Les cancers de vessie au Sénégal : particularités épidémiologiques, cliniques et histologiques

25 juillet 2008

Auteurs : B. Diao, T. Amath, B. Fall, P.A. Fall, M.J. Diémé, N.N. Steevy, A.K. Ndoye, M. Ba, V. Mendes, B.A. Diagne
Référence : Prog Urol, 2008, 7, 18, 445-448
But

Présenter les particularités épidémiologiques, cliniques et histologiques du cancer de la vessie au Sénégal.

Matériel et méthode

Nous avons réalisé une étude rétrospective colligeant tous les cancers de vessie confirmés par l’histologie de 1950 à 2005. Cette étude a été réalisée au CHU Aristide-Le-Dantec de Dakar, centre de référence national de tous les cancers.

Résultats

Quatre cent vingt-huit cancers de vessie ont été enregistrés. L’incidence du cancer de la vessie était de 2,5 % de l’ensemble des cancers. L’âge moyen des patients était de 45,5 ans avec des extrêmes de 12 et 86 ans. La sex-ratio était de 1,25. La plupart des patients avaient consulté pour des troubles mictionnels irritatifs (94,5 %) ou une hématurie (88 %). Le type histologique prédominant était le carcinome épidermoïde (50,70 %). Des œufs de Schistosoma haematobium étaient retrouvés chez 29,2 % des patients.

Conclusion

Le cancer de la vessie au Sénégal est un cancer de l’adulte jeune. Le type histologique prédominant est le carcinome épidermoïde.




 




Introduction


Parmi les cancers les plus fréquents dans le monde, le cancer de la vessie occupe la onzième position [1]. Il est beaucoup plus fréquent chez l'homme que chez la femme (4,7 % contre 1,3 % de l'ensemble des cancers) [2]. Au Sénégal, le cancer de la vessie était le cancer urogénital le plus fréquent jusqu'en 1984 [3]. Mais depuis 1990, avec la généralisation de la mesure du taux de PSA dans les tumeurs prostatiques, le nombre de cancers de la prostate détectés a fortement augmenté, modifiant ainsi l'épidémiologie des cancers urogénitaux. Le but de notre travail était d'étudier les particularités épidémiologiques, cliniques et histologiques des cancers de la vessie au Sénégal.


Matériel et méthodes


Il s'agissait d'une étude rétrospective effectuée dans les services d'urologie et d'anatomie-pathologique du CHU Aristide-Le-Dantec de Dakar. Cet hôpital est le principal centre de référence des cancers du pays. L'étude couvrait la période allant de 1950 à 2005. À partir des registres et des dossiers cliniques des malades porteurs de cancer de vessie, nous avons recueilli des données sur l'incidence en milieu hospitalier de ce cancer par rapport aux autres cancers, l'âge et le sexe des patients, les signes cliniques de la maladie, le type histologique du cancer et l'association avec l'infection à Schistosoma haematobium . Les cancers secondaires de la vessie ont été exclus de cette étude.


Résultats


Nous avons répertorié 428 cancers de vessie entre 1950 et 2005. L'incidence du cancer de la vessie était de 2,5 % de l'ensemble des cancers. L'âge moyen des patients était de 45,5 ans (12 et 86 ans). La sex-ratio était de 1,25. Les patients âgés de moins de 55 ans représentaient 70,3 % des cas (Figure 1). Le cancer de la vessie représentait 86,9 et 18 % de l'ensemble des cancers urogénitaux, respectivement en 1984 et en 1990. Les principaux signes cliniques observés chez nos patients étaient les troubles mictionnels irritatifs (94,5 %) et l'hématurie (88 %) (Tableau 1). Une infection urinaire était notée chez 37 % des patients. Le type histologique prédominant était le carcinome épidermoïde (Tableau 2). Des œufs de S. haematobium étaient retrouvés chez 125 malades (29,2 %). Cette présence d'œufs était plus fréquente dans les carcinomes épidermoïdes.


Figure 1
Figure 1. 

Répartition des patients selon l'âge et le sexe.





