Influence des expositions professionnelles dans les cancers n'infiltrant pas le muscle détrusor. Résultats préliminaires d'une étude prospective d'octobre 2005 à février 2009

25 juin 2011

Auteurs : F. Pecoux, J.-C. Fantoni, N. Berthon, N. Lepage, A. Sobaszek, N. Sebbane, P. Devos, J. Biserte
Référence : Prog Urol, 2011, 6, 21, 405-411

Le cancer de vessie est une affection fréquente dans les pays industrialisés. Si le tabac demeure le facteur de risque principal de ce cancer, les expositions professionnelles cancérigènes ne doivent pas être sous-estimées.

But

L’importante surmortalité du cancer de vessie dans la région nord, riche en industries susceptibles d’avoir exposés les salariés à des cancérigènes vésicaux, nous a conduit à étudier l’influence de ces expositions dans l’histoire naturelle de ce cancer.

Patients et méthode

À partir d’un questionnaire élaboré par le service de maladie professionnelle et d’une base de données, permettant l’enregistrement des données cliniques, radiologiques, histologiques, thérapeutiques des cancers de vessie pris en charge au CHRU de Lille, nous avons réalisé une étude de cohorte, prospective à partir d’octobre2005, comparant un groupe d’exposés à des cancérigènes d’origine professionnelle à un groupe témoin.

Résultats

De octobre2005 à février2009, 69 patients ont été inclus dans l’étude, 37 exposés professionnels contre 32 témoins. L’âge moyen dans les deux groupes était 61,6ans vs 61,8ans et le sex-ratio d’une femme pour 7,33 hommes vs une femme pour trois hommes. L’âge moyen des patients exposés aux HAP était de 59,7ans. Parmi les patients, 86,5 % étaient fumeurs chez les exposés et 87,5 % dans le groupe non exposé. La durée du suivi était respectivement de 38,4 et de 32,9mois. Les tumeurs n’infiltrant pas le muscle détrusor (TVNIM) étaient plus fréquentes (p =0,019) dans le groupe exposé (84,4 %) que dans le groupe non exposé (67,8 %) y compris après ajustement au tabac (p =0,0142). Le type histologique, le grade, la présence du Cis, la récidive précoce à trois mois, le nombre de lésions au diagnostic ne différaient pas dans les deux groupes même après ajustement au tabac ou après analyse par sous-groupe d’exposition, les plus fréquentes. Les exposition aux HAP (62 %) et aux amines aromatiques (37,8 %) étaient les plus représentées. Sur 37 patients, 13 (35 %) ont fait une déclaration en maladie professionnelle (huit selon le Tableau 15 ter, deux selon le Tableau 16 bis et deux présentés devant le CRRMP). Un seul patient à ce jour est reconnu en maladie professionnelle.

Conclusion

Nous n’avons pas constaté d’aggravation du pronostic des cancers de vessie suite à une exposition cancérigène professionnelle excepté pour l’âge moyen au diagnostic. Le faible effectif de la population étudiée, l’importance du tabagisme associé, ont rendu difficile l’analyse de ces expositions professionnelles, dont l’étude ne peut être séparée de la notion de polymorphisme génétique.




 




Introduction


La population française, exposée à un ou plusieurs carcinogènes, est difficile à évaluer et surement sous-évaluée. Publiée en 2006, l'enquête nationale Surveillance médicales des risques (SUMER) 2003 [1] a permis d'estimer que 13,5 % des salariés français dont 70 % d'ouvrier sont exposés à des produits cancérogènes. L'existence d'une relation entre certaines professions et le développement de tumeur de vessie est connue depuis 1895 avec l'article de Rhen [2], qui publiait trois cas de cancer de vessie chez des ouvriers travaillant dans l'industrie des colorants à base de magenta. Dans la littérature, la fraction attribuable aux expositions professionnelles varie de 5 à 25 % avec les études de Vineis et Simonato en 1991 [3], Bang en 1996 [4] et de Nurminen et Karjalainen en 2001 [5]. En France, en 1999, l'Institut national de veille sanitaire évaluait entre 625 et 1100 le nombre incident de cancers de vessie professionnels. Les données finlandaises [5] évaluent à 570 (422+148), soit 14,2 %, le nombre de cancers de la vessie attribuables à l'exposition aux amines aromatiques et aux hydrocarbures aromatiques polycycliques en France. Le nombre de cancers de vessie reconnus en maladie professionnelle est très faible chaque année (Tableau 1). Pour ce type de tumeur, en 2003, l'article d'Audureau et al. [6] en Haute Normandie chiffrait à 14,7 % le nombre de patients orientés vers une consultation en maladie professionnelle, contrastant avec le faible nombre de lésion déclarée jusque-là dans cette région (dix en quatre ans). S'il existe un intérêt financier pour les patients à rechercher ces expositions, nous avons voulu évaluer l'intérêt urologique de cette recherche pour la prise en charge thérapeutique et le suivi de ces malades.


