Histoire de la médecine sexuelle

25 septembre 2014

Auteurs : A. Faix
Référence : Prog Urol, 2014, 24, 1-3, suppl. HS3



 


Introduction


La médecine sexuelle regroupe tous les professionnels de santé qui s’occupe de la santé sexuelle des femmes et des hommes, même si la prise en charge peut paraître éloignée du symptôme sexuel. L’évolution et les différents mots habituels comme sexe, sexuel, sexualité, sexologie ont finalement permis l’émergence d’une spécialité, la sexologie puis d’un concept et d’une réalité physiologique, psychologique et sociale, la médecine sexuelle. Le mot sexualité semble avoir apparu en botanique au xix e siècle en Allemagne [1]. Par la suite, le terme sexualité est passé dans le genre humain, mais plus axé sur la reproduction que sur le désir, l’excitation, l’orgasme et les aspects psychologiques et émotionnels. A la fin du xix e siècle, le mathématicien anglais Karl Pearson lors d’une conférence réclama une réelle science sexologique, et le terme sexologie apparut la première fois dans un livre écrit par Elizabeth Osgood Goodrich Williard. Au début du xx e siècle en 1906, une définition d’une approche pluri-disciplinaire de la sexologie, apparaît dans un livre allemand « Das sexualleben unserer Zeit » [2] (La sexualité de notre temps) qui marque le début du concept vrai de médecine sexuelle, même si il a fallu attendre les années 1970. Le journal allemand Sexualmedizin en 1972 et le British Journal of Sexual Medecine un an plus tard furent les premiers journaux scientifiques dédiés à cette nouvelle discipline, après que Volkmar Sigusch ait publié le livre intutilé « Ergebnisse zur Sexualmedezin » [3] (Résultats pour une médecine sexuelle) pour inciter à développer la médecine sexuelle [4].



Les pionniers de la sexologie


De façon paradoxale, la campagne anti-masturbation [5] depuis le xviii e siècle avec la publication du Dr Tissot « l’onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation » qui dura jusqu’au milieu du xx e siècle, permis de comprendre progressivement et de remettre du scientifique dans la sexualité et les comportement sexuels, avec les croyances restées célèbres, comme la mort par masturbation, l’indication de chirurgie préputiale [6] ou de clitoridectomie [7] qui furent les références pendant deux siècles, avant d’avoir les premiers sexologues qui progressivement permirent de vaincre les tabous, les croyances et même les répressions. Il semble établi que la médecine sexuelle moderne fut créée par des psychiatres et dermatologues allemands, avec aussi comme personnalité scientifique Paolo Mantegazza (1831-1910), professeur italien de pathologie et anthropologie, avec l’apparition de la notion d’affectif et pas uniquement du sexuel [8]. Par la suite Conrad Eckhard (1822-1905), physiologiste allemand mena des recherches sur l’érection chez l’animal par la stimulation de structures neurologiques cérébrales, affirmant le mécanisme non uniquement vasculaire de l’érection [9]. Richard Freiherr von Krafft-Ebing (1840-1902), psychiatre austro-allemand, publia, en 1886, « Psychopathia Sexualis » qui parla pour la première fois sur l’orgasme, l’excitation sexuelle, les comportements sexuels et l’homosexualité, en sortant notamment cette dernière du trouble mental et de la perversion [9]. Sigmund Freud (1856-1939) publia en 1905 trois essais sur la théorie de la sexualité pour comprendre et établir la sexualité humaine par le prisme de la psychanalyse, avec une influence profonde sur la médecine, mais aussi la littérature, la philosophie et même l’art en général [10]. En 1921 à Berlin, un sexologue allemand Magnus Hirschfeld (1868-1935) organisa le premier congrès international de sexologie, et permis un réel essor de la sexologie avec la création d’un Institut de Sexologie et également ensuite la publication de 5 volumes entre 1926 et 1930 intitulés « Geschlechtskunde » ou Savoir en Sexologie, avec aussi de l’information en sexologie, mais la montée du Nazisme entraina la destruction de l’Institut et l’exil de son fondateur. Pour beaucoup, Magnus Hirschfeld était « l’Einstein de la sexualité » [9]. Henry Havelock Ellis (1859-1939) fut également un pionnier en combattant les tabous sexuels de l’Angleterre victorienne, avec la publication de 6 volumes sur la psychologie de la sexualité entre 1897 et 1910, ouvrages controversés et interdits à l’époque, mais il fut un des défenseurs les plus acharnés des droits des femmes et du droit à l’éducation à la sexualité [11]. Harry Benjamin (1885-1986), médecin d’origine allemande ayant émigré aux États-Unis, fut lui un pionnier dans le domaine des traitements hormonaux et notamment de la prise en charge du transsexualisme à une époque ou porter des vêtements du sexe opposé était illégal [9]. Ernst Gräfenberg (1881-1957), lui aussi émigré aux États-Unis, travailla et publia sur la sexualité féminine et notamment l’urètre et l’éjaculation féminine en donnant son nom au fameux « point-G » par la suite par D. Perry et B. Whipple en son honneur [12]. Ces médecins d’origine allemande ayant émigré aux États-Unis au moment où l’Europe s’embrasait et sombrait dans le chaos des 2 guerres mondiales ont contribué au maintien et à la restauration de la sexologie.



