Cancer avancé de la prostate au Sénégal. Aspects diagnostiques à l’hôpital de Grand Yoff

25 avril 2014

Auteurs : M. Ndoye, L. Niang, K.I. Gandaho, M. Jalloh, I. Labou, S. Gueye
Référence : Prog Urol, 2014, 5, 24, 271-275

Le cancer de la prostate est une affection fréquente dont la découverte continue à se faire à des stades avancés en Afrique.

But

Décrire le profil diagnostique des patients suivis à l’hôpital général de Grand Yoff de Dakar pour un cancer avancé de la prostate.

Matériel

Il s’agissait d’une étude rétrospective descriptive concernant les patients suivis pour cancer avancé de la prostate au cours de la période allant du 1er janvier 2004 au 31 mai 2010.

Résultats

Il s’agissait de 102 personnes âgées de 51 à 96 ans avec une moyenne de 71±9ans. Un facteur de co-morbidité était associé dans 24,5 % des cas. Les circonstances de découverte étaient des douleurs (32 cas). Le toucher rectal avait objectivé une anomalie chez tous les patients. Le taux sérique de l’antigène spécifique de la prostate variait de 5,88ng/mL à 21 660ng/mL avec une moyenne de 1447,57±812ng/mL. Une biopsie prostatique avait été réalisée chez 44 patients avec des scores de Gleason supérieurs à 7 (33 cas). Les différents sites métastatiques étaient vertébral (23 cas), pulmonaire (14 cas) et pelvien (11 cas).

Conclusion

Le cancer de la prostate est encore une affection tardivement diagnostiquée dans les pays en voie de développement avec une morbidité très élevée. Une meilleure prise en charge passe par l’amélioration des conditions pour une détection précoce et volontaire des personnes à risque, mais aussi par l’amélioration des soins de support.

Niveau de preuve

5.




 




Introduction


Le cancer de la prostate est la plus fréquente des néoplasies chez l'homme en occident. Il se manifeste exceptionnellement avant 50 ans [1]. Son incidence est en nette progression au cours de ces dernières décennies. Cette incidence en croissance est liée au vieillissement de la population, mais aussi et surtout au dépistage par le dosage du PSA permettant le diagnostic à des stades précoces. En France, le diagnostic se fait à des stades précoces dans 80 % des cas [2, 3]. En Afrique, les données sont rares. Au Nigeria, Osegbe [4] avait rapporté une incidence hospitalière de 127/100,000 pour une mortalité de 20,000. Au Bénin, il s'agissait du premier cancer urologique avec une prévalence hospitalière de 12 % [5]. Le retard diagnostique est souvent la règle, hypothéquant toute possibilité de traitement curatif. Sa prise en charge au stade métastatique demeure un défi clinique en termes de survie, et d'amélioration de la qualité de vie des patients. Cette étude avait constitué une analyse descriptive des cancers de la prostate avancés dans ses aspects épidémiologiques et sa présentation clinique à l'hôpital général de Grand Yoff.


Patients et méthode


Il s'agissait d'une étude rétrospective, concernant 114 patients suivis pour cancer de la prostate au stade avancé, du 1er janvier 2004 au 31 mai 2010. Le diagnostic de cancer de la prostate avancé a été fait, à partir des données du toucher rectal, du taux de PSA et de la biopsie prostatique quand elle était réalisée. Le bilan d'extension, fonction des signes d'appel cliniques se faisait avec : l'échographie abdominale, la tomodensitométrie thoraco-abdomino-pelvienne (TDM-TAP), la radiographie standard, la scintigraphie osseuse, l'imagerie par résonance magnétique (IRM) et la cystoscopie. Les données recueillies ont été analysées à l'aide du logiciel Epi info version 3.5.1.


Résultats


102 dossiers de patients jugés exploitables ont été retenus. L'âge moyen des patients était de 71±9ans [51-96 ans] (Figure 1). Une notion de cancer de la prostate familial a été retrouvée chez deux frères, tous deux apparentés du premier degré, âgés, de 69 et de 72ans. Vingt-cinq patients sur les 102 présentaient un facteur de co-morbidité, soit 24,5 %. Il s'agissait du diabète (40 %), de l'hypertension artérielle (HTA) (20 %).


Figure 1
Figure 1. 

La distribution des patients atteints de cancer de la prostate avancée selon les tranches d'âge.




Les circonstances du diagnostic étaient dominées par les troubles urinaires du bas appareil, notamment la dysurie (14,70 %), la pollakiurie (17,65 %) l'association dysurie et pollakiurie (41,18 %) (Tableau 1). Les manifestations neurologiques étaient représentées par une paraparésie (11 cas), une paraplégie (4 cas), une hémiplégie (1 cas) et une paralysie faciale (1 cas). Les manifestations douloureuses étaient lombo-pelvienne (23 cas), sciatalgie (7 cas) et des algies diffuses (2 cas).


