Les algies périnéo-glutéales traumatiques dans les aventures de Tintin. Ou Tintin au pays des algies périnéales

05 juin 2021

Auteurs : G. Amarenco
Référence : Prog Urol, 2021, 7, 31, 414-421
Buts

Analyser les déterminants et la gravité des algies périnéo-glutéo-sacro-coccygiennes dans les aventures de Tintin et Milou.

Matériel et méthodes

L’ensemble des 23 aventures de Tintin et Milou (Hergé, éditions Moulinsart) a été revu afin de déterminer l’existence, les causes et la gravité des algies périnéo-glutéales (APG) observées chez les différents héros de cette bande dessinée. Plusieurs paramètres ont été étudiés : les causes qui pouvaient être soit accidentelle soit volontaire (coup et blessures) ; le type du patient (gentil–méchant) ; le héros concerné (Tintin, Haddock, Dupond, Milou, Tournesol …) ; la durée de la douleur (quantifiée par le nombre de cases où le sujet était représenté souffrant de telles algies) ; enfin, la gravité de ces douleurs, quantifiée par le nombre d’étoiles ou de signes désignant la région et stéréotypant l’importance de l’algie. Les tests de Student et du Chi2 étaient utilisés pour analyser ces différentes variables qualitatives et quantitatives.

Résultats

Cinq cent un traumatismes ont été retrouvées dans les aventures de Tintin et Milou dont 47 AGP, soit 9,4 % des cas à comparer aux 299 traumatismes de la tête (60 % des cas). Six albums sur les 23 ne rapportent aucune APG. Les APG sont habituellement traumatiques, soit par chute (68 %) soit par traumatisme direct (coup de pied au derrière 6 %, fessée 4 %), beaucoup plus exceptionnellement le fait d’une morsure (2 cas), d’une brûlure (2 cas), d’aiguilles ou flèches insérées dans le postérieur (5 cas) et de plaie par balle (1 cas). Tintin est le plus concerné (19 %) avec le capitaine Haddock (23 %), suivi de Milou (15 %). Les méchants et les gentils ne se partagent pas équitablement la souffrance périnéale puisque les gentils sont paradoxalement plus exposés (79 % vs 21 %). Il n’y a pas de corrélation entre les traumatismes de la tête et les APG (r 2 =0,117). L’indice de gravité pour les APG est de 5,21 avec une durée moyenne de 3,01 vs 6,88 de gravité et 3,2 de durée pour les traumatismes de la tête, soit une différence hautement significative au test de Student (p =0,00259). Le nombre total de traumatismes par album diminue progressivement au fil des albums (r 2 =0,3111) avec, par exemple, 38 pour le 1er album (Tintin chez les Soviets) et 4 pour le dernier (Tintin chez les Picaros). Cette diminution des traumatismes est plus nette pour les traumatismes céphaliques (r 2 =0,1436) que pour les AGP (r 2 =0,2189).

Conclusion

La prévalence des APG traumatiques dans les aventures de Tintin est importante et arrive aux deuxième rang après les traumatismes crâniens. Cette prévalence des traumatismes dans les APG est sans doute liée à la vie trépidante et aventureuse de Tintin et de ses acolytes exposés en toute circonstance à toute sorte de lésions directes ou indirectes. Des études futures devront préciser le risque de séquelles et les impacts psychologiques des AGP sur les héros concernés.

Niveau de preuve

4.




 




Introduction


La bande dessinée (BD) est désormais consacrée comme art à part entière. À ce titre, et outre sa valeur artistique et esthétique, elle est l'expression picturale, mais aussi textuelle de nombre de réflexions, questionnements et problématiques sociétales. Témoin de l'époque, la BD interroge tout autant sur le comportement de l'individu et de ses relations avec les autres, que de l'organisation et dérives des sociétés, en rapportant d'une manière descriptive et narrative la réalité parfois travestie, voire imaginée des choses. Ces témoignages, ces analyses, peuvent être romancés, didactiques ou tournés en dérision, faisant alors place à l'humour, vecteur favorisant des prises de position parfois plus faciles à exprimer que la simple narration dépourvue d'élément comique.