Les grandes avancées de la médecine sexuelle


Le mythe des aphrodisiaques depuis la nuit des temps a alimenté les croyances les plus improbables ; ce n’est qu’en 1930 que la testostérone [13] a été isolée et identifiée, même si le rôle des testicules est connu de façon ancienne avec des transplantations de testicules avec John Hunter au xviii e siècle, et Serge Voronoff dans les années 1920, avec une grande popularité de la technique malgré l’absence de toute validation scientifique. Cela a alimenté le commerce d’extraits animaux de testicules depuis de nombreuses années et encore aujourd’hui. La recherche et la découverte de la testostérone fut faite par un groupe de chercheurs néerlandais, puis rapidement par deux autres groupes allemand et suisse, avec le prix Nobel en 1939 pour Ruzicka et Butenandt, mais ce dernier dut décliner cet honneur et la récompense sous l’influence du pouvoir Nazi. En 1942 fut décrit la baisse des hormones chez l’homme dans le JAMA [14], et ouvrit la porte aux recherches modernes sur le syndrome de déficit en testostérone de l’homme âgé. La fonction essentielle de la sexualité masculine est bien évidemment l’érection, même si elle est un tout avec les dysfonctions éjaculatoires, les déformations etc… Depuis l’Antiquité, différents philosophes et médecins comme Hippocrate, Aristote attirèrent l’attention sur les problèmes d’érection et donc de stérilité ; par la suite, Avicenne (980-1037) au xi e siècle et ensuite Léonard de Vinci (1452-1519) bien que philosophes et touche-à-tout de génies, imaginèrent le fonctionnement érectile et commencèrent à décrire les comportements sexuels. Par la suite, Ambroise Paré (1510-1590) et Reinier de Graaf (1641-1673) firent les premières expériences sur l’érection en injectant du sérum dans les artères hypogastriques. Quant aux traitements, les aphrodisiaques existent depuis toujours pour tous les types de dysfonctions sexuelles, avec la classique Yohimbine dont l’efficacité avait été publiée en 1896 et resta le seul médicament officiel pendant pratiquement cent ans avant l’arrivée des injections intra-caverneuses. En 1982, Ronald Virag découvrit l’effet pro érectile de la papavérine lors d’une chirurgie de revascularisation, et en 1983, Giles S. Brindley décrit le blocage caverneux par les alpha-bloquants et donc la possibilité d’obtenir une érection, d’être à la fois un test diagnostic pour éliminer les pathologies vasculaires, et aussi thérapeutique ; il fit sensation au congrès de l’American Urological Association en 1983 en s’injectant lui-même pour montrer l’effet positif à la fin de son exposé ! Par la suite A.W. Zorgniotti introduisit l’association de Papaverine et Phentolamine en 1985. D’autres illustres médecins introduisirent par la suite le concept du vacuum avec le premier système moderne en 1960. A la fin du xx e siècle, la découverte du fonctionnement notamment de l’importance du monoxyde d’azote dans le mécanisme de l’érection avec un Prix Nobel en 1971 récompensant une équipe de chercheurs dont E.W. Sutherland [15]. Pour la chirurgie de l’impuissance, Ambroise Paré (1510-1590) imagina une verge factice en bois pour faciliter la miction, sans prétention pour le traitement du trouble sexuel. La première vague chirurgicale avec Francesco Parona (1842-1907) tenta d’utiliser le blocage veineux par sclérose, ligature ou résection de la veine dorsale superficielle, ou alors par compression périnéale par rapprochement de la base des 2 corps caverneux avec Oswald S. Lowsley. Le premier implant pénien utilisé le fut par Nikolaj A. Borogaz (1874-1952)  [16] lors d’une phalloplastie avec un cartilage costal. En 1948, René Leriche (1879-1955) décrivit le syndrome d’oblitération artérielle au niveau de la fourche aorto-iliaque, qui ouvrit le concept de la revascularisation, avec en 1973 Vaclav Michal de Prague qui reporta la première revascularisation avec l’artère épigastrique, avec par la suite des variantes notamment par Ronald Virag de Paris et Dieter Hauri de Zurich. En 1973, F. Brandley Scott implantèrent pour la première fois un Implant en silicone avec la description du système 3 pièces toujours actuel, avec un extraordinaire développement jusqu’à nos jours [17].