Discussion


L'incidence en milieu hospitalier du cancer de la vessie (2,5 %) n'a pas significativement évolué ces 15 dernières années au Sénégal, malgré l'urbanisation massive des populations et le relèvement significatif du taux de scolarisation et du niveau de vie des populations. Les incidences rapportées ailleurs en Afrique sont plus élevées. Ochida et al. [4] rapportent une incidence de 6,4 % à Kano au Nigeria, tandis qu'en Égypte, cette incidence est de 30 % sur l'ensemble des cancers [5]. En Europe et aux États-Unis, le cancer de la vessie représente 5 à 10 % de l'ensemble des cancers de l'homme [6]. En revanche, la prévalence du cancer de la vessie dans notre pays par rapport aux autres cancers urogénitaux a significativement diminué, passant de 86,9 % en 1984 à 18 % en 2005. Cette évolution s'explique par l'amélioration des techniques de diagnostic du cancer de la prostate (biopsie prostatique, dosage du taux de PSA). Le jeune âge des patients de notre série contraste avec l'âge rapporté dans les pays occidentaux, comme la France, où Irani [7] rapporte un âge moyen de 69 ans chez l'homme et de 71 ans chez la femme.

La fréquence chez nos malades de signes liés à l'extension locorégionale du cancer (Figure 2) montre que la plupart d'entre eux consultent à un stade avancé de la maladie. Ce qui peut s'expliquer par des raisons socioéconomiques et des considérations raciales. En effet, au sein même des pays développés, les cancers de vessie sont diagnostiqués à un stade avancé chez les Noirs comparativement aux Blancs [8]. L'hématurie, qui est le principal signe d'appel, est souvent banalisée par les populations alors qu'elle devrait permettre de faire un diagnostic précoce de ces cancers de vessie. En effet, la recherche répétée, grâce à des bandelettes urinaires spécifiques, d'une hématurie microscopique est un élément de dépistage des tumeurs vésicales chez les sujets soumis à des facteurs de risque. Selon Messing et al. [9], ce dépistage permet de déceler jusqu'à 8,1 % de tumeurs vésicales asymptomatiques.


Figure 2
Figure 2. 

Répartition selon le type histologique.




Le principal facteur de risque cancérigène identifié chez nos patients est la bilharziose urogénitale. En effet, le carcinome épidermoïde de la vessie est connu depuis des décennies comme étant fortement associé à l'infection à S. haematobium [10, 11] et le Sénégal est un pays d'endémie bilharzienne avec une distribution nationale et une forte intensité de l'infestation [12] (Tableau 2). L'endémie bilharzienne détermine une entité clinicopathologique particulière de cancer de vessie, caractérisée par la précocité du cancer, la prédominance du carcinome épidermoïde et une faible tendance à l'extension lymphatique et sanguine du cancer [11, 13]. Un autre facteur de risque cancérigène probable chez nos malades est l'infection urinaire chronique ou récidivante à germes banals qui peut être favorisée par les séquelles de la bilharziose urogénitale. En effet, certaines études épidémiologiques ont révélé l'existence d'une association entre les infections urinaires récidivantes ou chroniques et le cancer de la vessie [14]. Le carcinome épidermoïde était le type histologique prédominant dans notre série (50,70 %), contrairement aux séries européennes où prédominent le carcinome urothélial [15]. La présence d'œufs de S. haematobium dans le cancer a été montrée chez 125 malades (29,2 %), mais la prédominance du carcinome épidermoïde ainsi que la présence d'œufs de schistosomes dans la tumeur n'étaient pas aussi fortes qu'en Égypte [11, 13] où, probablement, l'infestation bilharzienne des populations est plus intense.

En 1988, les autorités sanitaires du Sénégal avaient initié un programme national de lutte contre la bilharziose urogénitale qui a permis de réduire la prévalence et l'intensité de cette infection. Cependant, au regard du profil épidémiologique et histologique actuel des cancers de vessie, nous pouvons dire que ce programme n'a pas eu, pour l'instant, d'effets significatifs sur cette pathologie.


