Épidémiologie des cancers urologiques au Centre national hospitalier universitaire Hubert Koutoukou Maga Cotonou, Bénin. Analyse d'une série hospitalière de 158 cas

25 avril 2012

Auteurs : A. Ouattara, R. Hodonou, J. Avakoudjo, D. Cisse, B. Zango, I. Gandaho, F.D.J.M. Hodonou, M. Yevi, A. Vodonou, P.P. Hounnasso, C.E. Akpo
Référence : Prog Urol, 2012, 5, 22, 261-265




 




Introduction


Les cancers urogénitaux sont des cancers assez fréquents en pratique urologique courante, et l’urologue consacre une part importante de ses activités à leur prise en charge [1, 2].


Ils regroupent les cancers du rein, de l’uretère, de la vessie, de l’urètre et chez l’homme, du cancer du testicule, de la prostate, du scrotum et de la verge. Si des données épidémiologiques sont disponibles dans les pays du Nord sur ces cancers urologiques, en Afrique en général les données sur leur ampleur (incidence et prévalence), leur mortalité sont peu disponibles, faute d’outils de collecte efficace, notamment le registre de cancer, qui ne sont pas en place dans beaucoup de pays du Sud. Au Bénin, la problématique des cancers urologiques n’est pas assez bien cernée d’où l’initiation de ce travail préliminaire sur une période de trois ans et demi dont le but était d’étudier le profil épidémiologique des cancers urologiques, tout en servant d’argument de plaidoyer pour la mise en place d’un registre du cancer et d’amélioration du plateau technique urologique.


Patients et méthodes


Il s’est agi d’une étude rétrospective descriptive menée à la clinique universitaire d’urologie-andrologie du CNHU HKM de Cotonou (Bénin) où il a été analysé 158 dossiers de patients admis pour cancer urologique entre le 1er janvier 2008 et le 30 juin 2011.


À partir des registres d’hospitalisation, des dossiers d’hospitalisation, des fiches anatomopathologiques, lorsqu’elles existaient ainsi que des comptes rendu opératoires, nous avons colligé tous les cas de cancers urologiques (rein, uretères, vessie, urètre, prostate, testicule, scrotum). Pour chaque patient, les paramètres suivants ont été relevés :

âge ;
sexe ;
résidence ;
profession ;
localisation du cancer et classement (rang) ;
survie au cours de l’hospitalisation.


Le diagnostic présomptif du cancer a été utilisé faute de disposer d’examen anatomopathologique pour tous les patients.


Les données ont été saisies à l’aide d’un microordinateur et analysées par le logiciel Epi info. Version 3.4. Les calculs des fréquences ont été utilisés.


Résultats


Résultats globaux


Fréquence


Dans les Tableau 1 et Tableau 2 sont respectivement présentées les fréquences annuelles des cas de cancer urologique et la répartition annuelle de ces cancers.


Type de cancer


Dans le Tableau 3 est illustrée la répartition des cancers selon leur localisation anatomique et leur rang en termes de fréquence.


Âge et sexe


L’âge moyen des patients était de 62,89±15,51ans. Plus de 80 % (81,6 %) des patients ayant un cancer urologique avaient un âge supérieur à 50ans.


La moyenne d’âge des sujets de sexe masculin était de 64,34± 14,39ans. Cette moyenne était de 48,07±19,19ans chez les sujets de sexe féminin. Le sex-ratio était de 1/10 en faveur des hommes.


Dans le Tableau 4 est illustrée la répartition par localisation et par sexe des différents types de cancer urologique retrouvés au cours de l’étude.


Profession


Différentes catégories socioprofessionnelles étaient représentées comme illustrée dans la Figure 1.


Figure 1
Figure 1. 

Répartition des patients suivant la catégorie socioprofessionnelle.




Lieu de résidence


Parmi nos 158 patients, tous étaient de nationalité béninoise sauf deux patients qui venaient du Nigeria ; aussi les patients résidaient majoritairement en milieu rural avec 53,8 %.


Mortalité


La mortalité spécifique des cancers urologiques dans notre série est illustrée dans le Tableau 5.