Les albums de Tintin écrits par Georges Remy (alias Hergé - RG) [1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22] se rangent dans une catégorie mixte. D'un esthétisme fulgurant, (la fameuse « ligne claire »), ces 24 albums (le dernier épisode l'Alph Art fait partie intégrante de cette série même s'il s'agit d'un album inachevé), sont des récits d'aventure avec tous les codes très habituellement retrouvés dans toutes les séries, de Rocambole aux Pieds Nickelés, d'Indiana Jones à Tintin : voyages à l'autre bout du monde, gentils et méchants se courant après, courses poursuites infernales, suspense, retournements de situation et ... victoire in fine du gentil héros. Ces histoires sont compréhensibles en première lecture et donc à même de convenir aux adolescents et de satisfaire les enfants : qui ne souvient de l'adage « pour les lecteurs de 7 à 77 ans » ? L'identification de ces jeunes lecteurs à Tintin, éternel adolescent, vainqueur de toutes les embûches mises sur son chemin, est simple, évidente, implicite et explicite, et conforte ainsi l'esprit de la jeunesse triomphante. Mais, ces histoires vont très largement au-delà du récit d'aventure, même si certains albums font souffler un vent ... Jules Vernien (Destination Lune) ou Alexandre Dumasien (Le secret de la Licorne) [11, 12, 16, 17].


Tintin est en effet, en bon journaliste, le témoin de son temps. La description des pays et continents traversés (Afrique, Amérique du Sud, Amérique du Nord, Chine, Népal, Balkans, tropiques, etc.) est éloquente, ainsi que l'évocation de problèmes conjoncturels ou sociétaux (guerre, insurrection, capitalisme, bolchévisme, voire racisme comme dans l'album des Bijoux).


De nombreux thèmes ont ainsi été explorés par Hergé et il n'y a qu'à voir tous les livres (ou les numéros spéciaux de revues) consacrés à des problématiques spécifiques directement traitées ou évoquées, voire subliminales, contenues dans les albums de Tintin : philosophie, inventions, science, magie, ésotérisme, ...


Parmi tous ces thèmes, la médecine est peut-être le moins abordé de manière questionnante [23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39]. Bien probablement parce que Tintin est un héros jeune, sans tare connue, et que les seules longues séquences médicales concernent quelques hôpitaux et cliniques fréquentés par les héros pour des traumatismes subits pendant leurs aventures et dont les Dupont/d en sont les premiers concernés. Déambulent encore dans ces récits, quelques psychiatres, ou médecins venus en consultation pour des maux le plus souvent bien mineurs. Médecins toujours barbus, doctes et professionnels, exerçant rapidement leurs tâches. Médecins parfois déviants, injectant produits et toxiques à visée peu thérapeutique.


Mais peut-être bien que la médecine renvoie à des malheurs personnels par trop négatifs, rompant le bon ordonnancement des choses, avec l'irruption de tristesse bien incompatible avec l'atmosphère de bonheur, de vie, de joie, d'optimisme que véhiculent tous les albums de cette série. Tintin doit rester pur, indomptable y compris par la maladie. Intouchable, incorruptible, invincible et indestructible.


Pourtant, il est possible d'extirper de toutes ces aventures nombre de problématiques médicales [24, 25, 26, 27, 28, 32, 33, 34, 35, 39]. Certains auteurs s'y sont d'ailleurs essayé et le plus célèbre est sans doute Cyr et al., postulant l'hypothèse d'un hypogonadisme chez Tintin expliquant ainsi son éternelle jeunesse [23].


Pour notre part, après des exégèses rhumatologiques [27], gastro-entérologiques [24, 25, 26], pharmacologiques [28], traumatiques [34, 39], nous avons tenté de retrouver dans ces albums les données concernant les algies gluteo-périnéales et d'en déterminer prévalence, étiologies, caractéristiques et conséquences sur les héros concernés.


Matériel et méthodes


L'ensemble des 23 aventures de Tintin et Milou (Hergé, éditions Casterman) a été revu de manière prospective afin de déterminer l'existence, les causes et la gravité des algies périnéo-glutéales (APG) observées chez les différents héros tout au long de ces albums.


