Nycturie (levers nocturnes pour uriner)
Pourquoi vous levez-vous chaque nuit pour aller aux toilettes ?
Les réponses de Caroline Thuillier, urologue au CHU de Grenoble
Article du Figaro Madame, Par Léna Berail, Publié le 26/10/2026
Pour certains, c’est un véritable cauchemar : cette envie pressante qui revient nous réveiller, nuit après nuit. Un chirurgien urologue rappelle que cette nycturie n’est pas toujours anodine et livre ses recommandations pour y mettre fin.
Il n’y a rien de plus agaçant que d’être tiré de son sommeil par un besoin pressant, de devoir quitter la chaleur de sa couette, puis de peiner à se rendormir. Ce phénomène porte un nom : la nycturie, soit le fait de se lever pour uriner la nuit. Loin d’être anecdotique, il concerne plus d’un adulte sur deux, qui se réveille une à deux fois par nuit selon l’étude EPIC, une enquête internationale de référence sur les troubles urinaires, menée en 2006 auprès de plus de 19.000 personnes en Europe et au Canada.
Identifier la cause
La première étape consiste donc à comprendre d’où viennent ces réveils, pour savoir sur quoi agir ensuite. La nycturie peut venir de la vessie elle-même. On parle alors d’«hyperactivité vésicale», ou ce que l’on appelle couramment «avoir une petite vessie». L’organe a pourtant une taille normale: «Les capteurs, qui sont les appareils sensitifs de la vessie, sont un peu déréglés. Les gens ressentent le besoin d’uriner pour de plus petits volumes que la normale», explique l’urologue. L’envie devient alors fréquente, parfois «urgente, pressante», y compris la nuit. Ce trouble toucherait, selon elle, près de 20% des Français.
La nycturie peut aussi venir des reins, qui fabriquent trop d’urine pendant le sommeil. Cette «hyperdiurèse nocturne» apparaît notamment avec l’âge, en raison d’un dérèglement de l’hormone antidiurétique. En temps normal, la nuit, à mesure que la vessie se remplit, ses capteurs préviennent le cerveau, qui demande aux reins de ralentir la cadence, détaille le Dr Caroline Thuillier. «C’est un système d’autorégulation», résume-t-elle. Chez les personnes âgées, ce frein fonctionne moins bien, si bien que la vessie continue de se remplir.
L’apnée du sommeil perturbe également ce mécanisme hormonal : les reins se mettent alors à «fabriquer plus d’urine la nuit que ce qu’ils devraient», observe l’urologue. La ménopause peut aussi jouer, tout comme les oedèmes. «On a stocké de l’eau dans ses jambes toute la journée. La nuit, elle va être restituée et filtrée par les reins», illustre-t-elle. D’où l’importance d’informer son médecin de ces réveils nocturnes.
Tenir un calendrier mictionnel
Face à tant de causes possibles, la professionnelle de santé invite d’abord à observer ce qui se passe , nuit après nuit, grâce à un calendrier mictionnel : un relevé où l’on note l’heure et le volume de chaque passage aux toilettes, mais aussi les éventuelles fuites, sur plusieurs jours. L’urologue recommande de le tenir pendant trois jours et trois nuits, si possible consécutifs, en période de routine et sans rien changer à ses habitudes. En pratique, il suffit de se munir d’un verre doseur gradué, comme ceux utilisés en pâtisserie, d’uriner dedans à chaque passage aux toilettes et de noter l’heure et le volume.
Quelques repères aident ensuite à lire les résultats. Selon l’urologue, un adulte produit normalement 1,5 à 2 litres d’urine par jour, en quatre à six mictions de 300 à 400 ml. Des passages fréquents pour 100 ou 150 ml signalent plutôt une hyperactivité vésicale, explique-t-elle. Si les volumes sont normaux mais que la nuit, du premier réveil jusqu’à la miction du matin incluse, concentre plus de 30% du total, il s’agit d’une hyperdiurèse nocturne : le corps fabrique trop d’urine la nuit. Ce calendrier s’analyse ensuite avec son médecin, mais il révèle souvent un autre coupable plus banal : la façon dont on boit et mange en fin de journée.
