoile ' on est tout content ; mais à cause du mot ' poussière ' voilà que je ne suis plus qu'un caillou ; et par conséquent, il nous faut être véritablement tout nus devant ce problème. Comment est ce que je vais exiger, moi, d'être respecté alors que je suis le cousin de la goutte d'eau ou du caillou ; je suis une poussière. Et il me faut repartir à zéro pour la justification de mon exigence.

Il faut donc que je trouve quelque chose de spécifique à l'homme qui n'est qu'un caillou parmi d'autres. La réponse divine ? Je n'ai rien contre, je ne dis pas que c'est faux, je ne dis pas que c'est vrai. Je ne peux pas le savoir, je ne peux pas le prouver. Par conséquent, en tant que scientifique, je m'efforce de trouver un autre discours. Je m'y efforce et je vous propose un cheminement logique qui va permettre de dire : ' Oui je suis le chef-d'oeuvre local de l'univers '. Ce n'est pas très difficile, il suffit de raconter une histoire : la nôtre.

Elle a commencé avec le Big-Bang. Nous savons ce qui s'est passé après le Big-bang. Les astro-physiciens montrent des photos de la découverte du satellite Cobé qui nous disent : l'univers était moche, l'univers était plat, l'univers n'avait aucun intérêt. C'était, pour reprendre la phrase de Hubert Reeves ' de la purée sans grumeau '. Mais cette purée initiale était faite d'éléments soumis à des forces de gravitation, qui font que les masses s'attirent, des forces électro-magnétiques, qui font que les objets chargés électriquement s'attirent ou se repoussent, et puis de forces à l'intérieur des noyaux d'atomes.

Or, il se trouve que les forces en question ont été telles, ont eu des intensités telles, que peu à peu elles ont joué, l'une avec l'autre, l'une contre l'autre, et que le résultat global de leur action a été un mouvement vers la complexité : la complexité d'un objet c'est le fait qu'il est fait de beaucoup d'éléments, que ces éléments sont divers et qu'ils ont entre eux des actions et des réactions. Et chaque fois qu'un objet est plus complexe, alors il est possible qu'il ait des performances nouvelles. L'exemple rabâché aux étudiants, c'est celui de l'événement qui se passe en permanence dans les étoiles où il y a beaucoup d'hélium. L'hélium est un gaz qui n'a guère d'intérêt : la chimie de l'hélium est très très pauvre. Chaque atome d'hélium est fait de 2 protons et 2 neutrons. De temps en temps, dans le soleil, dans les étoiles, voilà que 3 noyaux d'hélium se rassemblent : ça fait 6 protons 6 neutrons. ˆáa fait un carbone, et un carbone est à la source d'une chimie très riche : l'univers rassemble des éléments tels que des hélium qui n'ont aucune conversation, complètement autistes, et il obtient un carbone que est bavard.

Voilà la réalité dans notre univers, un retournement complet du rôle que nous avons attribué toujours au temps. Le temps était le grand destructeur ; c'est comme ça que l'on a appris ce que fait le temps : il détruit tout, et dans les rébus de mon enfance, la syllabe ' temps ' était représentée par un faucheur, et même un squelette qui fauchait. Quelle horreur le temps ! Et bien non, au contraire, le temps a pris en charge un univers sans intérêt, plat, une purée, et peu à peu il y a mis des grumeaux.

Il a mis des grumeaux, pour créer des objets de plus en plus complexes, et qui, étant de plus en plus complexes, ont eu des pouvoirs de plus en plus étranges. On peut raconter toute l'histoire de l'univers comme ce mouvement permanent vers toujours plus de complexité.

Sur la Terre, il se trouve que ça s'est accéléré au prix d'une quantité de coincidences heureuses ; les océans ont été le lieu d'une chimie très imaginative. Imaginez les océans il y a 3 milliards d'années ; ils avaient à peu près une température de 70° ; ils étaient constamment remués par des éclairs, par des tempêtes,...c'était une cornue d'alchimiste qui a fabriqué par hasard n'importe quoi dont l'ADN. L'ADN a été capable de se reproduire donc de se complexifier de plus en plus, ça a donné des ADN capables de fabriquer des protéines, les protéines ont participé à des métabolismes et peu à peu il y a eu accumulation de pouvoirs.