Tous les albums ont été relus 3 fois par 3 examinateurs différents. La lecture a été faite en français. La lecture initiale a été faite par l'auteur. La relecture a été effectuée par deux lecteurs indépendants et en aveugle des résultats de la première analyse réalisée par l'auteur de l'article.


Les 3 examinateurs étaient expérimentés dans la lecture de BD et étaient des tintinophiles avertis.


Plusieurs paramètres ont été étudiés pour préciser prévalence et typologie des APG.


Le premier paramètre était la cause de l'AGP qui a été classée soit accidentelle (chute par exemple), soit volontaire (coup et blessures).


Le deuxième paramètre analysé était le type même du patient (gentil-méchant), ainsi que le nom du héros concerné (Tintin, Capitaine Haddock, Dupond et Dupont, Milou, Professeur Tournesol, etc.).


Pour le troisième paramètre considéré, à savoir la durée de la douleur, nous avons adopté le scoring de Cyr [23]. Ainsi, pour quantifier cette durée, nous avons compté le nombre de cases où le sujet était représenté souffrant de telles algies, 1 cas représentant une durée brève, 2 cas, une durée plus importante et ainsi de suite. En raison de l'absence d'échelle normalisée dans la littérature et donc de « gold standard », nous avons adopté un système ordinal (score de 0 à X), soit le nombre de cases.


Pour quantifier la gravité initiale des douleurs, nous avons également utilisé l'élégante classification de Cyr en évaluant le nombre d'étoiles ou de signes cabalistiques désignant la région traumatisée et stéréotypant ainsi de manière graphique, l'importance du mal. Une seule étoile tournicotant autour de la région périnée-glutéale représentait ainsi une douleur modérée, deux étoiles une douleur plus importante et ainsi de suite [23].


Une AGP a été définie par l'existence d'une souffrance de cette région anatomique illustrée sur les planches par un signe particulier (étoile le plus souvent) traduisant la douleur dont la source gluteo-périnéale ne pouvait faire équivoque car matérialisée par une succession de traits (en règles parallèles) émanant de cette région et rejoignant le signe considéré.


L'analyse statistique a été faite sur Jamoviâ„¢ Software MacIntosh 1.2.17.0, basé sur le logiciel R (R Foundation for Statistical Computing, www.r-project.org/).


Le test de Student et du Chi2 ont été utilisés pour analyser ces différentes variables qualitatives et quantitatives. La valeur p de significativité a été fixée à 0,05.


Compte tenu du caractère de l'étude et de l'absence de patients réels, aucune demande de considération éthique n'a été formalisée.


Résultats


La lecture attentive des 24 albums des aventures de Tintin et Milou conduit à individualiser 501 traumatismes. Parmi ces 501 traumatismes, 47 concernaient des AGP soit 9,4 % des cas. Ce chiffre est à comparer aux 299 traumatismes céphaliques (60 % des cas). Six albums sur les 23 (26 %) ne contenaient aucune APG.


Concernant l'étiologie de ces algies, les APG étaient habituellement traumatiques, soit par chute (68 %), soit par traumatisme direct (coup de pied au derrière 6 %, fessée 4 %), beaucoup plus exceptionnellement le fait d'une morsure (2 cas), d'une brûlure (2 cas), d'aiguilles ou flèches insérées dans le postérieur (5 cas) et de plaie par balle (1 cas).


Concernant les sujets atteints, Tintin était le plus concerné (19 %) avec le capitaine Haddock (23 %) suivi de Milou (15 %) (Figure 1). Les méchants et les gentils ne se partageaient pas équitablement la souffrance périnéale puisque les gentils étaient paradoxalement plus exposés (79 % vs 21 %) (Tableau 1).


Figure 1
Figure 1. 

Répartition des traumatismes périnéo-glutéaux chez les héros des aventures de Tintin sur 23 albums.




Nous n'avons pas retrouvé d'AGP chroniques ou chronicisées, toutes les AGP étaient aiguës et résolutives (du moins en apparence).


Il n'y avait pas de corrélation dans l'ensemble des albums entre les traumatismes de la tête et les APG (r 2 =0,117). L'indice de gravité pour les APG était de 5,21 avec une durée moyenne de 3,01 vs 6,88 de gravité et 3,2 de durée pour les traumatismes de la tête soit une différence hautement significative au test de Student (p =0,00259).