De la sexologie à la médecine sexuelle


Après l’essor du début du xx e siècle, l’exil de nombreux médecins notamment d’origine allemande lors de la seconde guerre mondiale, la médecine sexuelle a vu le jour dans les années 70, dépassant le simple cadre de la sexologie avec l’immense champ de la sexualité décrits après Alfred Kinsley [1894-1956], qui observa les comportements sexuels et créa un institut de la sexualité après celui créé en Allemagne dans les années 1920 mais détruit par le nazisme, mais aussi par Giuseppe Conti [18] qui fit la jonction avec la physiologie de la sexualité, également James H. Semans (1910-2005) qui publia sur l’éjaculation précoce, et fut un pionnier dans les sexothérapies comportementales modernes [19]. William Howell Masters (1915-2001) et Virginia Eshelman Johnson (1925-) furent enfin les pionniers modernes de l’étude de la sexualité humaine pour réunir les connaissances en matière de physiologie, psychologie et comportements sexuels par une étude rigoureuse, ce qui a permis de décrire dans les livres « In Human sexual response » (1966) et « In Human sexual inadequacy » (1970) la réaction sexuelle, modèle toujours utilisé de nos jours, la lubrification vaginale et l’orgasme, même si la recherche continue toujours avec parfois encore des entraves et des tabous dans certains pays [20].



La médecine sexuelle au xxi e siècle


Avec la fin du vingtième siècle, la création de sociétés savantes dédiées à la médecine sexuelle comme l’ISIR devenue l’ISSM (International Society of Sexual Medecine [21] et de l’ESSM (European Society of Sexual Medecine) ont permis d’établir le positionnement de la sexologie au sein de la médecine sexuelle, sans perdre de vue les aspects psychologiques et sociétaux de la sexualité humaine pour établir le concept de santé sexuelle. Le Comité d’Andrologie de l’AFU sous l’impulsion de Stéphane Droupy le renomma à juste titre Comité d’Andrologie et de Médecine Sexuelle, ce qui donne une position intéressante pour communiquer et travailler de façon synergique avec les associations de Sexologie Française comme l’AIUS (Association Interdisciplinaire post-Universitaire de Sexologie), la SFMS (Société Francophone de Médecine Sexuelle) et la SFSC (Société Française de Sexologie Clinique). Les urologues sont donc au cœur de la médecine sexuelle avec un rôle majeur dans les années à venir, à la fois pour le bien-être de leurs patients et l’évolution des connaissances.



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Références


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