Patients et méthode


Une étude de cohorte prospective monocentrique a été menée au CHRU de Lille d'octobre2005 à février2009 en association entre les services d'urologie et de maladie professionnelle, comparant deux groupes de malades avec et sans exposition professionnelle à risque. Une base de données a été créée permettant de colliger les informations épidémiologiques (âge, antécédents, professions, tabagisme), cliniques, histologiques (nombre de lésions, stade, grade), thérapeutiques et sur le suivi de chaque patient (récidive, progression). Une déclaration à la Commission nationale informatique et libertés (CNIL) a été effectuée pour cette base de données, dont la pertinence des items a été retenue après revue de la littérature du thème concerné. La mise à jour des données était effectuée régulièrement au fur et à mesure des consultations de surveillance et des hospitalisations du patient. L'enregistrement des données cessait au décès du patient, ou lorsque la tumeur était ou devenait infiltrante, notant la prise en charge effectuée (chirurgie, radiothérapie, chimiothérapie) et la stadification finale du cancer. Ces patients se voyaient remettre, au cours de leur hospitalisation ou à la consultation, un questionnaire de repérage des différentes expositions professionnelles aux cancérigènes vésicaux, rédigé par le service de maladie professionnelle (Annexe 1), et renvoyé complété à ce service pour évaluation. Ce document, rempli par le patient, nous renseignait sur le cursus laboris [employeur(s), produit(s) utilisé(s), durée(s) d'exposition(s)], le mode de vie, et les autres facteurs de risque éventuels comme le tabagisme permettant d'appréhender les principales expositions professionnelles à risque : les HAP, les AA, les nitrosamines, les solvants chlorés, l'arsenic et les pesticides. Les résultats de ce questionnaire donnaient lieu ou non à une consultation par un médecin du service de maladie professionnelle pour évaluer de manière plus précise la ou les expositions suspectées et initier si besoin la demande de reconnaissance en maladie professionnelle auprès de la sécurité sociale. Nous avons inclus tous les patients avec une prise en charge débutée à partir d'octobre2005 et ayant eu un questionnaire validé par le service de maladie professionnelle.


Concernant l'analyse statistique, les items qualitatifs sont exprimés en effectif et en pourcentage et les paramètres numériques, en termes de moyenne et d'écart-type. Pour définir un lien entre exposition professionnelle et les différents facteurs pronostiques de types qualitatifs, nous avons utilisé le test du Chi2 ou le test du Fisher exact (des échantillons de petites tailles). Pour les comparaisons de moyennes (grand échantillon), nous avons employé le test de Student et pour les comparaisons de distributions (petit échantillon), nous avons utilisé le test de Wilcoxon pour échantillons indépendants. Enfin, nous avons ajusté au tabagisme, par une régression logistique, nos deux groupes de malades et comparer les facteurs pronostiques. Une valeur de p <0,05 a été retenue comme significative.


Résultats


Entre octobre2005 et février2009, 69 questionnaires sur 102 ont été distribués en prospectif et colligés dans le service de maladie professionnelle. Trente-sept patients (54 %) ont été exposés à une ou plusieurs expositions au cours de leur cursus professionnel.


Dans le groupe exposé, on recensait quatre femmes (12 %) pour 33 hommes vs huit femmes (33 %) pour 24 hommes chez les non-exposés soit un sex-ratio respectif d'une femme pour 7,33 hommes et d'une femme pour trois hommes.


L'âge moyen au diagnostic était de 61,6ans chez les exposés plus ou moins 10,73ans contre 61,81ans plus ou moins 11 ans chez les non-exposés. Pour les hommes exposés, l'âge moyen était de 61,33ans (de 31 à 85ans) et de 61,4ans chez les non exposés (de 41 à 82ans). Pour les femmes, l'âge moyen était de 62,5ans (de 47 à 72ans) contre 62,87ans (de 45 à 76ans). Il n'existait pas de différence significative entre les deux groupes (p =0,89). Nous avons réparti ces deux groupes en trois sous-groupes : inférieurs à 55ans, 55ans et inférieurs à 65ans, supérieurs ou égaux à 65ans sans différence significative retrouvée (Tableau 2). On note toutefois un pic de fréquence obtenu dans la tranche des 55/65ans (37,8 %) chez les exposés alors que ce pic est obtenu plus tardivement chez les non-exposés à savoir dans la tranche de plus de 65ans (40 %). La fréquence des tumeurs de vessie chez les patients de moins de 55ans est faible dans les deux populations.