Le toucher rectal, évocateur dans tous les cas, objectivait une prostate nodulaire dans 34 cas, une prostate pierreuse dans 59 cas et une carcinose prostato-pelvienne dans 9 cas. La valeur moyenne du PSA avant tout traitement était de 1447,57ng/mL±812ng/mL avec des extrêmes de 5,88ng/mL et de 21 660ng/mL. Soixante-douze pour cent des patients avaient un taux de PSA>100ng/mL. Une anémie était présente dans 89,29 % des cas (n =28).


Le taux d'hémoglobine (T×Hb) moyen était de 8,785g/dL. Une insuffisance rénale (créatininémie>14mg/mL) a été notée chez 53, soit 78,8 % des cas. Chez 60 patients (58,8 %) une échographie prostatique avait été réalisée ; dans 49 cas (81,7 %), la prostate était hétérogène. Un retentissement sur le haut appareil urinaire à type d'urétéro-hydronéphrose (UHN) a été objectivé dans 20 cas (33,3 %). La preuve histologique a été apportée dans 44 cas soit un taux de 43,14 %. Il s'agissait d'un adénocarcinome dans 43 cas (97,7 %) et d'un sarcome de la prostate dans 1 cas. Le score de Gleason était dans la majorité des cas très élevé entre 7 et 10 (Tableau 2).


Les différentes explorations d'imagerie réalisées sont résumées dans le Tableau 3. Les atteintes osseuses radiographiques du cancer de la prostate étaient de type ostéocondensant dans 6 cas (6/10), dans les 4 autres cas il y avait un aspect ostéolytique. La scintigraphie osseuse au technétium 99 était réalisée chez 5 patients, avec dans 3 cas, une ostéose métastatique diffuse. Le scanner dorsolombaire et thoracique ont révélé des métastases dans tous les cas. Un seul scanner cérébral a été réalisé et a mis en évidence un hématome sous-dural. L'IRM avait objectivé dans 2 cas, une localisation osseuse vertébrale avec une compression pluriradiculaire dans 1 cas (Tableau 4). Et dans le dernier, il existait un abcès périhépatique. La cystoscopie avait objectivé un envahissement vésical chez 6 patients.


Discussion


Les patients avaient une moyenne d'âge de 71±9ans [51-96 ans], la même trouvée par Gueye et al. [6] ainsi que d'autres auteurs de l'Afrique au sud du Sahara [7, 8, 9] et du Maghreb [10]. Il n'y a pas de différence significative au niveau des moyennes d'âge rapportées en occident : 71,6ans en France [11]. Toutes ces données traduisent que le cancer de la prostate reste une maladie du sujet âgé. Cependant, nos données n'étaient pas suffisamment représentatives, du fait de l'absence de registres du cancer en Afrique sub-saharienne, qui pourrait permettre d'apprécier véritablement l'ampleur de cette affection. L'âge moyen au moment du diagnostic était élevé d'où la présence de ces formes très avancées au-delà de toute ressource thérapeutique surtout dans notre contexte. Le retard au diagnostic est lié à l'histoire naturelle du cancer de la prostate mais aussi aux appréhensions que les hommes avaient à venir consulter l'urologue. À cela s'ajoute l'absence de politique d'information et de sensibilisation de la population sur cette affection, et les difficultés d'accès aux services de santé. Dans notre série, 24,5 % des patients présentaient d'autres facteurs de co-morbidités. Houterman et al. [12] avaient montré que les patients ayant plus de facteurs de co-morbidités, avaient une mortalité supérieure aux autres patients présentant un cancer de la prostate avec une qualité de vie plus altérée. La morbidité élevée liée au cancer avancé, ajouté à cela la morbidité liée à l'âge en fait une pathologie lourde aussi bien financièrement que socialement du fait de la mobilisation de toutes les ressources dont dispose la famille, notamment physiques avec comme corollaire une baisse nette de la productivité.


L'existence de manifestations fonctionnelles est un témoin constant de l'extension de la pathologie cancéreuse. Les troubles mictionnels révélaient fréquemment le cancer de la prostate et cette prédominance est rapportée dans la littérature [6]. Les symptômes extra-urinaires étaient dominés dans notre série, par les manifestations osseuses (32 %), suivies des manifestations neurologiques (16,67 %) et pulmonaires (6,86) ; le cancer de la prostate étant ostéophile [13].


