Vingt ans de prise en charge du cancer de la prostate : le patient est-il resté le même ?

30 mai 2007

Mots clés : Cancer, prostate, Prise en charge
Auteurs : Philippe Mangin, Jean-Nicolas Cornu , Morgan Rouprêt
Référence : Prog Urol, 2007, 17, 2, 282-284, suppl. 1

En 2006, le cancer de la prostate a encore fait l'objet de nombreuses publications scientifiques que ce soit en terme de physiopathologie, de dépistage, d'imagerie, de diagnostic ou de traitement [1-5]. De surcroît, le cancer de la prostate est de plus en plus considéré comme un problème de santé publique par les autorités de tutelle. Il est également connu du grand public, de par sa place de choix dans les médias traitant des thématiques de santé. Ce constat ne s'est pas fait en un jour, et la situation actuelle reflète une évolution débutée depuis plusieurs dizaines d'années. L'intérêt pour le cancer de la prostate s'est accru de manière exponentielle, alimenté par des paradigmes qui ont successivement bouleversé toutes les facettes de cette maladie. À partir de l'historique de ces évènements et de leurs problématiques, nous nous proposons de comprendre en préambule l'origine des multiples évolutions et révolutions dans la prise en charge de ce cancer.

Historique

Il y a seulement 20 ans, la population française n'avait qu'une connaissance limitée du cancer et de l'organe impliqué. Le sujet n'intéressait ni les urologues, ni les médecins, ni le grand public ou les médias. Il n'était pas au coeur des politiques de santé publique. Le cancer de la prostate était une maladie de l'homme âgé, alors diagnostiquée chez des individus de plus de 70 ans dans la majorité des cas, (Figure 1) [6].

Figure 1 : Age au diagnostic du cancer de la prostate [6]

Dans 80% des cas, le diagnostic était réalisé à un stade extra-prostatique, à l'occasion de signes cliniques résultants d'un envahissement local (vessie, urètre, uretères) ou de douleurs liées à des métastases osseuses. La maladie était découverte à un stade localisé dans seulement 20% des cas, au hasard d'un toucher rectal ou pendant la prise en charge d'un adénome de prostate [6].

Du point de vue urologique, le diagnostic, fondé sur une preuve anatomopathologique du cancer, alimentait peu de débats en dehors des modalités précises pour la réalisation des biopsies. Les inconvénients septiques d'une voie transrectale, l'imprécision de la voie périnéale, ou encore la variabilité inter-opérateur d'une cytoponction étaient déjà discutés. Avant 1986, les débats concernant les traitements étaient également peu fournis. Au stade localisé, le traitement chirurgical par prostatectomie totale par voie sus-pubienne initialement décrit et formalisé par Walsh était surtout contesté pour la nature de ses résultats (carcinologique et fonctionnel) [7, 8]. La radiothérapie avait une efficacité relative à cette période, générant effets secondaires souvent graves et irréversibles. Au stade métastatique, le traitement de référence était la castration par oestrogénothérapie. L'usage des anti-androgènes stéroïdiens était alors mal codifié, tandis que l'estramustine était le traitement palliatif systématiquement utilisé dans le cadre d'un échappement hormonal [9]. La chirurgie palliative par résection trans-urétrale ("forage prostatique"), la dérivation urinaire ou la neurochirurgie des métastases étaient envisagées au cas par cas. Les seules démarches novatrices étaient liées aux initiatives des chercheurs et non des cliniciens : la découverte de la LHRH, et les travaux du Pr Schally, suscitaient beaucoup d'intérêt ainsi que les anti-androgènes non stéroïdiens.

Problématique actuelle

Depuis lors, la situation a radicalement évolué [3]. En 2006, le cancer de la prostate passionne les urologues, les médecins, le grand public et les médias qui interpellent les responsables politiques notamment dans le cadre du plan cancer. La nécessité d'un dépistage de masse sous l'autorité des pouvoirs publics, basé sur des critères scientifiques objectifs, est actuellement en évaluation. Le cancer de la prostate est découvert aujourd'hui plus tôt, chez des seniors encore actifs, dont l'espérance de vie est augmentée, et dont l'âge biologique est reconsidéré [3].

