Pesticides et cancer de la prostate

14 décembre 2008

Mots clés : Cancer de la prostate, pesticides, Épidémiologie
Auteurs : Pascal Blanchet, Luc Multigner
Référence : Progrès FMC, 2008, 18, 3, 19-21

Le cancer de la prostate est le cancer le plus fréquent chez l’homme dans la majorité des pays occidentaux. Certains facteurs de risque sont bien identifiés (âge, antécédents familiaux, origine ethnique) mais son étiologie reste largement méconnue. Les substances chimiques d’origine anthropique suscitent de nombreuses interrogations quant à leur rôle dans la survenue de la maladie. Divers travaux ont montré, de manière consistante, la présence d’un excès de risque de cancer de la prostate chez les populations agricoles par rapport à la population générale. Cependant, l’hypothèse qu’un tel excès de risque soit relié à l’utilisation de pesticides n’a pas encore été formellement démontrée.

Introduction

L’étiologie du cancer de la prostate reste encore mal comprise. Cependant, il ne fait aucun doute que la survenue de la maladie est la résultante complexe d’interactions entre facteurs génétiques de susceptibilité, hormonaux et environnementaux. L’une des questions fortement débattues en matière de survenue des cancers en général et cancer de la prostate en particulier, est celle de la part contributive de l’environnement chimique généré par l’activité humaine. Parmi les substances chimiques incriminées, les pesticides tiennent une place particulière du fait de leurs emplois universels dans des milieux non confinés tels que le secteur agricole, leurs diversités d’utilisation tant dans un contexte professionnel que domestique et leur caractère intrinsèquement biocide dans la mesure où ils sont destinés à lutter contre des nuisances d’origine biologique. Mais les pesticides ne constituent pas une entité homogène car, sous ce terme générique, on retrouve des dizaines de familles chimiques et des centaines de matières actives très différentes les unes des autres d’un point de vue toxicologique. Sauf dans des cas exceptionnels, l’exposition aux pesticides est multiple. On voit donc la difficulté que peut représenter la mise en évidence d’une association entre l’exposition non accidentelle ou aiguë à une molécule donnée et la survenue d’une pathologie.

Méta-analyses

Les premières études menées dès la fin des années soixante aux Etats-Unis, basées sur des analyses géographiques de statistiques de décès, montraient des taux de décès pour certains cancers significativement plus élevés dans les zones rurales. Entre 1992 et 1998, trois méta-analyses ont été publiées concernant le risque de cancer (mortalité ou survenue) dont celui de la prostate chez des populations de sexe masculin résidantes dans des régions caractérisées par une forte activité agricole. Ces méta-analyses ont souligné de manière convergente un excès de risque significatif, de 7 à 12 %, de cancer de la prostate chez les populations rurales ou agricoles par rapport à la population générale [1][2][3] (tableau I). Mais le fait de résider dans des régions rurales n’est pas synonyme d’utilisation de pesticides, d’autant que de nombreux autres facteurs de risque liés aux habitudes de vie (alimentation) ou à d’autres expositions chimiques (engrais, solvants, produits désinfectants, fumées d’engins agricoles) ou biologiques (mycotoxines, agents microbiens touchant le bétail) sont également présents.
De nombreuses études se sont penchées alors sur les populations utilisant effectivement des pesticides dans un contexte professionnel. Les résultats de ces travaux ont également fait l’objet de plusieurs méta-analyses publiées entre 2004 et 2006 (tableau I). L’une d’entre elles s’est intéressée aux utilisateurs potentiels de pesticides quel que soit le secteur professionnel [4]. Globalement, les auteurs ont constaté un excès de risque significatif de cancer de la prostate de 13 %. Cependant, une hétérogénéité des résultats a été observée selon les régions du monde où les études ont été réalisées, avec un risque augmenté uniquement pour celles provenant d’Amérique du Nord.
Partant des constatations précédentes, une deuxième méta-analyse s’est focalisée sur les études concernant les applicateurs de pesticides, ces derniers étant considérés assez logiquement comme les plus exposés parmi les professions susceptibles d’être en contact avec des pesticides [5]. Les auteurs ont ainsi montré une association statistiquement significative entre le fait d’appliquer des pesticides et la survenue de cancer de la prostate et se traduisant par un excès de risque de 12 %. En stratifiant sur la localisation géographique des études, cet excès de risque subsistait cette fois-ci autant pour les études réalisées en Europe qu’en Amérique du Nord.
Une troisième méta-analyse s’est focalisée sur les études concernant les employés travaillant dans des usines de production de pesticides [6]. Considérant l’ensemble des études retenues, les auteurs ont montré un excès de risque significatif de cancer de la prostate estimé à 28 %. Cependant, tenant compte des familles chimiques de pesticides fabriqués, seuls ceux appartenant aux herbicides de type chlorophenoxy et contaminés avec des dioxines, étaient associés à une augmentation de risque.