Dans le groupe exposé, 32 patients étaient fumeurs (86,5 %), dont 16 sevrés au diagnostic, et cinq non-fumeurs. La consommation moyenne évaluée pour 29 patients (pas de données pour quatre patients) était de 34 paquets/année. Pour les non-exposés, on notait 28 patients fumeurs (87,5 %), dont 13 sevrés au diagnostic, et quatre non-fumeurs. La consommation moyenne évaluée pour 25 patients (pas de données pour quatre patients) était de 32 paquets/année. Les données concernant le tabagisme sont résumées dans le Tableau 3. Cette faible population de non-fumeur dans les deux groupes ne nous a pas permis d'étudier l'impact pronostique de l'association « tabagisme » et « exposition professionnelle » chez les patients. Il est à noter que quatre patients du groupe non exposé professionnel n'avaient pas de facteur de risque de cancer de vessie retrouvé.


En février2009, la durée moyenne de suivi était de 38,4mois pour le groupe exposé vs 32,9mois pour le groupe non exposé. Quatre patients étaient perdus de vu dans le groupe exposé et aucun dans le groupe témoin ; deux patients étaient décédés dans le premier groupe, dont un de cause non spécifique (récidive de lymphome), et deux dans le second groupe de cause spécifique.


Dans le groupe exposé, on retrouvait 36 tumeurs urothéliales (97 %), dont un avec un contingent micropapillaire et une tumeur épidermoïde. Pour les non-exposés, on ne retrouvait que des tumeurs urothéliales, dont un avec une inflexion épidermoïde et une autre associant un contingent plasmocytoïde et une inflexion glandulaire.


Dans le groupe de patients exposés professionnels, après résection transuretrale, on notait 19 tumeurs pTa, 12 tumeurs pT1 (5pT1a et sept pT1b) et six tumeurs de vessie infiltrants le muscle (TVIM). Onze cystectomies ont été réalisées, six pour une tumeur infiltrante confirmée lors de la résection (toutes pT2a) et cinq pour des tumeurs « border line ». L'examen anatomopathologique des pièces opératoires retrouvait un Cis, un pT0, trois pT1aG3 dont un avec du Cis, un pT2a, deux pT3G3, deux pT4G3 dont un avec du Cis et une tumeur inextirpable conduisant en un traitement combiné de radiochimiothérapie (classée pT2aG3 à la résection). Finalement, six tumeurs étaient donc vraiment infiltrantes au diagnostic et 31 n'infiltraient pas le muscle. Trois tumeurs avaient un curage ganglionnaire positif sur la pièce opératoire. Tous les patients étaient M0.


Dans le groupe témoin, après résection transuretrale, on notait 12 tumeurs pTa, six pT1 (quatre pT1a et deux pT1b), un Cis et 12 TVIM. Douze cystectomies ont été réalisées, neuf pour TVIM et trois pour des tumeurs « border line » (pTaG3, pT1G3+Cis). Quatre tumeurs infiltrantes n'ont pas bénéficié d'une cystectomie car deux patients sont décédés avant tout geste thérapeutique et deux autres présentaient une importante altération de l'état général contre-indiquant tout geste chirurgical. Les résultats anatomopathologiques des pièces opératoires retrouvaient un Cis isolé, un pT0, un pT1G3+Cis, trois pT2aG3 dont un plus Cis, cinq pT2bG3 dont une avec du Cis associé, un pT3a. Finalement, dans le groupe non exposé, 13 tumeurs étaient des TVIM et 19 étaient des TVNIM. Deux curages ganglionnaires étaient positifs. Un seul patient était métastatique au diagnostic dans ce groupe (Tableau 4). La différence entre les deux groupes était statistiquement significative (p =0,019), y compris après ajustement au tabac (p =0,0142).