80% des cancers de la prostate sont diagnostiqués à un stade localisé, souvent infra-cliniques [10]. Les outils de diagnostic performants, notamment le dosage du PSA et les biopsies endorectales écho-guidées, ont permis d'introduire le concept du dépistage. Leur bien fondé avait déjà été évoqué en 1987 par le Professeur A. Steg, alors Président de l'Association Française d'Urologie (AFU) ( Figure 2).

Figure 2 : 1987 : campagne de dépistage du cancer de la prostate

Le dépistage individuel, recommandé par l'AFU, s'est ensuite affiné en termes d'outils, de valeurs seuils, de rythme et de population à risque (familles, ethnies) [11-13]. Le diagnostic du cancer a également été développé ; biologie et imagerie permettent dorénavant de faire des stadifications exhaustives [14-16]. Le cancer de la prostate localisé à la glande peut être traité par différentes options et le choix du patient intervient directement dans la discussion thérapeutique (prostatectomie totale ouverte ou laparoscopique, ultrasons focalisés, curiethérapie, radiothérapie) [17-20].

Les traitements ont réellement évolué depuis l'identification du cancer de la prostate localement avancé. La prise en charge du cancer au stade T3 ou au stade métastatique est en pleine mutation avec la mise à disposition des agonistes de la LHRH, des anti-androgènes ou de la radiothérapie [1, 12, 21]. Ces traitements peuvent être combinés ou en monothérapie. L'indication de ces traitements en adjuvant ou en néo-adjuvant d'un traitement radical fait encore débat entre les experts [22, 23]. En cas d'échappement hormonal, la chimiothérapie, et de nouvelles thérapeutiques ciblées sont venues récemment compléter l'arsenal thérapeutique disponible [2].

En 1886, un seul article sur le cancer de la prostate avait été publié dans l'ouvrage « Annales de maladies des organes génito-urinaires» . Actuellement, la production scientifique explose, puisque l'on ne recense pas moins d'un million de références concernant le cancer de la prostate, preuve concrète, s'il en est, de l'intérêt croissant des chercheurs et des cliniciens pour cette maladie. Concernant le grand public, il existe dorénavant des campagnes d'information telle que la journée nationale de la prostate organisée depuis maintenant 2 ans par l'Association Française d'Urologie (AFU).

Références

1. VILLERS A, HAFFNER J, TAIBI A, LUCAS C, WIBAULT P. Prise en charge thérapeutique de l'adénocarcinome de la prostate localement avancé en France. Enquête Observationnelle OCTAVE. Prog Urol, 2006; 16: 316-9.

2. SOULIE M, BEUZEBOC P, IRANI J, DAVIN JL. Place actuelle de la chimiothérapie dans le traitement du cancer de la prostate hormonorésistant. Prog Urol, 2006; 16: 394-5.

3. ROEHL KA, EGGENER SE, LOEB S, SMITH ND, ANTENOR JA, CATALONA WJ. Survival results in patients with screen-detected prostate cancer versus physician-referred patients treated with radical prostatectomy: Early results. Urol Oncol, 2006; 24: 465-71.

4. DAVIN JL, CULINE S, SOULIE M, RAVERY V, ZERBIB M. Cancer de la prostate et atteinte ganglionnaire pelvienne: une maladie univoque? Prog Urol, 2006; 16: 239-56.

5. CORNUD F, REBILLARD X, VILLERS A, PEYROMAURE M, SOULIE M, sous-comité Prostate du CC-AFU. Place de l'imagerie de contraste dans la détection du cancer de prostate. Prog Urol, 2006; 16: 275-80.

6. BOUFFIOUX C. Le cancer de la prostate. Acta Urol Belg, 1979; 47: 189-470.

7. WALSH PC, JEWETT HJ. Radical surgery for prostatic cancer. Cancer, 1980; 45: 1906-11.

8. WALSH PC. Radical prostatectomy for the treatment of localized prostatic carcinoma. Urol Clin North Am, 1980; 7: 583-91.

9. CHISHOLM GD, O'DONOGHUE EP, KENNEDY CL. The treatment of oestrogen-escaped carcinoma of the prostate with estramustine phosphate. Br J Urol, 1977; 49: 717-20.