Le nombre total de traumatismes par album diminuait progressivement au fil des albums (r 2 =0,3111) avec, par exemple, 38 pour le 1er album (Tintin chez les Soviets) et 4 pour le dernier (Tintin chez les Picaros) [Figure 2]. Cette diminution des traumatismes était plus nette pour les traumatismes céphaliques (r 2 =0,1436) que pour les AGP (r 2 =0,2189) [Figure 3].


Figure 2
Figure 2. 

Évolution des lésions traumatiques dans les aventures de Tintin rapportées à chaque album. Notez la décroissance progressive de la prévalence de ces lésions.




Figure 3
Figure 3. 

Évolution comparée des traumatismes céphaliques et périnéaux dans les aventures de Tintin.




À noter qu'au test de Kappa, la concordance de notation entre les 3 examinateurs était parfaite (0,98).


Discussion


La prévalence des APG traumatiques dans les aventures de Tintin est importante (10 % des traumatismes) et arrivent au deuxième rang après les traumatismes crâniens qui sont majoritaires (60 %). Concernant près de 75 % des albums, elles posent toujours le problème de leur étiologie et de leur retentissement.


Ces APG traumatiques sont observées à tout âge. Elles sont présentes dans certains albums dès l'enfance qui est celui de l'âge de la fessée, même si celle-ci n'est plus vraiment en odeur de sainteté, expliquant ainsi sans doute que cette étiologie disparaisse totalement dans les derniers albums. Si on compare les étiologies des AGP des albums de Tintin, à celles de la « vraie vie », on est surpris de ne pas retrouver de cause sportive à ces traumatismes. Tintin est en effet un sportif accompli et l'on sait le nombre de traumatismes gluteo-périnéo-coccygiens retrouvés dans certains sports à risque tel que le skate-board, le snow-board, le ski ou le tir à la corde. Ces traumatismes peuvent laisser quelques séquelles douloureuses pas toujours isolées d'ailleurs si la queue de cheval s'est laissée tirer l'oreille. La raison est probablement le fait que Tintin dans ces albums ne pratique en raison de l'époque concernée, aucun de ces sports à risque.


Ces APG sont aussi répandues dans le milieu des fervents défenseurs de la race chevaline qui s'offrent de splendides escapades sur de rebelles montures qui parfois renâclent devant l'obstacle. Tintin est un émérite cavalier [3, 15], mais ne semble pas avoir souffert de tels maux après moultes belles chevauchées. De même, pratiquant moto [3, 8] ou vélo, il aurait pu souffrir d'algies neurogènes dans le cadre d'un syndrome canalaire du nerf pudendal favorisé par la compression nerveuse sur l'ischion lors des appuis prolongés. Mais, en aucune manière, de telles douleurs ou de manifestations déficitaires sensitives n'apparaissent à la lecture des albums. La névralgie du nerf pudendal a été décrite en 1987 et le dernier album [22] de Hergé remonte à 1976. Il ne pouvait donc pas en avoir connaissance. Cependant, considérant le génie visionnaire d'Hergé, on aurait pu imaginer qu'il puisse décrire un tel syndrome canalaire, ce qui est bien modeste par rapport à la fabuleuse aventure spatiale qu'il a si bien imaginée et si précisément décrite.


Certaines APG traumatiques deviennent plus rares car le coup de pied au cul et les fessées se perdent dans des arcanes de digressions moralistes et pseudo-philosophiques, laissant place parfois au laxisme, au « j'y ai droit », et à la banalisation du laisser-aller, péril peut être encore plus mortel, à terme, que toutes les épidémies d'Ébola et de C-19 réunies. Et, mille millions de mille sabords ! Comment ne pas être excessif et s'emporter sur cette transformation moralisatrice de la société ? Le politiquement correct, l'excès de rigorisme, ne conduisent-ils pas à une uniformisation des choses et des individus avec l'émergence d'une « pensée unique » si dommageable à l'expression du génie humain ? En tous les cas, ces étiologies d'AGP (fessées et coup de pied au derrière) représentaient près de 10 % des cas dans les premiers albums pour disparaître ensuite totalement. Alea jacta est ...