Pour les exposés, on retrouvait 18 tumeurs de haut grade (48,6 %) et 19 de bas grade (51,3 %). Selon la classification OMS 1973, on retrouvait neuf tumeurs de grade 1, dix tumeurs de grade 2 et 18 de grade 3. Pour les non-exposés (n =31 plus un Cis), on notait 18 tumeurs de haut grade (58 %) et 13 de bas grade (42 %). Selon l'ancienne classification, on notait cinq tumeurs de grade 1, huit tumeurs de grade 2 et 18 de grade 3. Ces données sont résumées dans la Figure 1.


Figure 1
Figure 1. 

Répartition par grade tumoral dans les deux populations étudiées.




Il n'existaient pas de différence statistiquement significative entre les deux groupes concernant le grade (p =0,37) même après ajustement au tabac (p =0,32).


Au diagnostic, la présence de Cis en association avec d'autres tumeurs était constatée chez trois patients exposés et trois non exposés. La présence de Cis isolé n'a été constatée que chez un patient non exposé. Il n'existait pas de différence significative entre les deux groupes concernant la présence de Cis (p =1) même après ajustement au tabac (p =0,86).


Dans le groupe exposé, pour lequel 32 TVNIM étaient diagnostiquées, quatre récidiveront précocement à trois mois, dont une seule progressant d'un stade pTaG2 à pT1G2, les autres récidivant au même stade. Chez les non-exposés, sur 19 TVNIM au diagnostic, sept récidiveront précocement dont un Cis après immunothérapie intravésicale et une tumeur classée pTaG3 au diagnostic progressera en pT1G3 à trois mois.


Dans le groupe exposé, le nombre moyen de lésions au diagnostic était de 1,26 ; avec 32 patients ayant une lésion unique et cinq avec plusieurs lésions contre 1,27 dans le groupe témoin, avec 29 patients présentant une lésion unique et trois avec plusieurs lésions. Il n'existait pas de différence statistiquement significative entre les deux groupes (p =0,92). Nous avons réparti les patients en trois sous-groupes : « une lésion », « entre deux et inférieurs à quatre lésions » et « supérieurs ou égaux à quatre lésions ». Les données sont résumées dans le Tableau 5.


Les secteurs professionnels des patients du groupe exposés sont résumés dans le Tableau 6.


Sur 69 questionnaires, 37 patients (54 %) ont été exposés à au moins une exposition cancérigène. Dix-sept patients avaient une seule exposition confirmée contre 20 en multiexposition. Les substances cancérigènes retrouvées concernaient les hydrocarbures aromatiques polycycliques majoritairement (24 exposés), puis les amines aromatiques (14 exposés), les solvants chlorés (13 exposés) occupant la troisième place. Onze étaient retraités au diagnostic et 26 en activité. Les durées d'exposition n'ont pas été évaluées ou de manière trop approximative pour évaluer l'intensité du facteur professionnel (Tableau 7).


En février2009, 12 patients (32,4 %) relevaient d'une déclaration en maladie professionnelle après consultation dans le service de maladie professionnelle, huit selon le Tableau 15 ter (amines aromatiques), deux selon le Tableau 16 bis (HAP), deux présentés devant le comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles. Un seul patient à ce jour est reconnu en maladie professionnelle après exposition aux HAP.


Discussion


Après revue de la littérature, nous sommes la première étude prospective à nous intéresser à l'impact pronostique des expositions professionnelles dans l'histoire naturelle des tumeurs vésicales. Il nous a donc été difficile de comparer ces résultats à ceux de la littérature.


Considérant les deux populations étudiées, l'âge moyen au diagnostic ne diffère pas dans les deux groupes, excepté après analyse par sous-groupes d'âge ou les patients exposés se voyaient diagnostiquer un cancer plus jeune (avant 65ans). Ces constations sont aussi retrouvées dans l'étude allemande de Geller et al. [7], qui, chez 156 patients exposés, constatait un âge au diagnostic de moins de 65ans pour l'exposition aux HAP et de moins de 55ans pour celle aux AA.


Le cancer de vessie touche préférentiellement la population masculine, répartition expliquée par la sous-représentativité féminine dans les métiers concernés. La part de fumeurs ou anciens fumeurs chez les sujets exposés était de 81,7 % contre 66,9 % chez les non-exposés. Cette « contamination » rend difficile en pratique quotidienne l'analyse d'une exposition professionnelle cancérigène dans l'évolution naturelle des cancers de vessie.