L'association TR-PSA occupe une place importante dans le diagnostic du cancer de la prostate dans notre contexte de travail. Une élévation du taux de PSA a été notée chez tous nos patients, avec des valeurs dépassant les 100ng/mL. En Guinée, un taux moyen de PSA de 120ng/mL (0,1-6354ng/mL) a été rapporté [14]. Il existe une corrélation entre la valeur du PSA et l'extension du cancer de la prostate. Ainsi, une extension en dehors de la capsule était probable avec des valeurs supérieures à 50ng/mL, ce qui est le cas chez plus des trois quarts de nos patients. Des valeurs similaires ont été retrouvées au Togo [7]. Ce qui confirme le retard au diagnostic dans notre sous-région. La disponibilité du dosage du taux de PSA reste cependant problématique surtout dans les régions autres que Dakar sans compter le coût élevé, inaccessible la plupart du temps à nos patients.


Seuls 43,13 % de notre échantillon avaient eu une confirmation histologique, ce qui constitue une limite dans notre étude. Il s'agissait pour la plupart des patients très âgés avec des taux de PSA très élevés et un envahissement locorégional évident. Cependant certains auteurs ont rapporté des biopsies prostatiques chez la quasi-totalité de leur patient [7, 14]. La disponibilité de cet examen n'est surtout pas effective dans toutes les structures hospitalières de la capitale encore moins dans les régions de l'intérieur du pays. Tous ces facteurs représentaient des arguments supplémentaires à l'insuffisance diagnostique du cancer de la prostate et à la difficulté d'en apprécier son ampleur réelle. L'adénocarcinome était le type histologique le plus fréquent ; seul un cas de sarcome a été retrouvé concordant avec la littérature [2].


Concernant le cas de sarcome, il s'agissait d'un patient jeune, âgé de 45 ans. Cette forme histologique rare pose surtout des problèmes de prise en charge, la maladie étant diagnostiquée souvent à des stades dépassés et surtout l'absence de chimio- et de radiosensibilité dans ces formes.


Le bilan d'extension s'était fait à partir des radiographies standard (22,47 % des patients), de la tomodensitométrie (21,56 %), de la scintigraphie osseuse (4,90 %) et de l'IRM (2,94 %). On constate une faiblesse des investigations des patients malgré des taux de PSA très élevés. Pour O'sullivan et al. [15], la probabilité de positivité de l'imagerie, augmente avec le taux de PSA pré-thérapeutique, le stade clinique et le score de Gleason (en particulier grades 4 et 5), toutes ces conditions étant réunies chez nos patients. Cependant, les moyens financiers limités et la disponibilité continue de ces explorations avaient rendu l'accès difficile dans notre contexte.


Conclusion


Le cancer de la prostate est une affection fréquente. Sa prise en charge efficace dans notre contexte de travail se heurte à certaines difficultés comme le retard à la consultation, le faible pouvoir d'achat de patients et l'inaccessibilité des moyens d'investigations. L'inexistence de registre de cancer est un problème majeur pour l'élaboration d'une politique de prise en charge des cancers dans les pays en voie de développement. Une définition d'une stratégie de détection précoce s'impose devant la fréquence et la difficulté de prise en charge de ces formes avancées.


Déclaration d'intérêts


Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d'intérêts en relation avec cet article.




Tableau 1 - Circonstances de découverte du cancer de la prostate.
Signes  Effectifs  Pourcentage 
Pollakiurie  18  17,65 
Dysurie  15  14,70 
Pollakiurie+dysurie  42  41,18 
Hématurie  08  7,85 
Rétention aiguë d'urine  24  23,53 
Rétention chronique incomplète d'urine  06  5,88 
Pyurie  01  0,98 
Miction douloureuse  10  9,80 
Dysfonctionnement érectile  02  1,96 
Manifestations pulmonaires  07  6,86 
Manifestations osseuses douloureuses  32  31,37 
Fractures pathologiques  02  1,96 
Altération de l'état général  45  44,11 
Manifestations neurologiques  17  16,67 
Constipation  04  3,92 





Tableau 2 - Répartition des patients selon le score de Gleason.
Score de Gleason  Effectif  Pourcentage 
2-6  11  25 
24  4,55 
8-10  09  20,45 
 
Total   44  100 





Tableau 3 - Bilan paracliniques effectués.
Examen  Fréquence de réalisation  Site  Nombre  Anomalies 
Radiographie standard  23  Rx Pulmonaire  10 
    Rx rachis  10 
    Rx bassin 
    Rx fémur 
Scintigraphie osseuse  Tout le squelette 
Tomodensitométrie (TDM)  22  TDM pelvienne 
    TDM du rachis 
    TDM thoracique 
    TDM cérébral 
Imagerie pa raisonnance magnétique (IRM)   
Cystoscopie   



Légende :
Rx : radiographie standard.



Tableau 4 - Tableau récapitulatif des différentes localisations des métastases.
Localisation  Nombre de cas 
Vertébrale  23 
Pulmonaire  14 
Bassin  11 
Fémur  01 
Cérébrale 
Hépatique 




Références



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