Relations entre os et lithiase : quelle exploration et que retenir ?

03 février 2009

Mots clés : Lithiase, ostéopénie, hypercalciurie
Auteurs : Jean-Philippe Haymann
Référence : Progrès FMC, 2008, 18, 4, 5-7

Une diminution de la densité osseuse et une augmentation de la prévalence de fractures osseuses dans la population lithiasique ont été démontrées suggérant un lien entre le processus de minéralisation du calcul et de déminéralisation de l’os (qui prédomine au niveau du rachis). L’objet de cette revue est d’analyser les différents facteurs de risque associés à une ostéopénie et notamment l’hypercalciurie spécifique à cette population, afin de mieux cerner les explications possibles de cette déminéralisation. En effet, il semble utile d’identifier au sein des patients lithiasiques, une population particulièrement à risque de fracture dans le but d’une prévention primaire ou secondaire efficace. Des études cliniques sont nécessaires pour répondre à cette question.

Maladie lithiasique et fractures osseuses

La notion d’une déminéralisation chez les patients lithiasiques est une donnée démontrée de façon concordante dans de nombreuses publications depuis les années 1980. En ce qui concerne les fractures osseuses, une étude nord américaine rétrospective portant sur 624 patients lithiasiques a montré une incidence de fracture vertébrale quatre fois supérieure à la fréquence observée dans la population générale [1], et ceci indépendamment des facteurs de risques habituels tels que l’âge ou la prise prolongée de corticoïdes. Cette étude qui a porté sur des patients lithiasiques suivis entre 1950 et 1974 a recensé un total de 122 fractures avec un risque augmentant de 16 % à 33 % respectivement après 20 et 30 ans de suivi. L’incidence habituellement plus élevée des fractures chez les femmes a été retrouvée également dans cette étude, cependant le risque est multiplié par quatre également chez les hommes lithiasiques (par rapport à la population générale de sexe masculin apparié pour l’âge) et cette donnée mérite toute notre attention.

Maladie lithiasique et déminéralisation osseuse : quel os ?

Il existe deux catégories d’os : l’os spongieux qui se renouvelle vite (de l’ordre de 30 % par an) constitue l’essentiel des os du rachis ; l’os cortical dont le remodelage est lent (de l’ordre de 5 % par an) constitue majoritairement certains os longs comme le radius*. L’ostéopénie constatée par ostéodensitométrie dans de nombreuses études [revue dans 2] concerne majoritairement le rachis et est donc cohérente avec la fréquence accrue de fractures du rachis observées dans l’étude de Melton [1].

Mécanismes de l’ostéopénie chez le patient lithiasique

L’intensité de la maladie lithiasique ne semble pas constituer un facteur de risque de fracture [1]. Alors qu’une maladie lithiasique en rapport avec une hyperuricémie ou une maladie goutteuse semble ne pas représenter de facteur de risque d’ostéopénie, la présence d’une hypercalciurie** paraît déterminante.

L’hypercalciurie

Origine osseuse ?

L’abondance de calcium dans les urines correspond intuitivement à une image en miroir de ce qui se passe au niveau de l’os (principal stock de calcium de l’organisme), à savoir un flux osseux sortant de calcium expliquant à long terme une ostéopénie. Si ce raisonnement paraît opérationnel dans le cas de patients ayant une hyperparathyroïdie primaire, ou une ostéoporose quelle qu’en soit la cause (primitive, hyperthyroïdie, hypercorticisme, carence en œstrogène…), il est en fait inexact ! En effet, à l’équilibre, le flux osseux est nul : la quantité de calcium qui sort des os correspond à la quantité de calcium qui rentre dans les os soit environ 7 mmol/j. Or un flux osseux sortant de calcium quasi exclusif est très rarement observé en clinique. Il s’en suit que les hypercalciuries peuvent donc provenir pour partie d’une déminéralisation osseuse en cours qu’il convient de diagnostiquer mais sont obligatoirement le reflet d’une augmentation de l’absorption digestive du calcium…

Origine intestinale ou rénale ?

Le problème réside dans l’étiologie de cette hyperabsorption (HA) : primitive ou secondaire ? Les HA primitives (« isolées ») sont probablement beaucoup plus rares qu’envisagé initialement [3] et peuvent être expliquées par des modifications hormonales chez la femme (grossesse, traitement par œstrogène, alimentation riche en soja…). La majorité des HA seraient alors secondaires (ou associées) soit à une fuite rénale de calcium (tubulopathies, prises médicamenteuses, apports sodés ou en protéines animales excessifs…), soit à un trouble de la régulation de la calcémie (hyperparathyroïdies primaires, excès de calcitriol : exogène, sarcoïdose…). La présence d’une hypercalciurie dépend donc, quelle que soit l’étiologie, d’un apport alimentaire de calcium « minimum » mais dans le cas des HA secondaires, l’hypercalciurie serait alors le « prix à payer » pour obtenir un bilan entrée-sortie de calcium nul. Chez ces patients, la réduction des apports en calcium serait alors la façon la plus sûre de favoriser ou d’aggraver une ostéopénie (par une négativation du bilan entrée-sortie de calcium).