Considérant les caractéristiques tumorales, le carcinome à cellule transitionnelle reste prédominant avec une lésion unique le plus souvent au diagnostic, qui récidive peu. Les TVNIM sont plus fréquentes par rapport au groupe non exposés même après ajustement au tabac et analysées par sous-groupe d'expositions les plus fréquentes. Malgré un effectif faible, nous expliquons ce fait par une surveillance plus étroite des patients exposés professionnels par la médecine du travail, donnant lieu à un dépistage plus précoce dans l'évolution de la maladie. Nos résultats concordent avec ceux d'une étude parisienne de 2004 [8], rétrospective, sur une série de 268 patients exposés professionnellement, recrutés dans cinq hôpitaux mettant en évidence une fréquence des TVNIM plus élevée (83,5 %) par rapport aux TVIM (16,5 %) (Tableau 8). Ces résultats sont comparables à la population générale ou la proportion des TVIM ne dépasse pas les 25 % au diagnostic. La répartition du grade tumoral des deux groupes de patients est comparable (p =0,3729) même après ajustement au tabac. La proportion de grade 3 ou tumeur de haut grade (43 %) est élevée dans les différentes séries étudiées (40,3 % pour Audureau et al. [6], 43 % pour Andujar et al. [8]). Le carcinome in situ est associé à environ 8,3 % des lésions chez les exposés contre 14,2 % pour les non-exposés (p =1, non significatif). Les données de notre série concordent avec celles de la littérature puisqu'on les retrouve, associées ou non à un autre type de tumeur vésicale, dans moins de 10 % de l'ensemble des tumeurs vésicales. De même, une faible proportion de Cis (2 %) est retrouvée chez les 268 patients exposés de l'étude parisienne de 2004 [8]. Cette faible proportion de Cis contraste avec le taux élevé de grade 3 retrouvée dans les différentes séries, sûrement sous-évaluée par la non-utilisation de la fluorescence à cette époque.


Les expositions cancérigènes sont fréquentes et doivent être recherchées dans notre activité clinique (53 % de la population étudiée). Leur répartition dans notre série est cohérente par rapport aux données nationales, avec une nette prédominance des expositions aux hydrocarbures aromatiques polycycliques (64,8 %), puis aux amines aromatiques (37,8 %) et aux solvants chlorés (35,1 %). L'étude d'Audureau et al. [6] constatait sur 106 patients exposés au cours de leur carrière professionnelle à au moins un produit cancérigène, une exposition aux hydrocarbures polycycliques dans 47,2 % des cas et aux amines aromatiques dans 17,9 % (Figure 2).


Figure 2
Figure 2. 

Répartition des expositions professionnelles à risque dans l'étude d'Audureau et al. en 2003 [6].




Nous n'avons pu étudier le critère « durée d'exposition professionnelle » dans notre analyse. L'étude parisienne d'Andujar et al. [8], menée de 1998 à 2004 dans cinq hôpitaux d'Île-de France, a analysé les expositions connues du cancer de vessie dans une population de 232 cas incidents et de 232 témoins, tous de sexe masculin, appariés sur l'âge. L'auteur constatait qu'après ajustement sur l'âge et le tabagisme cumulé, il existe une relation dose-effet pour l'exposition aux HAP et non pour les expositions aux amines aromatiques et aux nitrosamines.


La relation dose-effet semble être aussi importante dans les expositions à l'arsenic hydrique selon une étude taiwanaise [9].


Conclusion


Excepté un âge légèrement plus jeune au diagnostic, nous n'avons pas constaté de pronostic aggravé des cancers de vessie en présence d'une exposition professionnelle source de cancérogénicité vésicale. Certes, cette analyse ne dispose pas d'un effectif très important pour l'établir et est confrontée à un important tabagisme chez les patients étudiés.


Le concept de susceptibilité génétique et d'interactions entre facteurs de risque génétiques et environnementaux est un nouvel axe de recherche de l'épidémiologie des cancers. La chaîne d'évènements qui conduit d'une exposition environnementale au cancer fait potentiellement intervenir des centaines de gènes polymorphes codant pour des protéines impliquées soit dans le transport et le métabolisme des xénobiotiques, soit dans la réparation de l'ADN, soit dans la réponse immunitaire ou l'inflammation, avec des fréquences d'allèles variants suffisantes pour que l'on puisse envisager de contraster des groupes de sujets ayant des prédispositions différentes au cancer en cas d'exposition. Le cancer de vessie et les cancers en général résultent donc de processus complexes, qui font intervenir des gènes et des facteurs environnementaux, avec de multiples interactions :

entre polymorphismes génétiques,– entre facteurs environnementaux ;
entre polymorphismes génétiques et facteurs environnementaux.