Et puis, surtout, il y eu un événement extraordinaire, très mal expliqué, qui s'est produit il y a moins d'un milliard d'années semble-t-il ; le plus grand événement de l'histoire de la terre. C'est l'arrivée de 2 petites bêtes, probablement deux petites bactéries qui n'ont pu se reproduire comme faisait leur unique parent et ont inventé de se mettre à deux pour faire un troisième individu. Evidemment c'est très compliqué, ça pose quantité de problèmes ; mais ça dure encore, au prix que vous savez.

A quoi ça sert ? ˆáa sert à ce que le troisième résulte d'un tirage au sort de la moitié de l'un et de la moitié de l'autre des deux géniteurs ; par conséquent cette invention a été la mise en place d'un processus qui n'était plus un processus de reproduction mais un processus d'imagination, grâce à la mise dans le jeu de l'aléatoire. Faire un enfant à deux, c'est faire n'importe quoi puisqu'on tire au sort parmi une collection presque infinie ; faisant n'importe quoi, on a accéléré l'apparition d'êtres nouveaux.

On peut raconter toute l'histoire de l'évolution un peu à la façon de Darwin, mais à l'envers en disant : ' heureusement, il y a eu des êtres ratés, il y a eu des poissons qui sont sortis de l'eau et il y a eu un jour un primate qui est tombé des branches '.

Ce primate tombé d'une branche,... il se trouve que malgré tous ses handicaps, il a tenu le coup quand même. Il lui est arrivé une aventure épouvantable il n'y a pas très longtemps, il y a 1 million et quelques années. Son cerveau s'est mis à grandir ; c'est pas une chose à faire quand on est un foetus que d'avoir un cerveau qui est dix fois, vingt fois, plus gros qu'un cerveau normal de primate, car, au moment de sortir de la maman on s'aperçoit qu'il n'y a pas la place, qu'il y a une incohérence entre la taille du bassin des femelles humaines et la taille du cerveau du foetus humain. Pour trouver une solution, on fait naïtre les enfants beaucoup trop tôt et du coup, ils sont dans un état assez lamentable à la naissance. Donc c'était finalement une catastrophe pour l'espèce humaine que d'avoir un cerveau aussi hypertrophié.

Ce handicap fondamental s'est transformé peu à peu en une chance. En une chance puisque, vous le savez, un cerveau est fait probablement de plus de 100 milliards de neurones qui, à la naissance, n'ont guère de connexions les uns avec les autres, mais qui à la puberté ont chacun plus de 10 000 connexions. On multiplie 10.000 par 100 milliards : ça fait un million de milliards de connexions.

Voilà un petit bébé qui naït. Il n'est pas riche en connexions et, 15 ans après, c'est à dire en 500 millions de secondes, il aura un million de milliards de connexions. Vous divisez un million de milliards par 500 millions de secondes : vous vous apercevez qu'un petit bébé entre sa naissance et sa puberté met en place, à chaque seconde, 2 millions au moins de connexions. ˆáa vous donne un regard tout à fait différent sur un bébé qui suce son pouce : en fait, à chaque seconde, 2 millions de connexions supplémentaires.

Autrement dit, cette erreur de la nature qui nous donne un cerveau trop gros se transforme en un aboutissement extraordinaire. Et bien, nous les hommes, nous pouvons nous vanter d'être, localement en tout cas, un chef d'oeuvre de complexité.

Voilà toute l'histoire de l'univers racontée en quelques minutes : au départ une bouillie sans grumeaux, véritablement sans intérêt, pas complexe du tout, mais qui est mue par des forces qui créent de la complexité. Apparaissent des protons, des neutrons, des héliums, des carbones et en fin de compte aujourd'hui le chef d'oeuvre local, c'est quelque chose à dire aux enfants : ' Tu es le chef d'oeuvre local de l'univers, 15 milliards d'années d'efforts pour te faire, et ça y est ! tu es là avec ton million de milliards de connexions.

A quoi ça sert ? La réponse classique est : ' Ca sert à être intelligent '. Oui c'est vrai : ' oui ! moi je suis plus intelligent qu'un chimpanzé, qu'une bactérie, et oui je sais faire des choses qu'ils ne savent pas faire, en particulier j'ai inventé demain '.