Résultats analytiques


Cancer de la prostate


Le cancer de la prostate était le premier cancer urologique par sa prévalence dans notre étude avec une fréquence de 12 % des patients hospitalisés. La moyenne d’âge des sujets atteints de cancer prostatique était de 69,09±11,13ans. C’est un cancer dont la tendance évolutive en termes de fréquence était en hausse sur les trois dernières années dans le service. La mortalité spécifique du cancer prostatique était de 19,3 % dans notre étude.


Cancer de vessie


Le cancer de vessie s’est dégagé comme le second cancer urologique rencontré dans le service avec une fréquence de 3,4 %. La moyenne d’âge des sujets atteints était de 49,77±13,96ans. C’est un cancer qui atteignait majoritairement les sujets de sexe masculin avec un sex-ratio de 5/10 mais demeure le 1er cancer urologique de la femme dans notre service. Sa tendance évolutive en termes de fréquence était en hausse sur les trois dernières années. Elle présentait un taux de mortalité spécifique de 29 %.


Cancer du rein


Le cancer du rein était le troisième cancer urologique avec une fréquence de 1,5 %. La moyenne d’âge des sujets atteints de cancer rénal était de 53,21±15,55ans. C’est un cancer qui atteignait plus d’homme que de femme dans notre contexte avec un sex-ratio de 3/11. Sa tendance évolutive en termes de fréquence était en hausse sur les trois dernières années avec une mortalité spécifique de 28,6 %.


Cancer des organes génitaux externes (OGE)


Nous avons rapporté au cours de notre étude quatre cas de cancers des organes génitaux externes dont trois cas de cancer de testicule et un cas de cancer de scrotum. Aucun cas de cancer de la verge ni de cancer de l’urètre n’a été rapporté. Ces cancers ont été rapportés avec des fréquences de 1‰ et 3‰ respectivement pour le cancer du scrotum et le cancer du testicule. Aucune tendance ne s’est dégagée quant à leur évolution en termes de fréquence dans le service.


Discussion


Résultats globaux


La fréquence globale des cancers urologiques rapportée dans notre étude était de 17,38 % de l’ensemble des admissions sur la période de trois ans et demi. Cette fréquence semblait être basse par rapport à l’importance de l’activité habituellement consacrée à la prise en charge des cancers en urologie et les chiffres rapportés par certaines études [1, 2]. Cela mettait en évidence que le cancer urologique apparaît de plus en plus comme un problème mondial, aucunement limité aux pays industrialisés et les profils de l’incidence des cancers variaient sensiblement d’une région du monde à l’autre [1, 2, 3, 4]. Zinsou et al. [5] dans une étude réalisée au Bénin entre 1986 et 1988 relevaient déjà la difficulté de dégager un faciès épidémiologique des cancers au Bénin, faute d’existence d’un registre de cancer dans le pays et les premiers cas de cancer ont été signalés dans le pays par Aubry en 1971 selon ces mêmes auteurs [5].


Les cancers urologiques sont très inégalement repartis dans le monde avec d’importantes disparités géographiques mais toutes les études ont conclu à la primauté du cancer prostatique [1, 2, 3]. Ainsi, les données retrouvées dans les pays du Nord avec un plateau technique élevé avec des registres de cancer sont très difficilement comparables aux données des pays du Sud où les pays ne disposent pas de registre de cancer [2]. L’enregistrement continu et exhaustif de tous les cas de cancer dans une aire géographique (registre du cancer) est un garant de la qualité des données et permet une approche pour estimer les incidences ainsi que les différents paramètres épidémiologiques [1].


Les cancers urologiques sont assez rares avant 50ans comme l’ont soulignés Tretarre et al. [2]. Nous avons fait ce même constat car 80 % de nos patients avaient plus de 50ans. Le cancer est essentiellement une maladie de la personne âgée, son importance relative dépend de la structure par âges de la population [1]. La prédominance masculine a été notée dans notre série et conforme à aux résultats d’autres travaux [5, 6, 8]. Ces différences de distribution entre les sexes étaient souvent imputables à l’anatomie, aux différences d’exposition aux agents carcinogènes plutôt qu’aux variations de la prédisposition [1, 2, 6].


