Les anticholinergiques ne modifient pas la fonction sexuelle chez les patientes atteintes de sclérose en plaques

25 mars 2016

Auteurs : J. Di Marco, C. De Broglie, P. Manceau, L. Weglinski, F. Le Breton, D. Verrollet, G. Amarenco
Référence : Prog Urol, 2016, 4, 26, 226-229
But

Déterminer si l’instauration d’un traitement anticholinergique (Ach) modifie la fonction sexuelle chez les patientes atteintes de sclérose en plaques (SEP).

Matériel

Il s’agit d’une étude prospective unicentrique, ouverte portant sur 18 femmes atteintes de SEP, ayant un syndrome clinique d’hyperactivité vésicale, et examinées avant et après 30j de traitement Ach. Étaient étudiés avant et après traitement : la charge anticholinergique globale (Anticholinergic Drug Scale [ADS]), le score sexuel Female Sexual Function Index (FSFI), le score global Urinary Score Profile (USP) et l’état fonctionnel (EDSS et MIF). Les variables quantitatives ont été analysées par un test de Student.

Résultats

Dix-huit femmes âgées de 48,3ans (±10,7ans), EDSS moyen de 4,6 (±1,5) ont été examinées avant et après traitement Ach (solifenacine ou trospium). La charge anticholinergique à l’inclusion était de 0,33 (±0,5) et de 3,44 (±0,70) après traitement (p <0,0001). L’instauration d’un traitement Ach a permis une amélioration significative du sous-score hyperactivité vésicale de l’USP (10,25±4,3 à 6,22±p =0,01). Aucun impact significatif de la charge anticholinergique n’a été mis en évidence sur les scores du FSFI (18,9±10,8 à 21,2±10,8 p =0,06) et ses sous-items : lubrification vaginale (3,6±2,2 à 3,7±2,2 p =0,6), douleur (3,6±2,5 à 4,2±2,3 p =0,4), désir (3±1,2 à 3±1,5 p =0,7), orgasme (2,7±2,1 à 3±2,4 p =0,4), satisfaction (3,9±2 à 4±p =0,9) et excitation (2,9±2 à 3,3±1,8 p =0,8).

Conclusion

Dans cette série limitée de patientes « naïves » atteintes de SEP, il n’a pas été observé d’impact du traitement anticholinergique sur la lubrification vaginale ni sur la qualité sexuelle.

Niveau de preuve

4.




 




Introduction


La sclérose en plaques (SEP) est la maladie neurologique la plus fréquente de l'adulte jeune, touchant préférentiellement les femmes avec un sex-ratio évalué à 5 femmes pour 3 hommes. Le diagnostic est souvent posé dans la troisième décennie, période de pleine activité sexuelle [1].


Les troubles génito-sexuels de la femme atteinte de SEP sont plus fréquents que dans la population générale avec une prévalence de ces troubles rapportée dans la littérature variant de 35 à 82,5 %[2, 3, 4, 5, 6, 7]. Ces difficultés entraînent une altération de la qualité de vie et une baisse de l'estime de soi [8].


Pour autant, bien qu'ils aient été identifié depuis plus de trente ans [9, 10], 63 % des patients atteints de SEP n'auraient jamais parlé de leurs troubles sexuels et seulement 30 % des neurologues aborderaient le sujet et plus facilement avec des hommes [11].


Dans une étude récente réalisée sur 137 femmes atteintes de SEP, celles-ci rapportaient une dysfonction sexuelle dans 82,5 % des cas avec une sensation de diminution de la lubrification vaginale pour 48,4 %, de la sensibilité pour 47,3 %, un émoussement du désir dans 57,7 % et une difficulté à atteindre l'orgasme chez 39,8 % des patientes [6].


