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Kétamine, quand la fête détruit la vessie

Homme ou femme, jeune, entre 20 et 30 ans, se plaignant de brûlures intenses au moment d’uriner, de douleurs pelviennes, d’un besoin urgent d’uriner toutes les dix minutes, avec du sang dans les urines. Ce tableau clinique, les urologues le voient de plus en plus souvent. En cause, la kétamine, l’une des drogues récréatives à la plus forte progression en Europe, qui provoque chez ses consommateurs des dommages urinaires souvent irréparables.

 

Synthétisée en 1962 par le chimiste Calvin Lee Stevens [1], la kétamine a été approuvée aux Etats-Unis comme anesthésique en 1970 et largement utilisée sur les champs de bataille du Viêtnam car elle pouvait être administrée sans bloc opératoire ni ventilation assistée, même par du personnel non spécialisé [2,3]. Classée médicament essentiel par l’OMS en 1985 [2], elle reste indispensable en anesthésie pédiatrique, en médecine d’urgence et depuis août 2019 en France, où l’ANSM a accordé une autorisation temporaire d’utilisation (ATU) dans le traitement des dépressions résistantes [4], avant même l’AMM européenne de décembre 2019.

Mais cette même molécule est de plus en plus détournée de son usage médical. Elle circule illégalement dans la rue ou sur Internet sous de multiples appelations : Special K, K, Kéta, Kit Kat, Vitamin K, donkey dust dans les pays anglo-saxons [5]… Son prix a chuté de 50 €/g il y a quinze ans à moins de 20 €/g aujourd’hui [6], accélérant sa diffusion bien au-delà des seuls milieux festifs. En France, la kétamine est classée stupéfiant depuis 1997. Depuis 2017, ses préparations injectables sont soumises à ordonnance sécurisée et à traçabilité obligatoires [5].

 

Une progression alarmante

Selon l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, 2,6 % des 18-64 ans déclaraient en 2023 en avoir déjà consommé sur notre territoire [7]. L’ANSM a tiré la sonnette d’alarme en août 2023 [8]. En Europe, les analyses des eaux usées ont révélé une hausse de 41 % des résidus de kétamine entre 2024 et 2025 dans 66 villes (EUDA, mars 2026) [9]. En France, une étude publiée en 2026 par le Réseau national d’addictovigilance (CEIP, AP-HM Marseille/CHU Nantes) a enregistré une multiplication par 16 des complications liées à la kétamine en cinq ans (2019-2023), sur 411 cas recensés, en particulier chez les jeunes : l’âge médian des patients est de 23 ans. 59 % des cas sont classés graves, nécessitant une prise en charge aux urgences ou en réanimation. Trente-six cas de toxicité urinaire ont été identifiés, certains ayant abouti à une cystectomie et à une reconstruction de la vessie [10]. Toutefois, ce chiffre est largement sous estimé.

 

Un consommateur intensif sur quatre développe une uropathie

Bon nombre d’usagers l’ignorent, mais la kétamine est éliminée en grande partie par les urines. Ses métabolites actifs (substances produites par la transformation du produit dans l’organisme) entrent en contact direct avec la paroi vésicale, déclenchant une inflammation chronique qui, à terme, la détruit [11]. C’est ce qu’a détaillé le Pr Laetitia De Kort, urologue spécialisée en neurourologie fonctionnelle à l’UMC Utrecht (Pays-Bas), lors de la conférence d’état de l’art au Congrès européen d’urologie (EAU) en mars 2026 à Londres.

Parmi les consommateurs réguliers dépassant 1 gramme par jour, un sur quatre développe une uropathie à la kétamine [12]. La vessie rétrécit, se fibrose, perd toute souplesse. Sa capacité peut tomber en dessous de 200 ml, contre 400 à 500 ml en temps normal. Dans 18 à 30 % des cas, les uretères et les reins sont également atteints, avec un risque d’insuffisance rénale, selon les recommandations du Comité d’urologie et de périnéologie de la femme (CUROPF) et du Comité des troubles mictionnels de l’homme (CTMH) de l’AFU, publiées en 2024 [1]. Certains signes évocateurs doivent alerter : jusqu’à 30 à 50 mictions par jour [13], brûlures au moment d’uriner, douleurs sus-pubiennes, sang dans les urines.