Résultats analytiques


Le cancer prostate


La fréquence hospitalière du cancer de la prostate notée dans notre étude était de 12 % de l’ensemble des admissions et représentait plus de 2/3 (69 %) des cancers urologiques. Cette tendance avait été presque la même observée dans la plupart des études [1, 6]. Les résultats rapportés par de nombreux auteurs confirment qu’au plan mondial, le cancer de la prostate serait le cancer urologique le plus répandu et arriverait en quatrième position après le cancer du poumon, de l’estomac et du côlon-rectum. [1]. Son incidence est maximale aux États-Unis, en Finlande et en Suède et les chiffres relatifs au cancer de la prostate sont probablement les moins fiables de tous les chiffres concernant les différentes localisations considérées [2]. Cette tumeur affecte les hommes âgés et, souvent asymptomatique ; les taux d’incidence sont donc fonction des capacités de diagnostic de services. C’est la tumeur la plus fréquente chez les hommes en Jamaïque et elle viendrait au second rang dans la population noire des États-Unis [1].


Mais avec la généralisation du dosage du Prostatic Specific Antigen (PSA) et l’accès à la biopsie prostatique, le nombre de cancers de la prostate détectés a fortement augmenté, modifiant ainsi l’épidémiologie des cancers urogénitaux dans beaucoup de pays [3, 4]. Par ailleurs, ces cancers sont souvent découverts tardivement, rarement au stade de cancer localisé. Nous avons noté une mortalité spécifique de 19,3 % dans notre série, supérieur au 12,3 % de Tretarre et al. [2] en France.


La mortalité par ce cancer est encore difficile à chiffrer, il existerait d’importantes variations géographiques du fait de l’inégalité d’accès au traitement curateur mais aussi avec l’intervention des facteurs de comorbidité compétitive, qui font que la part de létalité imputable au cancer est difficile à évaluer chez des sujets âgés avec souvent de multiples tares.


Le cancer vessie


La fréquence hospitalière du cancer vésical notée dans notre étude est de 3,4 % de l’ensemble des admissions et représente 28,5 % des cancers urologiques ; elle est à peu près identique à celle observée en Afrique noire et dans la série publiée à Dakar en 1987 par Diagne et al. [7].


Le jeune âge des patients de notre série avec un âge moyen 49,7±13,96ans contraste avec l’âge rapporté dans les pays occidentaux, comme la France, où Irani et al. [8] rapporte un âge moyen de 69ans chez l’homme et de 71ans chez la femme. Le cancer de la vessie affecte surtout les hommes (sex-ratio 3/1) ; il est plus fréquent dans les pays développés d’Europe et d’Amérique du Nord qu’ailleurs, à l’exception de certaines régions d’Afrique où la schistosomiase est endémique, ce qui est le cas de l’Égypte et certains pays d’Afrique subsaharienne [9, 10].


Le cancer rein


C’est le troisième cancer urologique dans notre étude, nous en avons rapporté 31 cas en trois ans et demi avec une mortalité de 28,6 %. Son incidence serait forte en Amérique du Nord, en Europe occidentale, dans les pays Scandinaves et en Australie ; en revanche, elle est faible en Asie et en Afrique [1], même si certains auteurs rapportèrent une incidence élevée des carcinomes à cellules claires chez les Noirs américains de sexe masculin [1]. Tossou H. et al. [3] estimaient leur fréquence à Dakar à 1,10 % de l’ensemble des cancers.


Le cancer du testicule


Nous avons rapporté trois cas de cancer de testicule en trois ans et demi avec une mortalité de 33,3 %. Ces cancers sont survenus chez des sujets assez jeunes comme l’atteste la littérature. Le cancer de testicule était assez rare dans notre pratique quand bien même retrouvé dans certains pays avec des fréquences élevées. Ainsi 49 300 nouveaux cas de cancers du testicule sont diagnostiqués chaque année dans le monde. L’incidence est maximale au Danemark, en Norvège et en Allemagne [1].