Ces dysfonctions sexuelles ont été classées en trois catégories selon qu'elles soient des conséquences primaires, secondaires ou tertiaires de la SEP. Les troubles génito-sexuels primaires correspondent aux changements neurologiques induits par la maladie sur la fonction sexuelle : diminution de la sensibilité vaginale, diminution de la lubrification vaginale, dysfonction orgasmique. Les troubles génito-sexuels secondaires sont liés à l'atteinte physique de la SEP comme la spasticité, la faiblesse musculaire des muscles du plancher pelvien, les troubles vésico-spincteriens, la fatigue, la douleur. Les troubles génito-sexuels tertiaires sont liés aux troubles psychosociaux [12].


Les désordres sexuels sont souvent associés à des troubles vésico-sphinctériens et anorectaux pouvant participer à la gêne physique. Les symptômes liés à une dysfonction urinaire ou rectale sont corrélés aux variations de la lubrification et de la capacité orgasmique. En effet les lésions médullaires sacrées affectant l'arc réflexe sacré avec déficits sensitifs du clitoris et du vagin peuvent provoquer une diminution de l'excitation physique (lubrification et sensations) et une anorgasmie [13].


L'hyperactivité vésicale, fréquente dans la SEP, serait donc un facteur prédictif indépendant de troubles sexuels [14]. Or le traitement de première intention repose sur les anticholinergiques (Ach) [15].


L'objectif de cette étude était donc déterminer si l'instauration d'un traitement par anticholinergiques modifiait, par l'imprégnation atropinique périphérique, les fonctions sexuelles chez des patientes atteintes de SEP avec hyperactivité vésicale.


Matériel et méthode


Nous avons réalisé une étude prospective unicentrique ouverte chez des patientes atteintes de SEP. Ces patientes étaient naïves d'anticholinergiques et se plaignaient d'un syndrome clinique d'hyperactivité vésicale sous-tendue par une hyperactivité détrusorienne relevant d'un traitement par anticholinergiques. Les patientes présentant des troubles cognitifs ne permettant pas de réponses appropriés aux différents questionnaires étaient exclues. Chaque patiente bénéficiait d'une évaluation clinique et urodynamique avant et après 30j de traitement Ach. Étaient étudiés avant et après traitement :

la charge anticholinergique globale (Anticholinergic Drug Scale [ADS]) [16] ;
le score global urinaire Urinary Score Profile (USP) [17] ;
le score sexuel Female Sexual Function Index (FSFI) (avec notamment l'item lubrification-sècheresse) [18].


L'état fonctionnel (EDSS et MIF), les scores digestifs spécifiques (échelle de Bristol, Neurogenic Bowel Dysfunction scale [NBD]) et les tests sécrétoires (score de xérostomie, Schirmer, débimétrie salivaire) étaient également reportés.


Les variables quantitatives ont été analysées par un test de Student et les variables qualitatives par un test du Chi2 avec un seuil de significativité pour p <0,05.


Résultats


Dix-huit femmes, âgées en moyenne de 48,3ans (±10,7ans) et d'EDSS moyen de 4,6 (±1,5), ont été incluses et examinées avant et après traitement Ach. La charge anticholinergique à l'inclusion était de 0,33 (±0,5) et de 3,44 (±0,70) après traitement (p <0,0001). L'instauration d'un traitement Ach a permis une amélioration significative du sous-score hyperactivité vésicale de l'USP (10,25±4,3 à 6,22±3 p =0,01). Concernant l'activité sexuelle, 72 % des patientes déclaraient avoir une activité sexuelle, elles représentaient 89 % après un mois de traitement. Aucun impact significatif de la charge anticholinergique n'a été mis en évidence sur les scores du FSFI (18,9±10,8 à 21,2±10,8 p =0,06) et ses sous-items :

la lubrification vaginale (3,6±2,2 à 3,7±2,2 p =0,6) ;
la douleur (3,6±2,5 à 4,2±2,3 p =0,4) ;
le désir (3±1,2 à 3±1,5 p =0,7) ;
l'orgasme (2,7±2,1 à 3±2,4 p =0,4) ;
la satisfaction (3,9±2 à 4±2 p =0,9) ;
l'excitation (2,9±2 à 3,3±1,8 p =0,8) (Figure 1).


