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L’urologie à l’ère des algorithmes

Trois fonctions principales structurent les usages actuels de l’intelligence artificielle en urologie : la détection diagnostique, l’aide à la décision et l’accompagnement interventionnel. Parmi les techniques mobilisées, le deep learning se distingue par sa capacité à traiter directement les données brutes, sans sélection préalable des variables.

 

En urologie, c’est l’imagerie diagnostique qui concentre les développements les plus visibles de l’IA. Les réseaux de neurones convolutifs améliorent la détection des lésions invisibles à l’œil humain. Ils s’appliquent notamment à l’IRM prostatique et à la cystoscopie. Dans le cancer de la prostate, des systèmes d’IA d’aide au diagnostic basés sur l’analyse d’images multiparamétriques ou histologiques permettent de distinguer les formes cliniquement significatives et d’améliorer la stratification du risque (1). Les performances diagnostiques dépassent 0,85 d’AUC (aire sous la courbe ROC) pour les cancers urologiques. Certaines atteignent même 0,99 (2). Une étude récente a confirmé cette tendance, avec une AUC de 0,945 pour un modèle combinant réseau de neurones convolutifs (CNN) et mémoire à long terme (LSTM) appliqué à l’IRM multiparamétrique de la prostate (3).

Même si certaines de ces approches sont déjà testées cliniquement, la plupart en sont encore au stade exploratoire. Le champ ouvert est stimulant, pour la recherche comme pour la clinique. Comme l’a rappelé Zine-Eddine Khene, responsable de la commission IA à l’Association française d’urologie, lors des JITTU 2025, les algorithmes sont désormais capables d’analyser automatiquement une cystoscopie et d’identifier les tumeurs vésicales en temps réel, ce qui constitue une avancée importante.

 

Quand l’IA explore les fonctions reproductives

Dans la reproduction masculine, Prediction One (Sony), un outil d’apprentissage automatique sans codage requis, a prédit avec une précision de 74,42 % le risque d’infertilité à partir des taux hormonaux sériques seuls. Il a aussi atteint un taux de concordance de 100 % pour les cas d’azoospermie non obstructive en 2021 et 2022 (4).

Bien que ces modèles aient été construits à partir de données biologiques homogènes, leur logique s’applique à des ensembles de données plus complexes. Plus largement, l’IA permet d’exploiter des sources hétérogènes – cliniques, biologiques, radiologiques. Mais Zine-Eddine Khene insiste sur un point : « On peut construire avec l’IA des modèles prédictifs très puissants à partir de simples tableurs Excel ou d’images radiologiques, à condition d’avoir des données bien structurées. »

Dans ce champ, plusieurs limites spécifiques ont été identifiées, notamment la forte variabilité inter-centres des protocoles et la rareté relative des données, qui compliquent la reproductibilité à grande échelle (6). Des perspectives se dessinent également dans l’analyse automatisée des images embryonnaires et la prédiction du succès des cycles de fécondation in vitro (6).

 

Aide à la décision clinique

Au-delà des applications spécifiques à la reproduction, l’intelligence artificielle soutient également la prise de décision thérapeutique dans les pathologies urologiques les plus fréquentes.

L’aide à la décision thérapeutique repose sur des modèles croisant données cliniques, biologiques et radiologiques. Dans les cancers urologiques, ces outils permettent de modéliser des trajectoires évolutives (par exemple la probabilité de récidive) et de prédire les réponses aux traitements. Pour le cancer de la vessie, l’analyse radiomique assistée par IA anticipe les récidives et guide la stratégie chirurgicale ou systémique (2). En urologie fonctionnelle, des modèles permettent une lecture standardisée des bilans urodynamiques, réduisant la variabilité inter-observateur (5). Cette capacité à intégrer des sources variées suppose un travail important de normalisation. « La principale difficulté aujourd’hui, c’est la normalisation des données. Chaque image médicale est différente selon les machines, les protocoles, les centres », observe Zine-Eddine Khene.

 

Bloc opératoire et robots : vers une synergie homme-machine

Au bloc opératoire, l’IA est intégrée à la chirurgie robotique pour l’aide à la reconnaissance anatomique, à la navigation et à l’évaluation des gestes techniques. En prostatectomie radicale, la segmentation tissulaire en temps réel permet d’assister la préservation des bandelettes neurovasculaires. Par ailleurs, des modèles de langage spécialisés à l’instar d’UroBot (voir encadré), entraînés sur les recommandations européennes, peuvent répondre à des questions de spécialité avec des taux de réussite supérieurs à ceux des urologues en exercice (7). Pour Zine-Eddine Khene, « les modèles de langage comme UroBot ne remplaceront pas le clinicien, mais ils peuvent renforcer son expertise, à condition d’être correctement encadrés. »

 

L’IA au service de la formation

Au-delà des usages cliniques, l’IA commence aussi à transformer les pratiques pédagogiques, notamment dans la formation chirurgicale.