 

Ce que montre l’expérience néerlandaise

Une étude publiée en juin 2025 dans Clinical Toxicology par les Drs van Riel, van der Sanden et De Kort, fondateurs de la première consultation dédiée à l’uropathie à la kétamine à l’hôpital Jeroen Bosch de Bois-le-Duc (Pays-Bas), chiffre précisément la progression des complications urologiques liées à la kétamine [11]. Le nombre de nouveaux patients est passé de zéro en 2018 à 137 en 2024. Ces données sont néerlandaises, mais les auteurs soulignent que l’uropathie à la kétamine a été décrite dans de nombreux autres pays.

Le profil des patients est constant : des hommes à 69 %, d’un âge médian de 25 ans, consommant en médiane 18 g/semaine pendant 35 mois avant l’apparition des complications [11]. Dans cette cohorte, 51 patients sur 251 (20 %) ont nécessité une chirurgie mini-invasive ; trois ont abouti à une ablation totale de la vessie avec dérivation urinaire définitive.

L’étude met en lumière un piège particulièrement pervers : la kétamine est elle-même un puissant analgésique. Lorsque la vessie devient douloureuse, l’usager tend à reconsommer pour soulager la douleur, aggravant les lésions dans un cercle vicieux redoutable. Chez les patients qui réussissent l’abstinence totale associée à une prise en charge médicale, 73 % voient leurs symptômes se réduire significativement à trois mois [11].

 

Une vie sexuelle lourdement altérée

Les conséquences sur la sexualité sont tout aussi sévères, et souvent passées sous silence. Selon les données présentées par le Pr De Kort à l’EAU 2026, seuls 42 % des hommes consommateurs restent sexuellement actifs, contre 85 % dans la population du même âge, et entre 51 et 70 % présentent une dysfonction érectile [13]. Une étude menée à la consultation dédiée de l’hôpital Jeroen Bosch enregistre également des douleurs à l’éjaculation chez 57 % des hommes et une réduction du volume éjaculatoire chez 44 % d’entre eux [14]. Au total, hommes et femmes confondus, la santé sexuelle est affectée dans plus de 50 % des cas [14]. Chez les femmes, une étude spécifique montre que tous les domaines de la fonction sexuelle sont altérés, à l’exception du désir [1].

 

Arrêter : la seule option vraiment efficace

Si les lésions ne sont pas encore irréversibles et à condition d’un arrêt total et définitif de la kétamine, une amélioration significative est possible. Les recommandations du CUROPF et du CTMH de l’AFU définissent une prise en charge progressive : antalgiques, médicaments protecteurs de la muqueuse vésicale, hydrodistension sous anesthésie, injections de toxine botulique et instillations locales – toutes les options conservatrices devant être épuisées avant d’envisager toute chirurgie reconstructrice [1]. La prise en charge doit être simultanément urologique et addictologique. C’est le modèle de la consultation néerlandaise que les auteurs préconisent de déployer dans les pays touchés [11].

Au-delà d’un certain stade, la fibrose s’installe et les dégâts deviennent irréversibles. Une chirurgie lourde – agrandissement de la vessie ou ablation totale avec dérivation urinaire permanente – peut s’imposer, avec un taux de complications atteignant 71 % [1]. La reprise de la consommation de kétamine après l’opération, fréquente voire systématique selon les séries [15,16], en annule le bénéfice [11].

 

Article rédigé par Pierre Derrouch à partir de sources scientifiques validées et relu par le Pr Benoît Peyronnet, Responsable du Comité d’urologie et de périnéologie de la femme (CUROPF) de l’AFU.

Les bons réflexes, pour le patient et son entourage

 

Je consomme de la kétamine, quand dois-je consulter ?

Consultez sans attendre un médecin ou un urologue si vous ressentez :

  • des envies fréquentes d’uriner (pollakiuries) (plus de 10 fois par jour),
  • des envies urgentes (urgenturie),
  • le besoin de vous lever la nuit pour uriner (nycturie),
  • des brûlures en urinant,
  • des douleurs pelviennes ou abdominales persistantes,
  • du sang dans les urines,
  • une incontinence ou des fuites urinaires.

Ces signes peuvent avoir d’autres causes ; seul un médecin pourra établir le lien avec votre consommation de kétamine. D’où l’importance de lui en parler spontanément. Et n’attendez pas que les douleurs deviennent insupportables : plus le diagnostic est tardif, moins les lésions sont réversibles.