C'est un constat et l'on ne peut pas échapper à cette complexité, que les prochaines années nous aideront à mieux déchiffrer.


Conflit d'intérêt


Aucun.



Annexe 1. Matériel complémentaire


(901 Ko)
  



 Niveau de preuve : 3.





Tableau 1 - Cancers de vessie reconnus en maladie professionnelle.
No du tableau  Nombre de cancers de vessie reconnus par année 
  1995  1996  1997  1998  1999  2000  2001  2002  2003  2004  2005 
15 ter  11  15  26  17  19 
16 bis    19  15  10 





Tableau 2 - Répartition des patients par âge et sous-groupe d'âge.
n =69  Exposés (n =37)  Non-exposés (n =32) 
Âge moyen (an)  61,6  61,81 
n <55ans (%)  9 (24)  10 (31) 
n entre 55 et <65ans (%)  14 (37,8)  9 (28) 
n 65ans (%)  14 (37,8)  13 (40) 





Tableau 3 - Statut tabagique des deux populations de patients étudiées.
n =69  Exposés (n =37)  Non-exposés (n =32) 
Fumeurs (%)  32 (86,5)  28 (87,5) 
Non-fumeurs (%)  5 (13,5)  4 (12,5) 





Tableau 4 - Répartition des tumeurs par stade TNM dans les deux populations étudiées.
Stadification tumorale  p =0,019  p avec ajustement tabac=0,0142  Exposés (n =37)  Non-exposés (n =32) 
Stade T  
TVNIMa 
pTa  19  51,3  12  37,5 
pT1a  13,5  12,5 
pT1b  18,9  6,2 
Cis  +3c    1,+3c  3,1 
 
Total  31  83,7  19  59,3 
 
TVIMb 
pT2a  5,4  9,3 
pT2b  15,6 
pT3  5,4  3,1 
pT4  5,4 
Non renseigné  12,5 
 
Total      16,2 
 
Stade N  
N0  34  91,8  8,2  92,8 
N+  8,2  7,2 
 
Stade M  
M0  37  100  27  96,4 
M+  3,5 



[a] 
Tumeur de vessie n'infiltrant pas le muscle.
[b] 
Tumeur de vessie infiltrant le muscle.
[c] 
Cis en association.


Tableau 5 - Nombre de lésion urothéliale au diagnostic dans les deux populations.
Nombre de lésion  Exposés (n =37)  Non-exposés (n =32) 
1 lésion (%)  32 (86,4)  29 (90,6) 
2≤ et <4 lésions (%)  3 (8,1)  2 (6,2) 
4 lésions (%)  2 (5,4)  1 (3,1) 





Tableau 6 - Répartition des secteurs professionnels dans la population des patients exposés professionnels.
Métier/Secteur professionnel (carcinogène en cause)  n   (%) 
Ouvrier bâtiment et travaux publics, artisan (HAP, AA)  24,3 
Chauffeur routier, bus (HAP)  16,2 
Peintre (AA)  10,8 
Nettoyage à sec (solvants chlorés)  8,1 
Industrie, métallurgie (HAP, AA)  8,1 
Entretien des espaces verts (pesticide/fongicide)  5,4 
Enseignement/recherche/chimie (AA, solvants chlorés)  5,4 
Électromécanique (HAP, solvants chlorés)  5,4 
Photographie (AA, HAP, solvants chlorés)  5,4 
Agriculture (pesticide/fongicide, HAP, nitrosamines)  2,7 
Industrie du bois (pesticide/fongicide)  2,7 
Textile (AA)  2,7 
Essence/station service (HAP)  2,7 





Tableau 7 - Répartition des expositions professionnelles.
Types d'exposition  n  
Hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP)   24  64,8 
Huiles minérales  16 
Gaz d'échappement  19 
Amines aromatiques (AA)   14  37,8 
Solvants chlorés   13  35,1 
Pesticides/fongicides   13,5 
Nitrosamines   2,7 
Arsenic  





Tableau 8 - Résultats préliminaires de l'étude des paramètres biologiques des cancers de vessie de 268 patients exposés professionnellement. Étude cas-témoin rétrospective.
Stadification et grade pour 268 patients exposés  (%) 
Stade  
TVNIM 
Cis 
pTa  112  42 
pT1a  76  28 
pT1b  31  11,7 
 
TVIM 
pT2  35  13 
pT3  1,5 
pT4  1,5 
pTx  0,3 
 
Grade  
G1  30  11 
G2  124  46 
G3  114  43 




Références



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