Soulignons la gravité potentielle de la fessée qui détermine la plus grande morbidité des algies en termes de durée et d'importance (p =0,001). Ceci pourrait être un argument de poids pour les détracteurs actuels de ce type de non-éducation.


Nombre de traumatismes fessiers responsables d'AGP surviennent par glissade en particulier en hivers [20]. Est-ce l'effet du réchauffement climatique, ou la fréquentation de pays plus tempérés, voire tropicaux qui fait chuter au fil des albums la prévalence de cette étiologie spécifique ?


Quelle qu'en soit la cause, la prévalence des APG traumatiques dans les aventures de Tintin et Milou est ainsi importante.


Par comparaison, ces AGP arrivent au deuxième rang après les traumatismes crâniens qui ont été merveilleusement décrits et analysés par l'équipe multi-générationelle de Cyr [23] et qui en ont même fait la cause d'un bien probable hypogoadisme post-traumatique de Tintin, expliquant ainsi son éternelle jeunesse et son désintérêt pour la sexualité. Cette prévalence des traumatismes dans les APG n'est pas étonnante en raison de vie trépidante et aventureuse de Tintin et de ses acolytes exposés en toute circonstance à toute sorte de lésions directes ou indirectes.


Caumes rapporte dans son travail original [34] une moyenne de 8 accidents de santé pour Tintin dans chaque aventure dont 78 % de traumatismes et 22 % d'autres étiologies. Nos chiffres sont voisins et corroborent ces données. Comme nous, Caumes note une prévalence des accidents traumatiques s'amenuisant au fil des albums. Il est à noter que le traumatisme fessier et périnéal n'est retrouvé que dans 16 cas dans la série de Caumes et al., alors que nous en recensons 32. Cette différence provient d'un comptage différent puisque nous n'avons non seulement comptabilisé les chutes directes, mais aussi tous les traumatismes subis tels que les coups de pied et les fessées.


Nous n'avons jamais noté de séquelles de ces AGP. Mais, il en est de même pour les autres traumatismes et autres pathologies rapportées dans les albums de Tintin. Doit-on voir là une sublimation d'une vision idéaliste du monde où l'humain est immortel, où les peines sont absentes, où les méchants sont toujours punis et les héros pour toujours éternels, indestructibles et invincibles ? Nous ne parierons pas, en revanche, sur une vision idyllique d'une médecine parfaite, totalement efficace, avec constante restitution ad integrum de l'individu après traumatismes multiples et maladies diverses.


Plus rarement, et bien que dans la vraie vie, nous ne possédions pas de statistiques épidémiologiques, nombres d'APG sont d'origine non traumatiques. De multiples causes ont pu être décrites, telles les névralgies pudendales, les névralgies clunéales, les pathologies mécaniques et inflammatoires sacro-coccygiennes (coccygodynies et consorts), les tumeurs sacrées (bénignes ou malignes accompagnées souvent de troubles urinaires et anorectaux) et enfin des douleurs secondaires à la pathologie proctologique et rectale que cette dernière soit tumorale, infectieuse ou inflammatoire. Nous n'en trouvons aucune trace tout au long de ces 23 albums. Pourtant, malgré la prise de piments en quantité industrielle [20] ou d'abus inconséquent d'alcool [9, 11, 12, 35], point de poussées hémorroïdaires pour ce cher Haddock. Nous l'avons déjà évoqué, ce noble cÅ“ur de Tintin [20], malgré la pratique assidue de la bicyclette [5] ou de la moto [3, 7], ne s'est jamais plaint de signes pouvant évoquer une quelconque névralgie pudendale tout au long de ces 23 albums. Il n'a d'ailleurs jamais eu le loisir de déféquer ou d'uriner (et encore moins de bander), le privilège de la miction unique au cours de toutes ces aventures revenant à Milou qui grâce à une miction salutaire et précise arrive à éteindre une mèche explosive qui risquait de détruire et faire sombrer navire et occire tous ses passagers [10]. Ce même Milou a aussi été victime d'un abcès de la queue provoqué par la morsure d'un perroquet [2], qui sera incisé sous anesthésie locale par le médecin du navire intercontinental en route vers le Congo.