 

Ce que je dois savoir avant de consulter

  • Informez votre médecin de votre consommation de kétamine : sans cette information, le diagnostic peut être retardé de plusieurs mois,
  • Précisez la quantité (grammes par semaine) et la durée de consommation,
  • La kétamine n’est pas détectable par un dépistage urinaire classique : des analyses spécifiques seront nécessaires.

 

Pour l’entourage

  • Si votre proche se plaint de troubles urinaires et consomme de la kétamine, encouragez-le à consulter : la honte ou la peur du jugement sont les premiers obstacles au soin.
  • L’arrêt de la kétamine aggrave dans un premier temps la douleur vésicale (la kétamine est un analgésique). Un accompagnement médical spécialisé est indispensable pour traverser cette étape.
  • Orientez vers un CSAPA (Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie) ou un service d’urologie, idéalement en lien.
  • Appelez Drogues Info Service : 0 800 23 13 13 (gratuit, anonyme, 7j/7)

Références

[1] Bourillon A, Peyronnet B, et al. Management of ketamine cystitis: National guidelines from the French Association of Urology (CUROPF/CTMH). Fr J Urol. 2024;34(14):102754. doi:10.1016/j.fjurol.2024.102754

[2] https://www.apsf.org/article/ketamine-a-review-of-an-established-yet-often-underappreciated-medication/

[3] Domino EF, Warner DS. Taming the Ketamine Tiger. Anesthesiology. 2010;113(3):678-684. doi:10.1097/ALN.0b013e3181ed09a2

[4] AMM pour dépression résistante : https://ansm.sante.fr/tableau-acces-derogatoire/esketamine-janssen-28-mg-solution-pour-pulverisation-nasale

[5] OFDT. Kétamine — Synthèse des connaissances. Cadre légal. Disponible sur : ofdt.fr/ketamine-synthese-des-connaissances-1731

[6] Spilka S, Le Nézet O, Janssen E, et al. OFDT. Kétamine : tendances récentes en matière d’offre et de consommation. Note OFDT, juin 2025.

[7] Spilka S, Le Nézet O, Janssen E, et al. Les niveaux d’usage des drogues illicites en France en 2023. Tendances, OFDT, 2024, n°164.

[8] ANSM. Kétamine : risque d’atteintes uro-néphrologiques, endocriniennes et hépatiques graves. Lettre aux professionnels de santé, 30 août 2023. Disponible sur : ansm.sante.fr https://ansm.sante.fr/informations-de-securite/ketamine-une-utilisation-prolongee-entraine-des-atteintes-graves-hepatiques-et-uronephrologiques

[9] EUDA. Europe’s wastewater tells a new story: sharp drop in MDMA, but ketamine and cocaine climb. Communiqué EUDA, mars 2026. Disponible sur : euda.europa.eu

[10] Raingeard T, Soeiro T, Victorri-Vigneau C, et al. Health risks associated with non-medical use of ketamine in France: National surveillance insights from the French Addictovigilance Network, 2019–2023. J Psychopharmacol. 2026. doi:10.1177/02698811261420018

[11] Van Riel AJHP, van der Sanden WMH, de Kort LMO. Increased recreational ketamine use and subsequent outbreak of urological complications in The Netherlands. Clin Toxicol. 2025;63(8):545-549. doi:10.1080/15563650.2025.2513622

[12] Castellani D, Pirola GM, Gubbiotti M, et al. What urologists need to know about ketamine-induced uropathy: a systematic review. Neurourol Urodyn. 2020;39(4):1049-1062. doi:10.1002/nau.24341

[13] De Kort LMO. Ketamine cystitis: What all urologists should know. State-of-the-art Lecture, Congrès européen d’urologie (EAU 2026), Madrid, 13 mars 2026. Disponible sur : eaucongress.uroweb.org/news/new-concepts-and-challenges-in-functional-neurourology

[14] Van der Sanden W, Leerssen E, Wyndaele M, de Kemp V, de Kort L. Ketamine abuse also affects sexual health. Continence 12S (2024) 101540. doi:10.1016/j.cont.2024.101540. Disponible sur : ics.org/2024/abstract/198

[15] Ng CF, Chiu PKF, Li ML, et al. Clinical outcomes of augmentation cystoplasty in patients suffering from ketamine-related bladder contractures. Int Urol Nephrol. 2013;45(5):1245-1251. doi:10.1007/s11255-013-0501-4

[16] Chung SD, Wang CC, Kuo HC. Augmentation enterocystoplasty is effective in relieving refractory ketamine-related bladder pain. Neurourol Urodyn. 2014;33:1207-1211.