Conclusion


Notre étude présente les particularités du cancer de la vessie au Sénégal qui demeure un cancer de l'adulte jeune avec, comme type histologique prédominant, le carcinome épidermoïde. La lutte contre l'endémie bilharzienne initiée depuis 15 ans dans notre pays n'a pas eu, pour le moment, d'effets sur le profil épidémiologique et histologique de ce cancer.



 Niveau de preuve : 5.





Tableau 1 - Répartition des signes cliniques.
Signes cliniques  Pourcentage (%) (n =428) 
Hématurie  88 
Troubles mictionnels irritatifs  94,3 
Rétention d'urine  23,8 
Douleurs lombaires  19,3 
Masse hypogastrique  31,3 
Œdèmes des membres inférieurs  11,9 
Altération de l'état général  46,7 





Tableau 2 - Présence d'œufs de Schistosoma haematobium à l'histologie.
Type histologique  Présence d'œufs de Schistosoma haematobium (n =125) 
  Nombre de cas  Pourcentage (%) 
Carcinome épidermoïde  73  58,4 
Carcinome urothélial  48  38,4 
Adénocarcinome  3,2 




Références



Parkin D.M., Pisani P., Ferlay J. Estimates of the worldwide incidence of 25 majors cancers in 1990 Int J Cancer 1999 ;  80 : 827-841 [cross-ref]
Chopin D., Gattegno B. Épidémiologie descriptive des tumeurs superficielles de la vessie Prog Urol 2001 ;  5 : 953-960
Diagne B.A., Ba M., Gueye S.M., Wandaogo A., Toure A., Mensah A. Les particularités des cancers vésicaux en milieu sénégalais : analyse de 336 observations Bull Soc Frcse Canc Prive 1987 ;  16 : 95-100
Ochicha O., Alhassane S., Mouhamed A.Z., Edino S.T., Nwokedi E.E. Bladder cancer in Kano: a histological review West Afr J Med 2003 ;  22 : 202-204
El Mawla N.G., El Bolkainy M.N., Khaled H.M. Bladder cancer in Africa: Update Semin Oncol 2001 ;  28 : 174-178 [cross-ref]
Ziya K., Theresa C., Murugesan M., et al. Bladder cancer: epidemiology, staging and grading, and diagnosis Urology 2006 ;  66 : 4-34
Irani J. Épidémiologie du cancer de vessie Prog Urol 2003 ;  13 : 1207-1208
Lee C.T., Dunn R.L., Williams C., Willie U. Racial disparity in bladder cancer: trends in tumor presentation and diagnosis J Urol 2006 ;  176 : 927-934 [cross-ref]
Messing E.M., Ralph M., Terry Y., et al. Long-term outcome of hematuria home screening for bladder cancer in men Cancer 2006 ;  107 : 2173-2179 [cross-ref]
Fergusson A.R. Associated bilharziasis and primary malignant disease of the urinary bladder with observation on a series of 40 cases J Pathol Bact 1911 ;  16 : 76
El-Bolkainy M.N., Mokhtar N.M., Ghoneim M.A., Hussein M.H. The impact of schistosomiasis on the pathology of bladder carcinoma Cancer 1981 ;  48 : 2643-2648 [cross-ref]
Mianne D, Perret JL, Lavilledieu S. Bilharziose urogénitale. Encycl Med Chir, Néphrologie-urologie, 18-230- A-10, 1998, 13p.
El-Bolkainy M.N., Ghoneim M.A., Mansour M.A. Carcinoma of the bilharzial bladder in Egypt: clinical and pathological features Br J Urol 1972 ;  44 : 561-570
Cohen S.M., Johanson S.L. Epidemiology and etiology of bladder cancer Urol Clin North Am 1992 ;  19 : 421-428
Pisani P., Parkin D.M., Bray F., Ferlay J. Estimates of the worldwide mortality of 25 major cancers in 1990 Int J Cancer 1999 ;  24 : 18-29 [cross-ref]






© 2008 
Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.