Demain n'existe pas : l'avenir ça n'a pas de réalité. Mais moi je suis obsédé par demain parce que je sais que demain existera. Et du coup, je suis un être de projet. Et du coup, je suis aussi un être de technique, parce que, autant je suis capable de savoir que demain sera, autant, je trouve qu'il n'est pas exactement ce qu'il devrait être. Alors, je vais le changer et je deviens un technicien et du coup, grâce à mon intelligence, je me pose des questions, je regarde le monde autrement, j'arrive à comprendre peu à peu comment il fonctionne, j'invente la relativité, j'invente des quantités de choses. Oui ! j'ai réinventé le monde.

Cependant, on passe à côté de l'essentiel quand on se borne à l'intelligence, ce cadeau que nous a fait la nature en nous donnant ce cerveau. Ce qu'il y a de mieux, ça n'est pas d'être intelligent et de comprendre le monde, c'est d'être capable d'inventer un réseau de communications avec les autres.

Bien sûr les animaux communiquent ; ils communiquent surtout des informations. Même les abeilles, vous savez, avec des petites danses savent se dire où aller, à tel endroit à telle distance. Bon ! donc les animaux communiquent et ils s'informent.

Nous, nous sommes capables avec un langage d'une subtilité formidable de dire à l'autre tout ce qu'il y a de plus intime en nous. Nous pouvons le lui dévoiler avec un langage, des mots bien sûr, mais aussi des regards, etc...

Nous pouvons peu à peu créer un réseau de mise en commun, d'interactions entre les hommes et du coup, sans nous en apercevoir, nous fabriquons le seul objet plus complexe que chacun d'entre nous.

Cet objet, ce surhomme, ça n'est pas vous, ça n'est pas moi, c'est Nous, car ça n'est pas seulement vous plus moi, c'est vous en face de moi ; ce n'est pas l'addition qui compte, c'est l'apparition de pouvoirs nouveaux. Il y a apparition de pouvoirs nouveaux à partir du moment où je ne suis plus seul. Quand je suis seul, je suis l'individu humain fait par la nature avec tel ou tel patrimoine, avec sa couleur de peau, la forme de ceci, etc, ... Au fond, sauf dans des cas limites, c'est un peu dérisoire.

Mais, il se trouve que grâce au langage mis en place depuis quelques centaines de milliers d'années, et à cette communication, je fabrique l'être qu'est la communauté humaine, cette communauté humaine aujourd'hui faite de 6 milliards d'hommes.

Ces hommes sont tous différents et dans la mesure où ils sont capables d'interactions les uns avec les autres, ils font apparaître des performances inattendues. C'est exactement le même phénomène que les atomes d'hélium qui devenaient carbone : 6 milliards d'hommes qui deviennent l'humanité.

Et par conséquent, cette humanité a des pouvoirs que l'homme isolé ne peut pas même imaginer. Et parmi ces pouvoirs, je propose de mettre la conscience, la capacité à dire ' Je ', ' moi, Albert Jacquard, je ... '.

Mais d'où ça nous vient ? Ce n'est pas mon patrimoine génétique qui m'a appris ça. Si je dis ' Je ' c'est qu'on m'a dit ' Tu '. J'ai rencontré d'autres qui m'ont regardé qui m'ont pris pour quelqu'un, qui m'ont fait devenir quelqu'un, alors que l'enfant élevé par des loups ne deviendra pas un homme, il restera un homo fait par la nature ; mais il ne deviendra pas une autre personne.

Voilà notre spécificité humaine! C'est d'être l'aboutissement de ce cheminement qui a commencé il y a 15 milliards d'années et qui aboutit à Moi, pas tout seul, à Moi en liaison avec les Autres.

Par conséquent, pour devenir véritablement une personne humaine, il faut être capable de rencontrer. Rencontrer ça n'est pas facile : l'Autre, tout le monde le sait, l'Autre me pose problème, l'Autre n'est pas comme moi, l'Autre est un danger. Il faut que je surmonte cette crainte ; et c'est mon rôle humain essentiel, non pas seulement de procréer, de digérer..., comme la nature me l'a appris. J'ai à faire ce que l'humanité m'apprend, c'est à dire à devenir véritablement une personne humaine ; et je ne peux le faire qu'en liaison avec les autres.

Et voilà un programme évident pour toute société humaine : lutter contre tout ce qui empêche la rencontre et faire en sorte que peu à peu chacun apprenne à rencontrer.