Études de cohortes

En 1993, a été initiée aux Etats-Unis une importante cohorte prospective intitulée Agricultural Health Study (AHS) dans les États de l’Iowa et de la Caroline du Nord. Constituée de 89 658 personnes, elle comprend 52 395 exploitants agricoles et 4 916 applicateurs professionnels de pesticides. Après un suivi moyen de 7,2 années, les exploitants agricoles présentaient un excès de risque significatif de survenue du cancer de la prostate estimé à 26 % alors que chez les applicateurs professionnels, le risque de survenue du cancer de la prostate était supérieur à 1 mais non significatif [7]. Cette cohorte s’est attelée à recueillir des informations détaillées sur les pesticides effectivement employés par chaque participant. Une cinquantaine de pesticides différents ont été ainsi analysés de manière indépendante [8]. Seule l’utilisation du bromure de méthyle a été retrouvée significativement associée et de manière dose dépendante à un risque accru de survenue de cancer de la prostate. Les analyses statistiques ont pris également en considération la présence d’antécédents familiaux au premier degré de cancer de la prostate. Pour certains pesticides, seules les personnes déclarant de tels antécédents présentaient un excès de risque significatif. Ces observations pourraient témoigner d’un trait génétique héréditaire associé à des polymorphismes des enzymes impliqués dans le métabolisme de certains xénobiotiques. L’ensemble des publications issues de la cohorte AHS peut être consulté sur le site web dédié : http://aghealth.nci.nih.gov/
Une cohorte prospective réalisée en population générale aux Pays-Bas, la Netherland Cohort Study et comprenant 58 279 hommes âgés entre 55 et 69 ans, s’est également intéressée aux risques associés à l’utilisation des pesticides [8]. Contrairement à la cohorte AHS, il en ressort une diminution statistiquement significative du risque de survenue du cancer de la prostate chez les sujets exposés professionnellement à des pesticides (tous pesticides confondus), cette diminution atteignant 40 % pour la classe d’exposition la plus élevée.

Études cas-témoins

Quelques études cas-témoins, non nichées au sein de cohortes, ont été publiées postérieurement aux différentes méta-analyses mentionnées plus haut. Parmi elles, citons une étude réalisée en Caroline du Sud où 405 cas incidents de cancers de la prostate ont été comparés à 392 témoins issus de la population générale [9]. Un excès de risque significatif de survenue de cancer de la prostate n’a été observé que chez les agriculteurs qui ont eu une activité agricole avant 1960, sans aucune autre précision sur les pesticides employés. Une étude réalisée en Australie et comparant 606 cas de cancer de la prostate et 471 témoins issus de la population générale, n’a pas montré de modification de risque chez les utilisateurs professionnels de pesticides, si ce n’est une tendance non significative à un risque diminué chez ceux ayant employé des pesticides de type organophosphorés [10].

Plausibilité biologique

Peu d’études expérimentales, in vitro ou in vivo, confortent la plausibilité biologique d’une association entre l’exposition à un pesticide donné ou à une famille chimique de pesticides et la survenue du cancer de la prostate. Néanmoins, plusieurs mécanismes généraux peuvent êtres évoqués. D’une part, certains pesticides pourraient agir comme initiateur de la cancérogenèse en tant qu’agent mutagène ou bien comme promoteur. Force est de constater que peu de pesticides ont été correctement évalués de ce point de vue. D’autre part, certains pesticides, ou leurs métabolites, présentent des propriétés susceptibles d’interférer avec l’homéostasie du système hormonal stéroïdien, estrogènes ou androgènes. L’hypothèse que des expositions à des perturbateurs endocriniens puissent influencer le développement de la prostate à différentes étapes critiques de la vie fœtale ou périnatale, de la puberté ou du climatère, et ainsi favoriser le processus de cancérisation, fait actuellement l’objet de nombreuses investigations.

Conclusion

Divers travaux ont montré, de manière consistante, la présence d’un excès de risque de cancer de la prostate chez les populations agricoles par rapport à la population générale. L’hypothèse qu’un tel excès de risque soit relié à l’utilisation de pesticides a fait l’objet de nombreuses publications. Mais jusqu’à ce jour, il n’a pas été possible de mettre en évidence, à quelques exceptions près, une association significative entre l’exposition à un pesticide ou à une famille chimique de pesticides et la survenue du cancer de la prostate. Répondre à cette interrogation exigera dans l’avenir des études rigoureuses comprenant des mesures objectives des expositions et intégrant des facteurs individuels de susceptibilité permettant de préciser les interactions gène-environnement.
Conflit d’intérêt :
Aucun.