Répartir son hydratation
Face à ce constat, on pourrait être tenté de fermer le robinet. Il ne s’agit pourtant pas de boire moins, car le corps a besoin d’eau, mais plutôt de boire autrement. Beaucoup de personnes oublient de s’hydrater dans la journée, puis rattrapent leur retard après 17 heures, parfois sans s’en rendre compte. «Leur corps est en dette d’hydratation, donc forcément, ils boivent», constate le Dr Caroline Thuillier. Résultat, on arrive au coucher avec une vessie déjà bien remplie. Pour éviter cette situation, la spécialiste conseille de répartir différemment ses apports hydriques. «Il faut plus boire davantage dans la journée, jusqu’au goûter, explique-t-elle, puis ralentir progressivement deux à trois heures avant de dormir», soit vers 18-19 heures pour quelqu’un qui se couche à 22 heures. Car oui, les verres s’additionnent vite : «Une vessie a une capacité moyenne de 300 ml, et un simple verre d’eau en représente déjà 100 ml», rappelle la médecin.
L’assiette compte autant que le verre. On l’oublie souvent, mais les fruits et légumes sont composés en grande partie d’eau. «Chaque portion, c’est l’équivalent d’un verre d’eau, indique l’urologue. Une portion correspond à peu près à la taille d’un poing, soit une pomme ou une part de haricots verts». Le fameux dîner léger peut donc vite peser sur la nuit. «Dans la soupe, l’eau se cumule à celle des légumes. Si en plus, on prend une tisane avant de se coucher, on en rajoute encore», détaille-t-elle. La solution n’est pas de les supprimer pour autant, mais de les répartir sur la journée, de dîner assez tôt et pas trop salé, car le sel favorise la rétention d’eau.
Limiter la caféine et la théine
Le café après le dîner, le thé devant la télé ou le soda peuvent aussi coûter cher à nos nuits. Tous contiennent de la caféine ou de la théine, deux excitants qui agissent directement sur la vessie. Sa paroi est en effet tapissée de ces fameux capteurs qui, à mesure que la vessie se remplit, signalent au cerveau le besoin d’uriner : chez les personnes sensibles, ces excitants les rendent plus réactifs, si bien que le besoin pressant se déclenche «pour des plus petits volumes», y compris la nuit, rapporte l’urologue.
Tout le monde n’y est pas sensible de la même façon. «On n’a pas tous le même nombre de récepteurs à la caféine, à la théine sur sa vessie», nuance-telle. Pour les personnes qui souffrent d’hyperactivité vésicale, elle conseille un test simple. «On arrête la théine et la caféine pendant un mois et on voit ce que ça change. Si ça va mieux, on a sa réponse», conclut-elle. Les amateurs n’ont pas à renoncer pour autant à leur petit rituel, puisque le décaféiné et le déthéiné n’ont pas cet effet.
Renoncer au passage aux toilettes «par sécurité»
C’est un réflexe courant avant de se coucher, aller aux toilettes «au cas où», même sans envie, pour être tranquille toute la nuit. L’urologue le déconseille pourtant. «La vessie, c’est un réservoir. Elle est faite pour bien se vider au moment où on a une envie normale. Quand on n’a pas d’envie, c’est qu’elle n’est pas pleine», tranche le Dr Caroline Thuillier. En réalité, uriner sans besoin réel abîme le plancher pelvien, particulièrement chez les femmes, sans vider correctement la vessie. Mieux vaut donc attendre un vrai besoin, le soir comme en journée.
Renforcer son périnée
En cas d’hyperactivité vésicale, muscler son périnée a d’ailleurs un vrai intérêt. Une contraction volontaire et rapide de cette zone «envoie un signal réflexe qui inhibe la contraction de la vessie», explique l’urologue. Ainsi, avec un périnée entraîné, on apprend, face à une envie pressante, à contracter son plancher pelvien et à attendre que l’urgence passe, plutôt que de courir aux toilettes. Cette rééducation se mène avec un kinésithérapeute spécialisé dans le périnée. Ce travail dit de «reprogrammation mictionnelle» aide la vessie à tolérer davantage de remplissage avant de donner l’alerte. Le praticien peut y associer une stimulation électrique du nerf tibial, au niveau de la cheville, et des médicaments existent en complément.
Quand s’inquiéter ?
Dans la plupart des cas, la consultation médicale n’a rien d’urgent, mais deux signes doivent tout de même alerter face à la nycturie. Le premier, d’après le Dr Caroline Thuillier, ce sont des envies pressantes qui apparaissent brutalement, en quelques semaines ou quelques mois, alors que tout allait bien jusque-là, car elles peuvent révéler une tumeur ou un calcul de la vessie, prévient l’urologue. Le second, c’est la présence de sang dans les urines, «même une seule fois», souligne-t-elle. Dans ces deux cas, mieux vaut consulter rapidement.
