Incontinence urinaire de la femme : profil épidémiologique au sud du Sahara

25 décembre 2010

Auteurs : L. Niang, R. Kane, M. Ndoye, M. Jalloh, I. Labou, J.J. Diaw, A. Ndiaye, S.M. Gueye
Référence : Prog Urol, 2010, 13, 20, 1213-1216




 




Introduction


L’incontinence urinaire est un véritable problème de santé publique dont les conséquences peuvent être à la fois physiques, psychiques et financières. C’est ainsi que l’OMS a décidé le 1er juillet 1998 de considérer l’incontinence urinaire comme une maladie et d’attirer l’attention du public sur ses symptômes et les moyens de la prévenir.


Les enquêtes estimant les proportions de l’incontinence urinaire aboutissaient à des résultats imprécis en raison des différences de méthodologies utilisées [1, 2, 3].


Longtemps considérée comme une fatalité due aux maternités et au vieillissement, l’étude de la littérature a montré que l’incontinence urinaire touchait aussi bien les femmes âgées que celles plus jeunes puisque 50 % des femmes incontinentes ont moins de 50 ans [4]. Bien que la grossesse et l’accouchement par voie basse soient les causes d’incontinence, les nullipares étaient également concernées [5]. Le but de ce travail était de dresser le profil épidémiologique de l’incontinence urinaire de la femme noire en Afrique au sud du Sahara et d’en déterminer le retentissement.


Patients et méthode


Il s’agissait d’une étude multicentrique transversale, qui résumait trois enquêtes épidémiologiques réalisées par questionnaire administré de manière asynchrone à des femmes vivant dans trois villes de l’Afrique sub saharienne : Nouakchott, Dakar, Djamena. Critères d’exclusion : femmes enceintes, pertes urinaires liées à d’autres causes (fistules vésicovaginales). Critères d’inclusion : il s’agissait de toutes les femmes quels que soient l’âge et la situation matrimoniale au moment de l’enquête au niveau des différents sites (Annexe A : voir le matériel complémentaire accompagnant la version en ligne de cet article) ou les questionnaires ont été introduits. Le questionnaire anonyme comportait une cinquantaine d’items dont plusieurs à double entrée (Annexe A).


Les données ont été saisies et exploitées avec l’utilisation du logiciel SPSS Statistical Package for Social Science 11.1.


Résultats


Au total, 3021 questionnaires ont été distribués dont 852 pour la Mauritanie, 1200 pour le Sénégal et 969 pour le Tchad. Les taux de réponse étaient respectivement de 90 %, 74 % et 81 %. Seuls 2070 réponses ont été exploitables soit 87 % pour la Mauritanie, 57 % pour le Sénégal et 67 % pour le Tchad. Âge des patients : l’âge moyen des patients était de 28 ans. Les femmes de moins de 30 ans représentaient 56 % des cas (Figure 1), seules 2 % avaient plus de 50 ans. Le nombre de femmes ménopausées était de 5 %. Catégorie socioprofessionnelle : la population estudiantine était représentée à hauteur de 31 % et le personnel médical 8,2 %.


Figure 1
Figure 1. 

Répartition des femmes incontinentes selon l’âge.




Selon le statut matrimonial nous avions 53,8 % de femmes mariées, 37,8 % de célibataires, 4,8 % de divorcées et 3,6 % de veuves. Le niveau de scolarisation de nos patientes pour le supérieur le secondaire et le primaire était respectivement de 31 %, 28 %, et 19 %.


Vingt-trois pour cent d’entre elles étaient non instruites. Sur le plan obstétrical : 29,8 % étaient des nullipares, 23,8 % des primipares et 46,4 % des multipares. Les cas d’accouchements difficiles étaient notés dans 11,7 % des cas. Les femmes signalaient une notion de chirurgie antérieure dans 10 % des cas. Huit pour cent des femmes avaient signalé une notion de prise médicamenteuse pouvant entraîner des troubles vésicosphinctériens. Les antécédents familiaux d’incontinence urinaire existaient chez 128 femmes soit 6,3 % de l’échantillon.


