Androgènes et vieillissement cutané

01 décembre 2004

Mots clés : vieillissement, fertilite, androgènes, andropause
Auteurs : Ph. BERBIS, J. TOSTAIN, D. ROSSI
Référence : Prog Urol, 2004, 14, 805-808
On n'est pas seul dans sa peau
Henri Michaux (Qui je fus)

Si l'action anabolisante des androgènes sur la peau est bien connue de même que les conséquences de l'hyperandrogénie féminine (acné, hirsutisme, alopécie androgénique), les effets cutanéo-phanériens de l'hypoandrogénie n'ont fait l'objet que de très peu d'études. Il semble cependant logique de penser que l'hypoandrogénie participe au processus général d'hypotrophie cutanéo-phanérienne qui caractérise la peau sénescente [5, 6, 10]. Dans cet esprit, nous développerons successivement les données récentes concernant les relations physiologiques peau-androgènes puis les manifestations cutanéo-phanériennes du vieillissement.

I. METABOLISME ET ROLE PHYSIOLOGIQUE DES ANDROGENES DANS LA PEAU

1- Métabolisme cutané des androgènes

La peau est un organe cible pour les androgènes et elle est capable de les métaboliser. Les cellules cibles cutanées (sébocytes, cellules de la papille dermique du follicule pileux notamment) possèdent l'équipement enzymatique (17b-hydroxystéroïde déshydrogénase, 3b-hydroxystéroïde déshydrogénase) capable de transformer les pro-androgènes (DHEA d'origine surrénalienne notamment) en testostérone. Les follicules pilosébacés et les glandes sudorales sont les principales zones de métabolisme des androgènes dans la peau. Les études immuno-histochimiques ont localisé le récepteur aux androgènes (RA) au sein de l'épithélium sébacé et sudoral et au sein du derme papillaire [3].

La DHT a une affinité supérieure à celle de la testostérone pour le RA et forme avec ce dernier un complexe plus stable. Elle apparaît donc comme l'androgène actif. On connaît 2 isoenzymes de la 5-alpha-réductase, présentant environ 50% d'homologie. Le profil d'activité de ces 2 isoenzymes est différent [16] : la 5a-réductase de type 1 apparaît dès la naissance et s'exprime jusqu'à l'âge de 2 à 3 ans, la 5a-réductase de type 2 apparaît à la puberté et est active pendant toute la vie. Des études immuno-histochimiques puis en RT-PCR ont montré la présence et précisé la topographie des 2 isoenzymes dans la peau [4, 11] :

- 5a-réductase de type 1 : glandes sébacées, glandes sudorales, follicule pilo-sébacé, mélanocytes ;

- 5a-réductase de type 2 : follicule pilo-sébacé, adipocyte.

L'activité en 5a-réductase est significativement plus importante au sein des follicules pilo-sébacés provenant de zones androgéno-sensibles (barbe, vertex) par rapport à celle de follicules pilo-sébacés provenant des zones non androgéno-sensibles (occipitales) [13, 15]. L'activité de la 5a-réductase est stimulée par la testostérone et par la DHT et est inhibée par l'oestradiol.

2- Action des androgènes au niveau du follicule pilo-sébacé

Les androgènes sont indispensables à l'apparition d'une pilosité au niveau des zones sexuelles et au développement des glandes sébacées.

La DHT exerce une action opposée sur le poil (croissance) et sur le cheveu (involution). Au niveau capillaire, les androgènes induisent une réduction de la phase anagène (phase de croissance du follicule pileux), une inhibition de croissance et une involution de la papille dermique aboutissant à une miniaturisation du follicule pilo-sébacé capillaire. Il est possible que les cellules de la papille dermique du follicule pilo-sébacé soient génétiquement programmées pour répondre de manière variable face à un stimulus androgénique, avec sécrétion autocrine de facteurs de croissance dans les cas du poil, à la différence du cheveu [17]. Les individus présentant un déficit congénital en 5a-réductase ne développent pas de calvitie de type masculin, démontrant le rôle de la DHT dans l'apparition de l'alopécie androgénétique masculine [7]. Le finastéride est un inhibiteur de la 5a-réductase de type 2 de la famille des 4-azastéroïdes. A la posologie de 1mg par jour (Propécia*), cette molécule a fait la preuve de son efficacité dans l'alopécie androgénétique masculine [8].

Les androgènes stimulent la croissance et la différenciation des sébocytes. Ceci explique certainement le développement d'acné à la puberté.

II. VIEILLISSEMENT CUTANE

Le vieillissement cutané résulte de 2 mécanismes principaux. Le processus de sénescence chronologique touche de manière contemporaine l'ensemble du tégument. L'effet répété des rayons ultraviolets au niveau des zones exposées au rayonnement solaire est responsable de modifications à long terme, regroupées sous le terme d'héliodermie, qui se surajoutent au vieillissement intrinsèque.

Chez la femme, la ménopause entraîne des modifications du climat hormonal qui accentuent le phénomène de vieillissement intrinsèque (perte de la sécrétion oestrogénique principalement). Les conséquences de l'hypoandrogénie chez l'homme sont nettement moins bien connues.

1- Données cellulaires

Les cellules cutanées (fibroblastes, kératinocytes, mélanocytes) provenant de sujets âgés ont une espérance de vie en culture inférieure à celle de cellules issues de sujets jeunes. Les fibroblastes ou les kératinocytes âgés répondent moins bien et de façon moins appropriée aux mitogènes. Les mécanismes de ce dysfonctionnement restent à définir. Il a par ailleurs été démontré que les cellules cutanées âgées en culture perdaient progressivement leur capacité à libérer des facteurs de croissance autocrines ou paracrines.