Un régime inadapté : la restriction en calcium

Les apports quotidiens recommandés en calcium sont de l’ordre de 800 mg à 1 g/jour chez l’adulte et sont de 1,5 g/jour chez la femme ménopausée. D’après ce qui précède, la réduction de ces apports s’il existe une HA secondaire chez un patient lithiasique est potentiellement dangereuse. En effet, les recommandations de régime pauvre en calcium préconisées à tort pendant plusieurs décennies sont peut-être une des causes de la prévalence élevée d’ostéopénie et de fracture vertébrales rapportées… La recommandation d’un laitage par repas semble donc actuellement « raisonnable » pour préserver le capital osseux et indiscutable pour réduire le risque de récidive de lithiase depuis la publication de Borghi et al.[4] qui ont montré qu’un régime alimentaire < 8 g/j de sodium et < 1 g/j de protéines animales était plus efficace sur le risque de récidive lithiasique qu’un régime alimentaire pauvre en calcium.

Apport du modèle des rats lithiasiques hypercalciuriques

L’établissement d’une souche de rats sélectionnés sur leur niveau d’hypercalciurie sur plus de 70 générations a permis de retrouver la plupart des phénotypes observés chez l’homme. Il existe en effet chez ces animaux des calculs rénaux, une hypercalciurie très importante, une HA et une résorption osseuse augmentée.
  • La nature des calculs dépend de l’alimentation : ainsi un régime alimentaire « normal » pour le rat contenant 1,2 % de calcium contribuera à la formation exclusive de calculs d’apatite alors que l’ajout d’hydroxyproline à 5 % dans l’alimentation sera responsable de calculs d’oxalates de calcium [5].
  • L’hyperabsorption intestinale du calcium, le défaut de réabsorption tubulaire rénal du calcium et l’augmentation de la résorption osseuse seraient expliqués par une augmentation du nombre de récepteurs de la vitamine D respectivement au niveau de l’intestin des reins et des os. Une augmentation du calcitriol chez ces animaux a donc des effets favorisant une hypercalciurie et une résorption osseuse.
La résorption osseuse est importante chez ces animaux : au cours d’un régime pauvre en calcium, un traitement par biphosphonates diminue significativement la calciurie uniquement chez ces rats et reste sans effet chez les rats contrôles.

Quelle exploration ?

Quel bilan ?

La maladie lithiasique nécessite probablement une prise en charge multidisciplinaire urologique, néphrologique et rhumatologique pour certains patients. Un bilan biologique sanguin et urinaire « standard » (bilan préconisé par le CLAFU) semble utile pour tout patient lithiasique (tableau I).

Quelle prise en charge ?

• La prise en charge néphrologique semble nécessaire chez certains patients : sujets jeunes, néphrocalcinose, activité lithiasique intense, anomalies biologiques…
La réalisation (dans un service d’explorations fonctionnelles) d’un test de charge en calcium (test de Pak), permet à la fois d’identifier les facteurs de risque habituels de lithiase (diurèse insuffisante, hypercalciurie, hyperoxalurie, hyperuraturie, hypocitraturie) et un éventuel flux osseux sortant de calcium qui inciterait alors à réaliser une osteodensitométrie. Ce dernier est suspecté 1) lorsqu’il existe une hypercalcémie et/ou des arguments pour une hyperparathyroïdie primaire, 2) lorsque le rapport U calcium/U créatinine mesuré dans les urines à jeun (après une diète calcique de 48 heures) est supérieur à 0.3 mmol/mmol créatinine ou lorsqu’il existe une augmentation des marqueurs biochimiques de remodelage osseux. Une prise en charge rhumatologique en cas de confirmation d’une ostéopénie ou d’une ostéoporose semble alors souhaitable.
• La prise en charge rhumatologique semble nécessaire en première intention chez les patients lithiasiques ayant des antécédents de fractures osseuses vertébrales (ou non) d’origine non traumatique.

Quel traitement ?

  • La prévention primaire d’une ostéopénie chez le patient lithiasique consiste à prendre un laitage par repas et éviter tout régime pauvre en calcium. Le patient doit être informé de cette recommandation qui va à l’encontre d’un certain « bon sens » et être informé de son efficacité à la fois sur l’os et sur les récidives de lithiase (insister sur le régime « raisonnable » en sel et en protéines animales).
  • La prévention secondaire est un sujet de controverse et dépend des résultats des différents bilans effectués (hyperparathyroïdie primaire…). Elle peut associer en plus du régime un traitement par thiazides, des biphosphonates et une optimisation du stock en 25OH D3.

Conclusion

  • L’augmentation par quatre du risque de fractures osseuses dans la population lithiasique (par rapport à une population contrôle) suggère un lien entre le processus de minéralisation du calcul et de déminéralisation de l’os.
  • Les facteurs de risques de déminéralisation ou de fractures sont l’âge, le sexe, les corticoïdes comme dans la population générale et plus spécifiquement dans la population lithiasique : l’hypercalciurie, l’hyperparathyroïdie…
  • Les patients lithiasiques ayant des antécédents de fractures osseuses vertébrales devraient avoir un suivi rhumatologique.
  • Insister chez les patients hypercalciuriques sur les apports quotidiens recommandés en calcium de l’ordre de 800 mg à 1 g/jour associés à un régime alimentaire < 8 g/jour de sodium et < 1 g/jour de protéines animales.
  • Des études cliniques ultérieures devraient permettre de répondre à la question des critères de prescription d’une ostéodensitométrie chez les patients lithiasiques hypercalciuriques.
Conflit d’intérêt
Aucun.