Certaines données rencontrées au cours des 23 albums peuvent suggérer au clinicien averti, même si non explicitement évoqué par Hergé, des pathologies spécifiques pelvi-périnéales potentiellement douloureuses et en particulier dans la gent féminine relativement peu mise en exergue dans cette Å“uvre magistrale. Madame Irma souffre-t-elle de séquelles suite à sa chute périnéo-glutéale dans l'escalier de Moulinsart, à la page 35 des « Bijoux » ? Quid du plancher périnéal de la Castafiore quand on connaît les immenses sollicitations du hamac musculaire sous cervico-uréthral au cours des exercices de chant dont la divine Diva nous a abreuvés sous l'air des bijoux moulte fois au cours de tous ces albums ?


A contrario, les AGP ne conduisent pas à une incidence médicoéconomique notable puisqu'aucune hospitalisation n'est à déplorer pour cette étiologie contrairement aux traumatismes crâniens, voire thoraciques. Tintin a en effet était hospitalisé à plusieurs reprises notamment victime de plaie par balle [7, 16], parfois de manière brève, parfois plusieurs semaines.


Si nous démontrons l'existence d'une importante prévalence des algies périnéales traumatiques dans les albums de Tintin, cette étude comporte néanmoins des limitations.


La première, et probablement principale, est le traitement statistique de nos données comme nous en a fait remarque, un de nos relecteurs que nous tenons à remercier.


Nos résultats sont en effet essentiellement descriptifs, en dehors d'une tendance significative à la réduction des traumatismes au fil des albums. Comme le précise le reviewer, « l'étude aurait dû bénéficier d'une analyse de régression logistique, d'un autre type d'analyse multivariée, incluant une approche de « Generalized Estimating Equation » pour les Dupond/t afin de tenir compte de la non-indépendance intra-paire de jumeaux : dans un modèle classique, les erreurs sont supposées être indépendantes et identiquement distribuées selon une loi normale. Or, ce n'est pas le cas dans un certain nombre de situations : lorsque plusieurs réponses sont disponibles pour le même individu (cas des coups de pied au fondement répétés), lorsque plusieurs observations sont naturellement groupées (par exemple, les habitants du château de Moulinsart, des jumeaux homozygotes comme les Dupont-d, des enfants dans une même classe au Congo, etc.), ou lorsque l'on collecte des données au cours du temps chez un même individu ». Il n'est donc pas possible d'exclure un risque de biais d'observation ou de classement.


Une autre importante limitation provient de l'exclusion des polytraumatismes car il était en effet fort difficile d'individualiser en termes d'intensité et de durée, ce qui revenait spécifiquement aux douleurs de la sphère périnéale. Probablement, les chiffres moyens et extrêmes de quantification temporelle et d'intensité des AGP auraient été autres.


De même, la sphère périnéale reste constamment un mystère bien caché dans les albums de Tintin [40]. Point d'allusion à de quelconques besoins ou velléités sexuelles et ce quel que soit le héros concerné, point d'évocation de tourments urinaires ou anorectaux, alors que vertiges, coma, délires oniriques, ivresse et autres divagations, sont largement rapportés. La face cachée de la lune sans doute... L'îlot noir du périnée peut-être... La sphère périnéale mystérieuse toujours... Des boules de cristal trop fragiles pour en causer... Un objectif ... lune mal assumé au cours d'une adolescence trop prolongée ...


Les fameux bijoux de la Castafiore auraient pu être ceux de Tintin ou d'Archibald Haddock, le sceptre d'Ottokar autrement dressé, les cigares du pharaon celui d'un président, l'oreille cassée un accident du coït, un vol 714, un 7e ciel... Mais, on ne refait pas l'histoire. Car Tintin nous suffit dans nos rêves.


Conclusion


Tintin est vivant ! Et ce, malgré ses 118 traumatismes dont 9 périnéaux. Haddock survit ! En dépit de ses 113 traumatismes en seulement 15 albums et avec le record [11] (mille millions de mille sabords !) des algies périnéales. Consolons-nous aussi avec les 10 traumatismes périnéaux subits par les bêtes et les méchants.


