Dysfonction érectile et hyperplasie bénigne de la prostate : deux pathologies fréquentes de l’homme âgé

06 janvier 2011

Mots clés : dysfonction érectile, hypertrophie bénigne de la prostate, Symptômes du bas appareil urinaire
Auteurs : L. Ferretti, G. Robert, A. De La Taille
Référence : Progrès FMC, 2012, 22, 3, F78-F82
Introduction : L’hyperplasie bénigne de prostate (HBP) et la dysfonction érectile (DE) sont deux affections fréquemment rencontrées chez l’homme de plus de 50ans.
Matériels et méthodes : Une revue systématique de la littérature a été pratiquée sur Pubmed entre 1998 et 2012 utilisant les mots clés erectile dysfonction, benign prostatic hyperplasia et/ou low urinary tract symptoms.
Résultats : Dix-huit articles d’intérêts ont été sélectionnés, dont dix études cliniques, quatre articles de science fondamentale, trois articles de pharmacologie et un article de revue. Il s’agit d’études rétrospectives dont le niveau de preuve est principalement 2b. Un lien statistique indépendant est retrouvé dans la plupart des études cliniques, et des hypothèses physiopathologiques communes comme l’athérosclérose, l’hyperactivité autonome sont avancées par les études fondamentales.
Conclusion : Il existe un lien statistique indépendant entre HBP et DE. L’utilisation d’iPDE-5 présente un intérêt aux regards des mécanismes physiopathologiques communs mis en évidence.


Introduction

Plusieurs études observationnelles de qualité ont étudié les liens épidémiologiques et physiopathologiques entre les symptômes du bas appareil urinaire (SBAU) liées à une hyperplasie bénigne de la prostate (HBP) et la dysfonction érectile (DE) [1–4].
Ces deux pathologies atteignent l’homme vieillissant et sont toutes deux présentes à des degrés divers chez plus de 50 % des hommes de plus de 50ans [1,5].
Nous proposons ici un aperçu de quelques études épidémiologiques qui ont permis d’établir ce lien entre SBAU, HBP et DE.


MSAM-7

L’étude observationnelle internationale « Multinational Survey of the Aging Male-7 » (MSAM-7) a étudié une population d’hommes âgés de 50 à 80ans dans six pays européens (dont la France) et aux États-Unis . Après exclusion des patients ne répondant pas aux critères de l’étude, 34 800 patients ont été retenus. Des auto-questionnaires ont été envoyés aux participants. Ils comprenaient une analyse des comorbidités, de l’âge, de l’IPSS, de l’IIEF-5, du Danish Prostate Score Symptome (DANPSS, qui regroupe des items concernant la DE et les SBAU) ainsi que de la qualité de vie.
Un taux de réponse de 36 % a permis l’analyse statistique de questionnaires provenant de 12 815 patients. La prévalence des SBAU y était de 90 %, tandis que 19 % des hommes avaient consulté pour ce motif et 11 % étaient traités médicalement pour des symptômes urinaires. Une activité sexuelle était retrouvée chez 83 % des patients, dont 71 % avaient eu un rapport sexuel dans les quatre derniers mois, tandis que le nombre de rapports moyen était de 5,9 par mois. Le taux d’érection satisfaisante était de 48,7 %, alors que 10 % des hommes souffraient d’une absence complète d’érection. Des chiffres globalement similaires étaient retrouvés concernant la fonction éjaculatoire, les troubles de l’éjaculation étant plus fréquemment observés chez les patients présentant des SBAU sévères. .
Tableau I : Tableau récapitulatif des principales études cliniques portées sur le lien entre dysfonction érectile (DE), dysfonction éjaculatoire (DEj) et symptômes du bas appareil urinaire (SBAU).
Auteur Niveau de Étude Population Évaluation Prévalence Lien statistique
Rosen
Eur Urol 2003
2b MSAM-7
(Europe/USA)
12 815 patients
(50 à 80 ans)
IPSS
DAN
IIEF-5
DE : 49 %
DEj : 45 %
SBAU : 90 %
DE et DEj : âge et sévérité des SBAU
DE-SBAU OR : 7,67
DEj-SBAU OR : 6,25
Rosen
Urology 2005
2b BPH registry
(USA)
5 042 patients
age moyen 65 ans
IPSS
IIEF-5
DE : 71 %
DE sévère : 25 %
IPSS, HTA, diabète, ethnie afro-américaine sont des FDR indépendant de DE tous : p<0,05
Mc Vary
Curr.Med.R.O. 2008
2b US claims
(USA)
81 659 patients présentant une DE IPSS SBAU t=0 : 1,6 %
SBAU à 2 ans : 7,6 %
Étude observationnelle
Wein et al.
BJU 2009
2b EPI-LUTS
(USA, UK, Sweden)
11 834 patients
âge moyen 56,1 ans
IPSS
IIEF
MSH
SF-12
DE modérée/sévère
26̊ %
DEj : 7 %
Étude observationnelle
Morant et al.
J Sex Med 2009
2a HIN
(UK)
11 327 patients Questionnaire d’ evaluation mictionnel DE (2000) : 1,7 %
DE (2007) : 4,9 %
DE : associée au SBAU
ED-SBAU irritatif : OR : 3,0
ED-SBAU obstructifs : OR : 2,6
L’analyse statistique multivariée a permis d’établir que le lien statistique mis en évidence entre les SBAU et la DE était indépendant des autres facteurs de risque (analyse de covariance par rapport à l’âge, diabète, hypertension artérielle, dyslipidémie, pathologie cardiovasculaires, tabagisme,…). De même, la sévérité des TUBA était associée à une incidence et à une sévérité plus importante de la DE .
Figure 1 : MSAM-7 L’incidence de la dysfonction érectile augmente avec le score IPSS.
Cette étude comportait néanmoins un biais évident, fréquemment observé dans les études comportant des auto-questionnaires : le taux de réponse des hommes concernés par ces symptômes est probablement supérieur à celui du reste de la population se sentant moins concerné par l’étude.