L’étude bibliométrique de Deniz et Kayra (8) souligne un intérêt croissant pour l’intégration de l’IA dans la formation des chirurgiens urologues, notamment via l’analyse automatisée des vidéos opératoires et l’évaluation des compétences techniques. Ces usages pédagogiques permettent d’objectiver les gestes et de structurer les parcours d’apprentissage.

Ils s’accompagnent aussi d’innovations dans l’évaluation théorique : un essai prospectif a montré que des QCM générés par une IA amélioraient significativement la performance des internes, en couvrant de manière pertinente les attendus de compétence (9).

Cette dynamique se reflète également dans les publications scientifiques. Parmi les 100 articles les plus cités entre 2018 et 2024 par Deniz et Kayra, la majorité porte sur l’oncologie (prostate, vessie), suivie par les soins aux patients, les maladies lithiasiques, l’andrologie et la chirurgie robotique. Ces publications sont majoritairement issues d’équipes nord-américaines et européennes.

Parallèlement, l’urologie pédiatrique bénéficie d’un effort de structuration avec la création d’un référentiel vivant recensant les modèles disponibles, témoignant d’une amélioration progressive de leur qualité et de leur diversité (10).

 

Des conditions d’intégration à parfaire

Malgré cette dynamique, plusieurs obstacles techniques freinent encore l’intégration de l’intelligence artificielle en urologie. Outre l’hétérogénéité des données, l’absence de validation externe et la faible interopérabilité des systèmes hospitaliers limitent la reproductibilité et la généralisation des modèles (6). Ces contraintes ralentissent leur déploiement à grande échelle (8).

Des freins cliniques s’ajoutent à ces limites structurelles. L’usage en pratique courante reste difficile, en partie à cause de l’opacité des modèles, de leur faible généralisation hors des jeux de données initiaux, et de l’absence de validation multicentrique (6).

Enfin, plusieurs défis éthiques sont régulièrement soulignés : opacité des systèmes, responsabilité médicale, biais algorithmiques, protection des données sensibles. Ces dimensions appellent à une vigilance accrue et à l’adoption de cadres normatifs internationaux, tels que ceux proposés par l’OMS, l’ISO ou le référentiel DECIDE-AI (11).

En résumé, l’intelligence artificielle ne remplace pas l’expertise médicale, elle l’étaye. Sa bonne intégration nécessite quatre conditions : la transparence des algorithmes, la validation continue, la formation des professionnels et un encadrement éthique rigoureux.

Zine-Eddine Khene ajoute : « L’intelligence artificielle est un outil puissant, mais elle ne vaut que par la qualité des données, la rigueur de son encadrement, et la capacité des cliniciens à s’en emparer de façon critique. »

Ce n’est que par la prise en compte de ces paramètres que l’IA pourra réellement contribuer à fiabiliser les décisions, réduire les inégalités d’accès aux soins spécialisés et renforcer la pertinence des parcours. Elle ne vise pas à automatiser la médecine, mais à la rendre plus robuste.

Pierre Derrouch

UroBot : un modèle spécialisé en urologie

Développé par le Centre allemand de recherche sur le cancer (DKFZ) et la clinique universitaire de Mannheim, UroBot est un agent conversationnel fondé sur les modèles GPT, et entraîné à partir des recommandations 2023 de l’European Association of Urology. Il utilise une architecture RAG (Retrieval-Augmented Generation), une technique qui permet de produire des réponses contextualisées et vérifiables en s’appuyant sur des sources documentaires spécifiques.

Testé sur 200 questions extraites des examens de l’European Board of Urology, UroBot-4o a obtenu un taux de réponses correctes de 88,4 %, contre 68,7 % en moyenne pour les urologues en exercice. Chaque réponse est accompagnée des sources précises utilisées, garantissant une traçabilité complète.

À ce jour, UroBot reste un outil de recherche. Il n’est pas encore intégré aux systèmes d’information hospitaliers, ni validé pour un usage clinique en routine. (7)

L’intelligence artificielle appliquée aux explorations urodynamiques

 

Les explorations urodynamiques peuvent-elles, à leur tour, profiter d’une interprétation automatisée par l’intelligence artificielle ? Les études ne manquent pas. Mais les résultats sont-ils au rendez-vous ?

 

Une synthèse issue du consensus ICI-RS 2023 (International Consultation on Incontinence – Research Society) recense les principales approches : l’analyse des tracés cystométriques, l’interprétation de débitmétrie par apprentissage automatique et la prédiction de la réponse thérapeutique. Malgré des performances encourageantes, l’utilité clinique reste à démontrer en raison de l’absence de validation externe, du manque de standardisation et de la variabilité des données utilisées (12).