Et puis, pour nous pelvi-périnéologues, tintinophiles ou non, réjouissons-nous du trésor, de la perle unique de toutes ces aventures, qui en près de 1500 pages et en plus de 47 ans, surgit au tout début de l'Étoile mystérieuse : la description d'une miction effectuée par Milou ! Aucun travail à notre connaissance n'avait rapporté ce fait, ni insisté qu'au delà d'une physiologie assouvie et normale considérée comme réflexe chez l'animal, des capacités de déclenchement volontaire et aisé pouvaient exister dans le monde animal et entrer ainsi dans le cadre d'un acte organisé faisant partie d'un procès de décisions souvent complexes. Mais, ceci est une autre histoire. Celle ou finit Tintin et où commence la pelvi-périnéologie.


Déclaration de liens d'intérêts


L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts.



Remerciements


L'auteur de cet article remercie Madame le Docteur Anne Le Cocquen-Amarenco et Monsieur Julien Amarenco pour leur aide dans la relecture des albums de Tintin, aide consistant à vérifier la validité des données compilées. Cette relecture a été considérée par leurs auteurs comme source de plaisir et ne constituait pas à leurs yeux une charge devant donner lieu à une co-signature de l'article, s'il était bien sur accepté. Ceci était entendu avant le début du travail et conjointement accepté. Nous tenons aussi à remercier très chaleureusement les reviewers de cet article. Grâce à eux, de nouvelles perspectives ont été ouvertes, certaines imprécisions corrigées. Nous aurions aimé publier in extenso les échanges que nous avons eus et les judicieuses remarques dont nous avons bénéficié. Mais, tonnerre de Brest ! Ceci ne s'est pas révélé possible. Puisse des « réponses aux auteurs » agrémenter la discussion et ouvrir de nouveaux horizons de travail.




Tableau 1 - Les traumatismes perineo-glutéaux et céphaliques dans les albums de Tintin : topographie des lésions et répartition par héros au cours des différents albums.
  Total trauma  Périnée  Tête  Tintin  Haddock  Milou  Tournesol  Dupont  Gentils  Méchants 
Soviet  38  20  16  21  17 
Congo  15  12 
Amérique  24  16  13  11 
Cigares Pharaon  22  12  10  15 
Lotus bleu  20  11 
Oreille cassée  30  17  15  15 
Île Noire  37  22  13  24  13 
Sceptre Ottokar  22  11  16 
Crabe pince d'or  31  24  22 
Étoile mystérieuse  15  15 
Secret licorne  27  23  16  11 
Trésor Rackham  16  14  16 
Boules cristal  23  13  14  23 
Temple soleil  28  12  10  21 
Pays or noir  34  19  10  26 
Objectif Lune  24  15  15  24 
On a marche lune  16  11  15 
Affaire Tournesol  24  14  14  23 
Coke en stock  14  13  14 
Tibet  13  13 
Bijoux Castafiore  13  13 
Vol 714  11 
Picaros 
Total  501  47  299  118  113  49  12  42  377  124 