Au sein du fibroblaste sénescent persiste une sécrétion de collagénase, ce qui joint à une capacité réduite de synthèse de collagène, est responsable de l'atrophie dermique qui caractérise la peau sénescente.

On note un ralentissement du turn-over épidermique avec l'âge.

2- Aspects anatomiques

L'épaisseur de la couche cornée ne diminue pas avec l'âge mais la cohésion des cornéocytes devient inégale, entraînant un phénomène d'accumulation contribuant à donner un aspect xérotique au tégument. Le vieillissement cutané s'accompagne d'une diminution du taux de lipides au sein du stratum corneum. De ce fait, la teneur en eau du tissu sous-cutané diminue avec l'âge.

On note une diminution significative du nombre et de la taille moyenne des kératinocytes, responsable de la réduction d'épaisseur de l'épiderme avec l'âge (environ 20% sur la durée d'une vie), ainsi qu'une diminution de la cohésion dermo-épidermique avec comme conséquence la moindre résistance aux traumatismes.

Le nombre de mélanocytes diminue de 10 à 20% par décennie au niveau des zones photoprotégées, avec comme conséquence une dépigmentation cutanée avec l'âge.

Le derme apparaît moins cellulaire, hypotrophique, plus désorganisé, moins vascularisé [9]. Les fibroblastes dermiques diminuent en nombre et présentent des signes de réduction d'activité métabolique. La densité en collagène diminue progressivement avec l'âge, responsable de la fragilité cutanée. Le vieillissement des tissus est associé de manière étroite à la liaison du glucose aux fibres de collagène (glycation).

Les fibres élastiques du derme diminuent progressivement. Le réseau élastique est très désorganisé, tortueux, fragmenté, dissocié. L'ensemble de ces éléments est responsable d'une perte de l'élasticité cutanée. Les anses capillaires du derme superficiel se raréfient au cours du processus de vieillissement cutané. L'âge entraîne une atrophie du tissu sous-cutané au niveau du visage, du dos des mains. On observe à l'inverse une augmentation du pannicule adipeux au niveau de l'abdomen (hommes) ou des hanches (femmes).

La densité et le volume des glandes sudorales eccrines diminuent, expliquant en partie la très mauvaise adaptation du sujet âgé à la chaleur. Le nombre de glandes sébacées fonctionnelles diminue progressivement, participant au processus de xérose cutanée [12]. Les sécrétions sébacées et sudorales sont réduites avec l'âge.

La densité, l'épaisseur et la vitesse de croissance des cheveux diminuent. La réduction du nombre de mélanocytes fonctionnels au sein du bulbe pilaire explique les phénomènes de grisonnement puis de canitie. Les ongles des mains s'amincissent et se fragilisent alors que ceux des pieds s'épaississent.

Les propriétés de thermorégulation et de thermorésistance cutanée sont globalement diminuées avec l'âge. Les capacités de cicatrisation cutanée sont réduites et la résistance aux traumatismes est diminuée. Il existe une élévation du seuil de perception de la douleur avec l'âge, favorisant les brûlures, les traumatismes.

3- Aspects cliniques [2]

La peau âgée est fine, pâle, sèche, fragile. La perte de l'élasticité s'exprime par un relâchement d'ensemble, plus évident au niveau de certaines zones (paupières, joues, cou). La peau du sujet âgé voit se développer quelques lésions bénignes, en nombre variable selon les individus : angiomes rubis, kératoses séborrhéiques, acrochordons (cou, plis axillaires, plis).

Au niveau des zones chroniquement exposées au rayonnement solaire (visage, cou, dos des mains), l'héliodermie se surajoute aux signes de vieillissement intrinsèque : peau épaissie, terne, rêche, jaunâtre. L'apparition de rides caractérise également l'héliodermie. Elles sont la traduction clinique de l'élastose (accumulation des fibres élastiques dystrophiques dans le derme).

Au niveau des zones de microtraumatismes réguliers (dos des mains, faces d'extension des avant-bras), on observe un purpura et des lésions d'allure cicatricielle, blanchâtres, aux contours irréguliers (pseudo-cicatrices stellaires). Pour certains, les pseudo-cicatrices stellaires succéderaient au purpura de Bateman.

Au cours du vieillissement, les cheveux deviennent plus fins, grisonnent puis blanchissent, et se raréfient (variations individuelles). Dans l'ensemble, les poils se raréfient. Chez l'homme, au niveau de certaines zones (sourcils, conduits auditifs), on assiste au contraire à une augmentation de la pousse des poils. Les ongles des mains sont amincis et présentent des striations longitudinales. A l'inverse, les ongles des orteils s'épaississent avec l'âge, conduisant parfois à de véritables onychogriffoses.

III. CONCLUSION

Il est encore aujourd'hui bien difficile de déterminer avec précision le rôle de l'hypoandrogénie dans le vieillissement cutané. La part de la programmation génétique dans la diminution des potentiels de renouvellement et de métabolisme cellulaire est certainement bien plus prépondérante. Il convient cependant de signaler les travaux ayant montré la diminution de la déhydroépiandrostérone (DHEA), pro-androgène, au cours du vieillissement. Une étude contrôlée récente portant sur 280 sujets âgés a montré que l'administration de DHEA per os pendant 1 an permettait l'amélioration de divers paramètres cutanés: hydratation, épaisseur épidermique, pigmentation [1].

Les relations entre peau et hypogonadisme doivent enfin être considérées sous l'angle pharmacologique, l'administration transdermique de testostérone constituant une perspective intéressante dans le traitement de l'hypogonadisme [14].

Références

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