Les cancers de l’uretère, de la verge et de l’urètre


Nous n’avons pas observé de cancer de l’uretère, de cancer de l’urètre ni de cancer de la verge. Nous ne pouvions pas conclure de l’absence de ces types de cancer dans notre contexte, car très souvent les moyens diagnostiques dont nous disposions sont pris à défaut (difficultés de diagnostic des tumeurs urothéliales), mais aussi du caractère hospitalier de l’étude connaissant le faible accès des populations aux services de santé. Toutefois ces cancers sont réputés être rares dans la littérature et les séries publiées sont sporadiques. Sow et al. au Cameroun ont rapporté trois cas de tumeur maligne de l’urètre féminin et huit cas de cancer du pénis en 18ans. [4, 11].


En plus des limites objectives inhérentes au caractère rétrospectif de l’étude, certaines contraintes se sont dégagées comme des limites à ce travail : l’absence de stadification (TNM ou localisé, localement avancé ou métastatique) de chaque groupe de tumeurs liée à la non exhaustivité de l’information dans les dossiers médicaux de certains patients et à l’inaccessibilité aux examens complémentaires telle que la tomodensitométrie (TDM). Ces difficultés ne nous ont pas permises d’avoir une idée sur les stades évolutifs de chaque type de cancer urologique de notre série tel que nous aurions souhaité. Malgré ce contingent de biais et limites, l’étude a néanmoins permis d’appréhender les principaux aspects de l’épidémiologie descriptive des cancers urologiques telle qu’observés dans notre pratique clinique.


Conclusion


Les cancers urologiques sont fréquemment observés dans notre contexte de travail et ont été de découverte tardive. L’estimation des taux d’incidence, de la prévalence et de la mortalité se sont heurtés à des difficultés méthodologiques liées à la qualité des données disponibles, au manque d’un registre de cancer mais aussi à l’insuffisance du plateau technique, notamment à l’accès aux examens histopathologiques. Leur pronostic était dans l’ensemble défavorable avec un fort taux de mortalité. Pour une meilleure approche de l’épidémiologie descriptive des cancers urologiques, il s’avérait nécessaire de mettre en place un registre du cancer, d’améliorer le plateau technique diagnostique et la qualité de l’information sanitaire. Ainsi l’obtention de données fiables sur l’épidémiologie des cancers urologiques pourra servir de base pour la prévention, la planification des services de santé et l’affectation des ressources.


Déclaration d’intérêts


Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.



 Niveau de preuve : 5.





Tableau 1 - Fréquences annuelles des cas de cancer urologique.
Année  Hospitalisés  Cancer urologique  Fréquence (%) 
2008  264  46  17,42 
2009  274  41  14,96 
2010  220  47  21,36 
S1-2011  151  24  15,89 
Total  909  158  17,38 





Tableau 2 - Répartition annuelle des cas de cancer selon la localisation.
Année  Cancer du rein  Cancer de la vessie  Cancer de la prostate  Cancer du testicule  Cancer du scrotum 
2008  34 
2009  28 
2010  11  28 
S1-2011  19 
Total  14  31  109 





Tableau 3 - Répartition des cas de cancer selon leur localisation anatomique et leur rang.
Type de cancer  Nombre  Fréquence (%)  Rang 
Cancer de la prostate  109  69,0  1er 
Cancer de vessie  31  28,5  2e 
Cancer de rein  14  8,9  3e 
Cancer du testicule  1,9  4e 
Cancer du scrotum  0,6  5e 
Total  158  100   





Tableau 4 - Répartition des cancers par localisation et par sexe.
  Sexe 
 
Type  Masculin  Féminin  Total 
Cancer du rein  11  14 
Cancer de vessie  20  11  31 
Cancer de la prostate  109  –  109 
Cancer du testicule  – 
Cancer du scrotum  – 
Total  144  14  158 





Tableau 5 - Mortalité spécifique des cancers urologiques.
Type de cancer  Nombre  Décès  Taux de mortalité (%) 
Cancer du testicule  33,3 
Cancer de vessie  31  29 
Cancer du rein  14  28,6 
Cancer de la prostate  109  21  19,3 
Cancer du scrotum 
Total  158  35  22,15 




Références



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