Étude américaine du BPH Registry

Une importante étude prospective multicentrique a permis d’analyser l’incidence des SBAU et de la DE chez 6924 patients. Cette dernière avait également pour objectif d’étudier les effets des traitements médicaux reçus par le patient .
Vingt-cinq pourcents des patients présentaient une DE sévère. La sévérité des TUBA et leur retentissement sur la qualité de vie était également corrélée à une incidence plus importante de la DE .
Concernant les effets des traitements, cette étude a retrouvé un meilleur taux de fonction érectile et éjaculatoire chez les patients traités par alpha-bloquant non sélectifs (alfuzosine, doxazosine, terazosine) que par les alpha-bloquants α1a- sélectifs (tamsulosine) ou par les inhibiteurs de la 5-alpha réductase.


Autres études

De nombreuses autres études de niveau de preuve 2a ou 2b permettent d’étayer le lien statistique entre TUBA et DE.
La plus importante en terme de nombre de patients (n=81 659) a étudié l’incidence des SBAU au sein d’une population de patients consultant pour DE. Une HPB y était initialement diagnostiquée chez 1,5 % des patients, mais ce chiffre augmentait jusqu’à 7,6 % après deux ans de suivi .
L’étude Epi-LUTS a également porté sur 11 834 patients et mis en évidence un lien entre la sévérité de l’HBP et l’incidence de la DE , tout comme l’étude anglaise de Morant et al. avec 11 327 patients , l’étude égyptienne de El Sakka avec 1464 patients ou brésilienne de Reggio and al avec 1267 patients .


Mécanismes physiopathologiques

Le lien physiopathologique entre SBAU et DE reste incomplètement élucidé et quatre principales hypothèses ont été proposées : la réduction du taux de NO lié a à la voie du GMP cyclique, les altérations du cycle RhoA/Rho kinase, l’hyperactivité autonome et l’athérosclérose pelvienne .
La voie du NO calcium dépendante est bien connue dans les cellules musculaires lisses caverneuses. Elle est également impliquée dans la régulation antiproliférative musculaire lisse au niveau du muscle vésical, prostatique et urétral. Une diminution de l’activité de la NO synthase, comme dans le cas d’une hypertension artérielle ou d’un syndrome métabolique, est donc potentiellement à l’origine d’une densification des fibres musculaire lisse vésicales ou prostatiques. Cette hypothèse physiopathologique sous-tend l’utilisation possible des inhibiteurs de la phosphodiestérase 5 (IPDE5) dans le traitement de l’HBP [12–15].
Le tonus du muscle lisse est également sous la dépendance de la voie RhoA/Rho kinase : une surexpression de RhoA pourrait ainsi être à l’origine d’une diminution de la relaxation du muscle lisse, conduisant à l’apparition d’une DE et de SBAU. Il a été montré chez le rat hypertendu que l’inhibition de Rho kinase limitait l’hyperactivité vésicale, et améliorait la fonction érectile. Le traitement de ces mêmes rats par le vardenafil permettait un renversement de la dégradation des paramètres urodynamiques, prévenait l’activation de RhoA et diminuait l’activité Rho kinase [16,17].
L’hyperactivité autonome (HA) est secondaire à un déséquilibre des tonus sympathiques et parasympathiques dont on sait qu’ils sont impliqués dans la régulation des phases de remplissage et de vidange vésicale et dans l’initiation et le maintient de l’érection. L’hyperactivité sympathique pourrait donc jouer un rôle clef dans l’apparition des SBAU et de la DE. Des modèles animaux de rats hyperlipidémiques ou nourris par un régime riche en graisse ont spontanément développé une augmentation du volume de la prostate, une hyperactivité vésicale et une DE. Au niveau tissulaire, ces symptômes s’accompagnaient d’une augmentation de la densité des fibres α1 réversible après traitement par pioglitazone, une drogue sensibilisant les effets de l’insuline .
De plus, les rats hypertensifs avaient une forte concentration de fibres α1 au niveau du col vésical, de la prostate, et du pénis et leur fonction érectile était améliorée par la correction de l’hypertension artérielle.
L’athérosclérose pelvienne est un état pathologique qui concentre chez le même individu l’ensemble des mécanismes physiopathologiques décris ci dessus. Les études cliniques et précliniques ont montré que l’hypoxie vésicale était corrélée à une dégradation des tissus vésicaux et péniens, suite à l’induction de processus fibrotique et à une diminution du NO. L’intérêt du traitement des facteurs de risques cardiovasculaires serait donc en première ligne pour le traitement des SBAU tout comme pour celui de la DE [5,18]. .
Figure 2 : Hypothèses physiopathologiques reliant DE et HBP.


Conclusion

Des données épidémiologiques multiples viennent confirmer l’existance d’un lien entre la DE et les SBAU chez les patients de plus de 50ans. Certains mécanismes physiopathologiques permettent d’expliquer la co-existence de ces pathologies et ouvrent la voie à de nouvelles approches thérapeutiques prenant en compte la santé « globale » de l’individu.


Déclaration d’intérêts

Activité de conseil et interventions rémunérées. Pour le Dr Ludovic Ferretti : RAS. Pour le Dr Gregoire Robert : Pierre Fabre médicament, Allergan, Astellas, Zambon, Bouchara-Recordati, AMS, EDAP. Pour le professeur Alexandre De La Taille : Allergan, Astellas, Bouchara-Recordati, Lilly, Pierre Fabre médicament, Zambon, Coloplast.