Ces travaux ont été prolongés par plusieurs présentations lors des congrès de l’International continence society (ICS). En octobre 2024, Batista Miranda et al. ont comparé deux approches d’interprétation automatisée des contractions détrusoriennes : un modèle convolutionnel de type VGG16, avec une précision de 75 %, et une méthode hybride associant vision par ordinateur, ondelettes Daubechies (outil de traitement du signal permettant de localiser finement les variations) et classification supervisée. Cette dernière a atteint une précision de 84,2 %, une sensibilité de 86,3 % et une spécificité de 82,6 %. Elle permet aussi de localiser les contractions dans le temps et de réduire les artefacts liés aux mouvements ou à la toux (13).

En mai 2025, Malallah et al. ont présenté une revue portant sur 20 études et 15 958 patients (14). Les modèles évalués (réseaux convolutifs, forêts aléatoires, Support vector machine (SVM)) affichaient des performances élevées pour la détection de différentes entités cliniques (AUC de 0,72 à 0,95), avec une précision atteignant 96,7 % pour la débitmétrie automatisée. Mais la majorité des études restaient rétrospectives, multicentriques et non validées en externe.

Ces travaux imposent une évaluation prudente du potentiel des modèles. Leurs performances sont prometteuses, mais leur maturité technologique reste variable.

Références

(1) Kim et al. Emerging trends in artificial intelligence-based urological imaging technologies and practical applications, Int Neurourol J 2023 ; 27 (Suppl 2) : S73-81, https://doi.org/10.5213/inj.2346286.143

(2) Pak S et al. Applications of artificial intelligence in urologic oncology. Investig Clin Urol. 2024 May ; 65 (3) : 202 – 216. https://doi.org/10.4111/icu.20230435

(3) Xu Y et al. Feasibility study of AI-assisted multi-parameter MRI diagnosis of prostate cancer, Si Rep. 5, Article number : 10530 (2025) https://doi.org/10.1038/s41598-024-84516-8

(4) Kobayashi H et al, A new model for determining risk of male infertility from serum hormone levels, without semen analysis, Sci Rep. 14, 17079 (2024) https://doi.org/10.1038/s41598-024-67910-0

(5) Speich JE, Klausner AP. Artificial intelligence in urodynamics (AI-UDS) : the next « Big thing ». Continence. 2025 ; 13 : 101754. https://doi.org/10.1016/j.cont.2025.101754

(6) Kobayashi H, Potential for artificial intelligence in medicine and its application to male infertility, Reprod Med Biol. 2024 ; 23 : e12590. https://doi.org/10.1002/rmb2.12590

(7) Hetz MJ et al., Superhuman performance on urology board questions using an explainable language model enhanced with European Association of Urology guidelines, ESMO Real World Data and Digital Oncology, Volume 6, 100078 https://doi.org/10.1016/j.esmorw.2024.100078

(8) Deniz ME, Kayra MV, Top 100 articles on artificial intelligence in urology. J Urol Surg. 2025 ; 12 (1) : 1-5. DOI : 10.4274/jus.galenos.2024.2024-11-2 – https://jurolsurgery.org/pdf/a426c3a3-a110-40af-a6dd-1b2b563ce9ac/articles/jus.galenos.2024.2024-11-2/1-5.pdf

(9) Başaranoğlu M et al. AI-generated questions for urological competency assessment : a prospective educational study. BMC Med Educ 25, 611 (2025). https://doi.org/10.1186/s12909-025-07202-x

(10) Khondker A et al. A living scoping review and online repository of artificial intelligence models in pediatric urology : Results from the AI-PEDURO collaborative. J Pediatr Urol. 2025 Jun ; 21 (3) : 765-772. https://doi.org/10.1016/j.jpurol.2025.01.035

(11) Verma R et al. Ethical aspects of artificial intelligence : what urologists need to know. Cur Opin Urol 35 (3) : p 224-229, May 2025. https://doi.org/10.1097/mou.0000000000001278

(12) Gammie A, Arlandis S, Couri BM, Di Benedetto P, Goldman HB, Groen J, et al.
Can we use machine learning to improve the interpretation and application of urodynamic data ? ICI-RS 2023. Neurourol Urodyn. 2024 Jun ; 43 (6) : 1337 – 1343.
https://doi.org/10.1002/nau.25319

(13) Batista Miranda JJE, Ruiz de la Cuesta L, Puigvert A, Rodríguez A, Amparore D, Porpiglia F. Artificial intelligence to read urodynamic tracings: could we skip a human reading ? Abstract présenté à l’International Continence Society (ICS) Annual Meeting ; 2024 Oct 24 ;  https://www.ics.org/2024/abstract/107

(14) Malallah M, Graham H, Mahfouz W, et al. Artificial intelligence in urodynamics: a systematic review of diagnostic, analytical, and predictive applications in lower urinary tract dysfunction, E-poster présenté à l’International Continence Society (ICS) Annual Meeting ; 2025 May ; https://www.ics.org/2025/abstract/554