La prévalence de l’incontinence était de 367 cas sur 2070 soit 17,7 % de l’ensemble. L’incontinence urinaire était par impériosité dans 28,6 % ces cas, d’effort dans 38,4 % des cas et mixte dans 33 % des cas. La prévalence de l’incontinence en fonction de l’âge est rapportée au Tableau 1. L’incontinence était retrouvée chez 42 % des étudiantes et chez 9 % du personnel médical. Selon la parité les nullipares présentaient une incontinence urinaire dans 23,9 % des cas (Tableau 2). Les fuites étaient occasionnelles dans 75 % des cas et habituelles dans 25 % des cas. Selon la gravité, 42 % avaient des fuites négligeables, 31 % des fuites avec changement de sous-vêtements et jusqu’à 27 % de cas de fuites nécessitant l’usage de protection. Les femmes ayant eu à consulter pour les fuites étaient au nombre de 85 soit 23 % de l’ensemble des patientes incontinentes ; pour ces consultations, les gynécologues étaient les plus sollicités soit dans 33 % des cas suivis des urologues dans 25 % des cas alors que 20 % des femmes avaient consulté des tradipraticiens. Les raisons évoquées par le reste des femmes qui n’avaient pas consulté étaient d’abord l’ignorance dans 60 % des cas et la honte dans 30 % des cas. Aucune raison n’avait été évoquée par les autres. Seules 30 % des femmes avait osé se confier à un tiers. Trente-trois pour cent des femmes qui avait eu un accouchement dystocique avaient une incontinence urinaire. Chez les femmes ménopausées l’incontinence était observée dans 45 % des cas. Parmi les femmes qui avaient subi une intervention chirurgicale 38,6 % d’entre elles étaient incontinentes. L’usage des médicaments entraînant des troubles vésicosphinctériens était associé dans 27 % des cas à une incontinence. Les femmes qui avaient des antécédents familiaux d’incontinence présentaient une incontinence urinaire dans 29 % des cas. Les troubles trophiques engendrés par les fuites étaient mis en évidence chez 15 % des femmes incontinentes. Le retentissement psychosocial était observé dans 31 % des cas avec principalement des sentiments comme la gêne, la colère, la tristesse, la frustration, la peur et le sentiment de rejet de la part de leur entourage.