Références



Hergé  : Éditions Casterman (1929). 
Hergé  : Éditions Casterman (1930). 
Hergé  : Éditions Casterman (1931). 
Hergé  : Éditions Casterman (1932). 
Hergé  : Éditions Casterman (1934). 
Hergé  : Éditions Casterman (1935). 
Hergé  : Éditions Casterman (1937). 
Hergé  : Éditions Casterman (1938). 
Hergé  : Éditions Casterman (1940). 
Hergé  : Éditions Casterman (1942). 
Hergé  : Éditions Casterman (1943). 
Hergé  : Éditions Casterman (1944). 
Hergé  : Éditions Casterman (1975). 
Hergé  : Éditions Casterman (1949). 
Hergé  : Éditions Casterman (1950). 
Hergé  : Éditions Casterman (1952). 
Hergé  : Éditions Casterman (1954). 
Hergé  : Éditions Casterman (1958). 
Hergé  : Éditions Casterman (1960). 
Hergé  : Éditions Casterman (1963). 
Hergé  : Éditions Casterman (1968). 
Hergé  : Éditions Casterman (1976). 
Cyr A., Cyr L.O., Cyr C. Acquired growth hormone deficiency and hypogonadotropic hypogonadism in a subject with repeated head trauma, or Tintin goes to the neurologist CMAJ 2004 ;  171 (12) : 1433-1434 [cross-ref]
Druez P., Druez A., Druez V. Les nouvelles aventures médicales de Tintin et Milou (1) Louvain Med 2010 ;  129 (5) : 195-200
Druez P., Druez A., Druez V. Les nouvelles aventures médicales de Tintin et Milou (2) Louvain Med 2010 ;  129 (6) : 228-233
Druez P., Druez A., Druez V. Les nouvelles aventures médicales de Tintin et Milou (3) Louvain Med 2010 ;  129 (7) : 263-266
Huaux J.P., Huaux P., Lietaert N. Les aventures médicales de Tintin et Milou. Place de la rhumatologie Louvain Med 1986 ;  105 : 589-603
Montastruc J.L., Montastruc F., Benevent J., Lacroix I., Durrieu G., Du Plantier J.M., et al. Tintin in the land of drugs: a pharmacological, pharmacovigilance approach Therapie 2019 ;  74 (3) : 445-44710.1016/j.therap.2019.01.002[Epub 2019 Jan 14. PMID : 30686639].
 [inter-ref]
Baker C.D. Tintin in CMAJ CMAJ 2005 ;  172 (13) : 166510.1503/cmaj.1050014[author reply 1668. PMID : 15967955 ; PMCID : PMC1150241].
Lambert Y. Tintin in CMAJ [Tintin in CMAJ] CMAJ 2005 ;  172 (13) : 166510.1503/cmaj.1050007[author reply 1668. French. PMID : 15967956 ; PMCID : PMC3265919].
McGuire T.J. Tintin in CMAJ CMAJ 2005 ;  172 (13) : 166510.1503/cmaj.1050009[author reply. [1668] PMID : 15967954 ; PMCID : PMC1150242].
Castillo M. Tintin and colleagues go to the doctor AJNR Am J Neuroradiol 2011 ;  32 (11) : 1975-197610.3174/ajnr.A2820[Epub 2011 Sep 29. PMID : 21960494].
 [cross-ref]
Chanson P. Les aventures de Tintin chez le médecin [The adventures of Tintin at the doctor] Presse Med 2015 ;  44 (6 Pt 1) : 584-58510.1016/j.lpm.2015.05.003[French. PMID : 26088422].
 [inter-ref]
Caumes E., Epelboin L., Leturcq F., Kozarsky P., Clarke P. Tintin's travel traumas: health issues affecting the intrepid globetrotter Presse Med 2015 ;  44 (6 Pt 1) : e203-e21010.1016/j.lpm.2015.01.006[Epub 2015 May 11. PMID : 25976457].
Caumes E., Epelboin L., Guermonprez G., Leturcq F., Clarke P. Captain Haddock's health issues in the adventures of Tintin. Comparison with Tintin's health issues Presse Med 2016 ;  45 (7-8 Pt 1) : e225-e23210.1016/j.lpm.2016.02.027[Epub 2016 Jul 21. PMID : 27453541].
Neveu D. Tintin in CMAJ CMAJ 2005 ;  172 (13) : 166810.1503/cmaj.1050018[author reply 1668. PMID : 15967960 ; PMCID : PMC1150244].
Hay B.L. Tintin in CMAJ CMAJ 2005 ;  172 (13) : 166510.1503/cmaj.1050008[author reply 1668. PMID : 15967957 ; PMCID : PMC1150240].
Medrano J., Malo P., Uriarte J.J., López A.P. Stigma and prejudice in Tintin BMJ 2009 ;  339 : b530810.1136/bmj.b5308[PMID : 20015908].
Beauchet O., Beauchet A., Beauchet A., Beauchet E., Herrmann F.R., Annweiler C. Who is at risk of recurrent falls in "The adventures of Tintin"? (Tome I) J Am Geriatr Soc 2014 ;  62 (10) : 1986-198710.1111/jgs.13037[PMID : 25333537].
 [cross-ref]
Tisseron S. Tintin chez le psychanalyste  : Éd Aubier (1993). [ISBN 270072142X].






© 2021 
Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.