Figure 1
Figure 1. 

Scores ADS, USP, FSFI total et sous-item FSFI lubrification à j0 et j30 de l'instauration d'un traitement anticholinergique (ADS: Anticholinergic Drug Scale, USP: Urinary Score Profile, FSFI: Female Sexual Function Index).





Discussion


Cette étude ouverte non contrôlée et de faible effectif (18 femmes) suggère que la charge anticholinergique n'a pas d'impact significatif sur la qualité de la fonction sexuelle ni sur la lubrification vaginale.


De façon inattendue, les anticholinergiques n'aggravent pas la sécheresse vaginale alors que cliniquement ce symptôme reste une des plaintes essentielle des patientes. Pourtant, dans une étude contrôlée randomisée portant sur 62 femmes atteintes de SEP, Christopherson et al. évoquent une corrélation péjorative significative entre la dysfonction sexuelle et l'utilisation d'un traitement anticholinergique, à l'exclusion d'autres médicaments ou l'utilisation d'alcool et de tabac [19].


Cette inadéquation peut être expliquée tout d'abord par l'absence d'évaluation instrumentale de cette lubrification [20] mais soulève également la question du rôle présumé des récepteurs cholinergiques dans la physiologie de la lubrification vaginale comme le suggérait Wagner dans une étude dans laquelle une injection d'atropine n'entraînait pas de diminution de la vasodilatation vaginale chez la femme [21].


Par ailleurs, la dysrégulation végétative induite par la pathologie démyélinisante peut également être un facteur confondant puisqu'il semblerait que la réponse cutanée sympathique soit plus élevée dans la région génitale des femmes atteintes de SEP bien que cela n'ait pas été corrélé a la dysfonction sexuelle [22].


Enfin il aurait pu être attendu une amélioration de la fonction sexuelle par diminution des symptômes d'hyperactivité vésicale. Ces résultats non significatif proviennent possiblement de la période d'évaluation limitée à 1 mois avec dès lors l'impossibilité de vérifier sur le moyen terme l'éventuel impact positif de l'amélioration des troubles urinaires sur la sexualité.


Conclusion


Dans cette série limitée de patientes « naïves » atteintes de SEP, il n'a pas été observé d'impact du traitement anticholinergique sur la lubrification vaginale ni sur la qualité sexuelle.


Déclaration de liens d'intérêts


Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d'intérêts.