Discussion


Nous avons obtenu pour cette étude des taux de réponse de 90 %, 82 % et 73 % respectivement pour la Mauritanie, le Sénégal et le Tchad. Ces taux, correspondaient aux valeurs retrouvées par Damián et al. [6] en Espagne pour le même type d’enquête. La prévalence de l’incontinence urinaire de la femme reste mal connue et montre des disparités importantes selon les différentes études, les taux variant entre 22 et 90 % [7, 8, 9, 10]. Ces disparités s’expliquaient surtout par le manque de consensus sur la définition de l’incontinence, du manque de critères objectifs d’évaluation ainsi que les biais méthodologiques liés à l’âge, aux populations étudiées [11], ainsi que de la nature des questionnaires. Le taux de prévalence relativement inférieur de notre série par rapport à celles européennes seraient dus à l’âge relativement jeune de nos patientes, à l’absence d’antécédents chirurgicaux notables mais aussi et surtout à des facteurs raciaux selon lesquels le périnée de la race noire serait plus solide que celui des blancs [12]. D’autres facteurs anatomiques seraient à l’origine d’une disparité de la prévalence sur le plan racial. Il s’agit notamment du siège plus élevé du col de la vessie chez la femme noire ainsi que de la longueur de son urètre qui serait plus long selon l’étude de Knobel [13]. Les taux de prévalence étaient beaucoup plus élevés chez les patientes de plus de 30 ans. En effet, la majorité des études avait retrouvé une progression de la prévalence selon l’âge [12] ; selon Brocklehurst [14] la prévalence passait de 10 à 16 % au-delà de 30 ans ; la ménopause avec ses modifications hormonales serait la première cause liée à cet accroissement de prévalence. D’autres études font état d’une diminution de la prévalence entre 55 et 75 ans et cela s’expliquerait, d’une part, par la réduction de l’activité sportive et, d’autre part, par la fréquence plus élevée des prolapsus génitaux à cet âge qui pourraient masquer l’incontinence. Malgré ces taux de prévalence élevés, l’incontinence restait encore un sujet tabou donc sous-évalué. Dans notre série, près de 77 % de nos patientes n’avaient pu aborder le problème avec leur médecin. De même, dans la littérature, seule la moitié des patientes avait consulté [11] et 47 % des femmes dans la série de Brocklehurst [14] en Angleterre. Les délais de consultation étaient de plus de cinq ans pour un tiers des patientes dans l’étude de Norton et al. [15], cela du fait de la gêne liée à l’abord du problème mais aussi de l’ignorance qui tournait autour de la question puisque 20 % des femmes considéraient la maladie comme une situation normale et espéraient une rémission spontanée. Dans notre série, 60 % des patientes considéraient le phénomène comme naturel. Les autres facteurs étiologiques retrouvés étaient principalement l’accouchement et la parité. L’incontinence urinaire d’effort (IUE) était la plus fréquemment retrouvée conformément aux données de la littérature qui retrouvaient 43 %, 22 %, 29 %, respectivement pour l’IUE, l’incontinence par impériosité et l’incontinence mixte [8]. La gravité des fuites manquait de critères objectifs d’évaluation cependant 26,7 % de nos patientes avaient recours à l’usage de protections. Dans la série de Minaire et Jacquetin [16], 10 % des patientes avaient recours à ces protections de façon permanente. Sur le plan clinique, le retentissement physique de cette pathologie restait considérable ; des infections et des irritations locales étaient retrouvées chez 15 % de nos patientes, dans une série américaine [17], ce taux passait à 30 % avec des formes plus graves chez les personnes âgées du fait de l’alitement. Il s’y ajoutait l’impact négatif de cette pathologie sur les activités domestiques, professionnelles, sociales, sportives et sexuelles [10, 16]. L’impact psychosocial était considérable puisque 43 % de nos patientes étaient psychologiquement affectées avec des sentiments comme la gêne, la colère, la tristesse, la frustration ainsi que la peur liée au risque de perdre leur emploi mais aussi au sentiment de rejet de la part de la société. Le profil psychosocial relativement précaire de ces patientes avait été bien étudié par Wyman [18] dans une revue de la littérature concernant le sujet. D’autres auteurs avaient noté l’impact négatif de l’incontinence urinaire sur la qualité de vie [19].


Conclusion


L’incontinence urinaire reste encore un problème mal connu par nos patientes. L’évaluation et la prise en charge de cette pathologie souffrent de nombreux tabous liés encore à des considérations socioculturelles. L’impact sur la société et la qualité de vie des individus atteints sont énormes et contrastent avec le manque de prise en charge adéquate proposée à ces patientes.


Conflit d’intérêt


Je déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts concernant les données publiées dans cet article.



Annexe A. Matériel complémentaire


(8 Ko)
  



 Niveau de preuve : 3.





Tableau 1 - Prévalence de l’incontinence selon l’âge.
Pays  Femmes jeunes (%)  Femmes d’âge moyen (%)  Femmes âgées (%) 
Mauritanie  13,2  22,7 
Sénégal  31,4  30,9  25 
Tchad  8,7  17,5  95 
 
Total  17,9  18,5  35,4 





Tableau 2 - Répartition des femmes incontinentes selon la parité.
Pays  Nullipares (%)  Primipares (%)  Multipares (%) 
Mauritanie  5,6  7,3  23,5 
Sénégal  27  48,9  41,6 
Tchad  45,4  7,3  30,3 
Total  23,9  11,9  23,5 




Références



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