10. HANKEY BF, FEUER EJ, CLEGG LX, HAYES RB, LEGLER JM, PROROK PC, et al. Cancer surveillance series: interpreting trends in prostate cancer-part I: Evidence of the effects of screening in recent prostate cancer incidence, mortality, and survival rates. J Natl Cancer Inst, 1999; 91: 1017-24.

11. SOULIE M, REBILLARD X, VILLERS A. Dépistage du cancer de la prostate. Prog Urol, 2003; 13: 1272-5.

12. SOULIE M, BARRE C, BEUZEBOC P, CHAUTARD D, CORNUD F, ESCHWEGE P, et al. Cancer de la prostate. Prog Urol, 2004; 14: 913, 915-55.

13. BAUVIN E, MOLINIER L, DERVAUX B, SOULIE M, LATORZEFF I, BACHAUD JM, et al. Cout et efficacité des stratégies de prise en charge thérapeutiques du cancer localisé de prostate: étude de faisabilité en population générale. Prog Urol, 2003; 13: 618-23.

14. SMITH DS, CATALONA WJ, HERSCHMAN JD. Longitudinal screening for prostate cancer with prostate-specific antigen. JAMA, 1996; 276: 1309-15.

15. PARTIN AW, KATTAN MW, SUBONG EN, WALSH PC, WOJNO KJ, OESTERLING JE, et al. Combination of prostate-specific antigen, clinical stage, and Gleason score to predict pathological stage of localized prostate cancer. A multi-institutional update. Jama, 1997; 277: 1445-51.

16. CATALONA WJ, SMITH DS, RATLIFF TL, DODDS KM, COPLEN DE, YUAN JJ, et al. Measurement of prostate-specific antigen in serum as a screening test for prostate cancer. N Engl J Med, 1991; 324: 1156-61.

17. ROZET F, HARMON J, CATHELINEAU X, BARRET E, VALLANCIEN G. Robot-assisted versus pure laparoscopic radical prostatectomy. World J Urol, 2006; 24: 171-9.

18. ROZET F, GALIANO M, CATHELINEAU X, BARRET E, CATHALA N, VALLANCIEN G. Extraperitoneal laparoscopic radical prostatectomy: a prospective evaluation of 600 cases. J Urol, 2005; 174: 908-11.

19. REBILLARD X, DAVIN JL, SOULIE M. Traitement par HIFU du cancer de la prostate: revue de la littérature et indications de traitement. Prog Urol, 2003; 13: 1428-56.

20. PENEAU M, VILLERS A, MOLINIE V, THEIS D, SOULIE M. Indications de la lymphadénectomie ilio-obturatrice dans le cancer de la prostate cliniquement localisé. Prog Urol, 2004; 14: 287-94.

21. RICHAUD P, MOREAU JL, BEUZEBOC P, REBILLARD X, VILLERS A, PEYROMAURE M, et al. Suivi du cancer de la prostate. Recommandations du comité de cancérologie de l'Association Française d'Urologie. Prog Urol, 2005; 15: 586-92.

22. SCOLIERI MJ, ALTMAN A, RESNICK MI. Neoadjuvant hormonal ablative therapy before radical prostatectomy: a review. Is it indicated ? J Urol, 2000; 164: 1465-72.

23. COLLETTE L, VAN POPPEL H, BOLLA M, VAN CANGH P, VEKEMANS K, DA POZZO L, et al. Patients at high risk of progression after radical prostatectomy: do they all benefit from immediate post-operative irradiation? (EORTC trial 22911). Eur J Cancer, 2005; 41: 2662-72.

24. Bardon Y, Chartier-KasTler E, Moreau J.L, Davin J.L, Mignard J.P, Coulange C. La prostate, symbole de la vulnérabilité masculine : une enquête qualitative AFU-IPSOS. Prog. Urol. 2006; 16:324-7.

25. Bardon Y, De Lataille A. Chartier-KasTler E, Moreau J.L, Davin J.L, Mignard J.P, Coulange C. La prostate, comment traiter ce symbole de vulnérrabilité masculine ? une enquête qualitative AFU-IPSOS. Prog. Urol. 2007 in press