De même qu'on apprend aux petits enfants à marcher sur leurs deux pattes arrières, et ça pose problème au départ, de même il faut leur apprendre à rencontrer ; et c'est le but de l'éducation, éduquer -e- hors de -ducere- conduire : conduire un enfant hors de lui-même, faire qu'il parle de lui comme s'il était un autre. Dire ' Je ' c'est parler de soi à la troisième personne puisqu'on parle de soi comme si on était un autre ; ' Je est un Autre ' disait Rimbaud. C'est évident et ça s'apprend ; ça s'apprend à l'école, et c'est ce que l'on a à apprendre à l'école, avec comme finalité la rencontre. J'aimerais écrire dans les locaux des systèmes éducatifs ' Entrez tous ! ici on apprend l'art de la rencontre '.

Bien sûr, on va apprendre l'histoire la géographie...pourquoi ? Parce que ça va nous permettre de parler avec l'autre. On apprend même les mathématiques. Mais à quoi ça sert les mathématiques ? A résoudre les problèmes qu'un professeur vous pose ? Non, les math sont d'abord un des plus beaux sujets de conversation qu'on puisse imaginer. Les mathématiques, enseignées comme sujet de conversation, c'est ce qui s'est passé tout à l'heure : quand je parlais des trous noirs, ce sont les mathématiciens qui les ont découverts, ce ne sont pas des physiciens, ce ne sont pas des astronomes.

Vous imaginez une société qui serait obsédée par le désir de faciliter les rencontres ? Et pour faciliter les rencontres, il faut en particulier lutter contre tout ce qui les empêche, et en particulier la compétition. Regarder l'autre en disant ' Je vais passer devant toi '...c'est fini, il n'y a plus de rencontre ; il n'y a plus qu'un désir, c'est de passer devant, l'éliminer.

Il faudrait le dire aux enfants : ' Ne sois jamais premier '. Et d'ailleurs ça ne signifie rien ; comment oser imaginer qu'il y ait une hiérarchie. Pour qu'il y ait une hiérarchie il faut qu'il y ait l'unidimensionnalité (et voilà les mathématiques qui débarquent !). Toute hiérarchie suppose l'unidimensionnalité. Et il n'y a pas d'unidimensionnalité, quand on évoque une copie d'examen, quand on évoque une personne, quand on évoque une intelligence. C'est multidimensionnel, et par conséquent ramener ça à un nombre pour obtenir une hiérarchie, c'est trahir la réalité.

Alors vous imaginez que, pour la recherche de la rencontre, je supprime la compétition. Je supprime la hiérarchie. Je supprime l'unidimensionnalité. Et il me semble que je mets en place peut-être, peu à peu, une société qui serait digne de ce qu'on est capable de faire.

Pour terminer, un projet concret, un projet politique. La fonction primaire de toute collectivité, c'est de proposer à tout petit enfant de l'éduquer et le sortir de lui-même, et par conséquent l'aider à aller à l'école. Mais l'école, ça coûte cher, il faut payer les instituteurs, et il y a des pays qui voudraient bien éduquer les enfants mais qui ne peuvent pas parce qu'il n'y a pas assez d'argent. La fonction première de toute collectivité c'est aussi la fonction première de la collectivité humaine dans son ensemble ; la globalisation et bien la voilà, oui ! Globaliser, mondialiser l'humanité ce n'est pas mondialiser les bourses, ni mondialiser les banques, ni les commerces, c'est mondialiser les instituteurs. Alors je propose que pour commencer on crée un pot commun où viendront chercher de l'argent tous les pays du monde pour payer leurs instituteurs, et qui sera alimenté par tous les pays du monde en fonction de leurs possibilité.

Oui ! Imaginons ça ! Imaginons que pour payer les instituteurs de Palestine ou de Patagonie, il y ait un pot commun et naturellement pour les français aussi, ... les français sont riches et par conséquent ils mettront dans le pot commun beaucoup plus d'argent qu'ils n'en prendront, Voilà un programme politique : ' Votez pour moi, je vous promets d'augmenter vos impôts ! Cet argent là servira à payer les salaires des instituteurs et institutrices partout sur la planète, au Bengladesh ou en Palestine '.

Voilà un bon projet ! Pourquoi pas ? Qu'est ce qui empêche ? Ce qui empêche, c'est notre égoisme, c'est surtout notre myopie. Nous vivons une société myope ; essayons de regarder au loin.

Bien sûr c'est utopique... Mais comment vivre sans utopie ?