Références



Noseworthy J.H., Lucchinetti C., Rodriguez M., Weinshenker B.G. Multiple sclerosis N Engl J Med 2000 ;  343 (13) : 938-952 [cross-ref]
Zorzon M., Zivadinov R., Monti Bragadin L., Moretti R., De Masi R., Nasuelli D., et al. Sexual dysfunction in multiple sclerosis: a 2-year follow-up study J Neurol Sci 2001 ;  187 (1-2) : 1-5 [cross-ref]
McCabe M.P. Relationship functioning and sexuality among people with multiple sclerosis J Sex Res 2002 ;  39 (4) : 302-309 [cross-ref]
Tzortzis V., Skriapas K., Hadjigeorgiou G., Mitsogiannis I., Aggelakis K., Gravas S., et al. Sexual dysfunction in newly diagnosed multiple sclerosis women Mult Scler Houndmills Basingstoke Engl 2008 ;  14 (4) : 561-563 [cross-ref]
Bronner G., Elran E., Golomb J., Korczyn A.D. Female sexuality in multiple sclerosis: the multidimensional nature of the problem and the intervention Acta Neurol Scand 2010 ;  121 (5) : 289-301 [cross-ref]
Lew-Starowicz M., Rola R. Prevalence of sexual dysfunctions among women with multiple sclerosis Sex Disabil 2013 ;  31 (2) : 141-153 [cross-ref]
Gumus H., Akpinar Z., Yilmaz H. Effects of multiple sclerosis on female sexuality: a controlled study J Sex Med 2014 ;  11 (2) : 481-486 [cross-ref]
Fletcher S.G., Castro-Borrero W., Remington G., Treadaway K., Lemack G.E., Frohman E.M. Sexual dysfunction in patients with multiple sclerosis: a multidisciplinary approach to evaluation and management Nat Clin Pract Urol 2009 ;  6 (2) : 96-107 [cross-ref]
Lundberg P.O. Sexual dysfunction in female patients with multiple sclerosis Int Rehabil Med 1981 ;  3 (1) : 32-34 [cross-ref]
Valleroy M.L., Kraft G.H. Sexual dysfunction in multiple sclerosis Arch Phys Med Rehabil 1984 ;  65 (3) : 125-128
Alarcia-Alejos R., Ara-Callizo J.R., Martín-Martínez J., García-Gomara M.J. Sexual dysfunction management in multiple sclerosis Rev Neurol 2007 ;  44 (9) : 524-526
Fowler C.J. The cause and management of bladder, sexual and bowel symptoms in multiple sclerosis Clin Neurol 1997 ;  6 (3) : 447-466
Perrouin-Verbe B., Courtois F., Charvier K., Giuliano F. Sexuality of women with neurologic disorders Prog En Urol J Assoc Fr Urol Soc Fr Urol 2013 ;  23 (9) : 594-600 [inter-ref]
Fragalà E., Privitera S., Giardina R., Di Rosa A., Russo G.I., Favilla V., et al. Determinants of sexual impairment in multiple sclerosis in male and female patients with lower urinary tract dysfunction: results from an Italian cross-sectional study J Sex Med 2014 ;  11 (10) : 2406-2413
Nambiar A., Lucas M. Chapter 4: Guidelines for the diagnosis and treatment of overactive bladder (OAB) and neurogenic detrusor overactivity (NDO) Neurourol Urodyn 2014 ;  33 (Suppl. 3) : S21-S25
Carnahan R.M., Lund B.C., Perry P.J., Pollock B.G., Culp K.R. The Anticholinergic Drug Scale as a measure of drug-related anticholinergic burden: associations with serum anticholinergic activity J Clin Pharmacol 2006 ;  46 (12) : 1481-1486 [cross-ref]
Haab F., Richard F., Amarenco G., Coloby P., Arnould B., Benmedjahed K., et al. Comprehensive evaluation of bladder and urethral dysfunction symptoms: development and psychometric validation of the Urinary Symptom Profile (USP) questionnaire Urology 2008 ;  71 (4) : 646-656 [inter-ref]
Wylomanski S., Bouquin R., Philippe H.-J., Poulin Y., Hanf M., Dréno B., et al. Psychometric properties of the French Female Sexual Function Index (FSFI) Qual Life Res Int J Qual Life Asp Treat Care Rehabil 2014 ;  23 (7) : 2079-2087 [cross-ref]
Christopherson J.M., Moore K., Foley F.W., Warren K.G. A comparison of written materials vs. materials and counselling for women with sexual dysfunction and multiple sclerosis J Clin Nurs 2006 ;  15 (6) : 742-750 [cross-ref]
Laan E., Everaerd W. Physiological measures of vaginal vasocongestion Int J Impot Res 1998 ;  10 (Suppl. 2) : S107-S110[discussion S124-5].
Wagner G., Levin R.J. Effect of atropine and methylatropine on human vaginal blood flow, sexual arousal and climax Acta Pharmacol Toxicol (Copenh) 1980 ;  46 (5) : 321-325
Seçil Y., Yetimalar Y., Gedizlioglu M., Arpaci E., Tokuçoglu F., Inceoglu Kendir A., et al. Sexual dysfunction and sympathetic skin response recorded from the genital region in women with multiple sclerosis Mult Scler Houndmills Basingstoke Engl 2007 ;  13 (6) : 742-748






© 2015 
Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.