TUMEURS DU REIN : Carcinome à cellules rénales et facteurs environnementaux

04 janvier 2004

Mots clés : Rein, Cancer, carcinome à cellules rénales, facteurs de risque
Auteurs : LONGUEMAUX S., RODRIGUES-LIMA F., DUPRET J-M.
Référence : Prog Urol, 2003, 13, 5, 1194-1196, suppl. 2
  1. Exposition à la fumée de tabac
  2. Expositions d'origine
  3. Obésité
  4. Facteurs nutritionnels
  5. Données pharmacogénétiques

Bien que les facteurs étiologiques du carcinome à cellules rénales (CCR) soient encore largement méconnus, plusieurs ont été suggérés [1]. Compte tenu du rôle crucial du rein dans les processus d'excrétion, le rôle des facteurs chimiques de l'environnement (xénobiotiques et éléments chimiques inorganiques) à potentialité cancérogène a été plus particulièrement étudié.

Nous pensons utiles de définir au préalable xénobiotiques (composés exogènes ne faisant pas partie des constituants naturels des organismes vivants. Exemples : médicaments, pesticides, polluants industriels...) et crucifères (famille de plantes dicotylédones regroupant plus de 4000 espèces dont le chou, le brocoli, le colza, le cresson, le radis et le navet).

I. Exposition à la fumée de tabac

Outre ses effets néphrotoxiques généraux [2], la consommation de tabac est l'un des facteurs de risque de CCR les plus cités [1, 3, 4].

L'étude des effets du tabac sur le CCR a cependant produit des résultats inconstants, notamment en raison de l'insuffisance de la taille des populations étudiées et/ou du choix de populations contrôles recrutées en milieu hospitalier [5, 6]. Néanmoins des études portant sur un nombre élevé de sujets se sont avérées cruciales pour étayer l'existence d'une association entre tabagisme et CCR [6-8].

Au total, le lien de causalité entre consommation de tabac et CCR est aujourd'hui bien établi, Il serait à l'origine d'environ 20 à 30% des CCR parmi les hommes, et 10 à 20% parmi les femmes [4]. Les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), tels que le benzo[a]pyrène, présents dans la fumée de cigarette constituent des agents génotoxiques potentiels. La biotransformation de tous ces composés en métabolites génotoxiques, notamment sous l'effet des enzymes du métabolisme des xénobiotiques (EMX), constitue une étape essentielle dans l'acquisition de leur propriétés cancérogènes. Les métabolites ainsi formés pourraient, en passant dans l'urine, constituer un risque génotoxique pour les cellules tubulaires [8].

II. Expositons d'origine professionnelle

A la différence du cancer de la vessie, le CCR n'est pas considéré comme un type de tumeur fortement lié à des expositions chimiques en milieu professionnel. Cependant, à la suite de nombreuses études épidémiologiques entreprises depuis près d'un quart de siècle, un excès de risque a été rapporté chez des travailleurs exposés de façon prolongée à certains types d'agents chimiques [3, 4]. Les professions citées sont notamment celles occupées par les travailleurs des industries textiles, des entreprises de nettoyage à sec ou de peintures, des cokeries ou bien encore des industries pétrochimiques et métallurgiques [9-12]. Depuis quelques années, une attention particulière a été portée sur l'étude des relations pouvant exister entre l'exposition à un solvant organique chloré, le trichloroéthylène (TRI), et le risque de CCR qui, en 1995, a été classé par l'International Agency for Research on Cancer (IARC) comme cancérogène probable pour l'espèce humaine (groupe 2A) [13]. L'augmentation chez l'Homme de l'incidence du CCR en relation avec l'exposition au TRI a fait l'objet de nombreuses études contradictoires [14-17]. L'action potentiellement néphrocancérogène du TRI pourrait être a priori la conséquence de ses effets génotoxiques et néphrotoxiques [18]. L'existence de ces données fonctionnelles ne doit cependant pas faire oublier que les effets néphrocancérogènes du TRI chez l'homme restent à démontrer de manière certaine.

III. Obésité

Un résultat fréquemment cité par les études épidémiologiques sur le CCR est l'association entre obésité et risque de survenue de CCR, cette relation étant le plus souvent plus prononcée chez les femmes que chez les hommes [19]. Le facteur étiologique communément utilisé est l'indice de masse corporelle (IMC). Le mécanisme général conduisant à l'existence d'une association entre risque de CCR et obésité n'est pas élucidé, mais il semblerait que la fréquence des variations pondérales puisse jouer un rôle important [20]. Il a aussi été suggéré que l'obésité puisse être associée à une élévation de la concentration en oestrogènes circulants et moduler ainsi le risque de CCR. Cependant, il n'existe pas, au sein de la population féminine, suffisamment d'arguments épidémiologiques pour étayer cette hypothèse [21, 22].

IV. Facteurs nutritionnels

Les facteurs nutritionnels ont été les moins étudiés dans l'étiologie du CCR [23]. Néanmoins, certaines associations ont été mises en évidence. Ces facteurs de risque liés à l'alimentation sont notamment des apports énergétiques importants, de faibles apports en vitamine E et en magnésium ou bien encore la consommation de viande grillée [24]. A l'inverse, une alimentation riche en fruits, en crucifères et en légumes verts aurait un effet protecteur [25].

Le café, le thé et l'alcool ne semblent pas être des facteurs de risque du CCR [26]. La consommation d'alcool n'augmenterait le risque de CCR ni chez les hommes ni chez les femmes [27].

V. Données pharmacogénétiques

De nombreuses données épidémiologiques et fonctionnelles montrent que des xénobiotiques à potentialité cancérogène pourraient être impliqués dans le développement du CCR. Pour la majorité d'entre eux, leurs propriétés tumorigènes, et en particulier leur génotoxicité, sont la résultante de réactions métaboliques plus ou moins complexes qui mettent en jeu de nombreuses EMX. Le polymorphisme des gènes d'EMX (essentiellement liés à des variations nucléotidiques simples de type "single nucleotide polymorphism" ou SNP) constitue une source majeure de variabilité d'expression des EMX. L'étude de ces variations d'origine génétique et de leurs conséquences fonctionnelles est du domaine de la pharmacogénétique [28].

Le CCR n'a pour le moment fait l'objet que d'un nombre très réduit d'études pharmacogénétiques, portant sur un nombre restreint d'EMX [29]. Une étude de type cas-témoins, portant sur les polymorphismes de 7 gènes d'EMX, a toutefois permis de suggérer que la présence d'au moins un variant du gène de la monooxygénase à cytochrome P450 de type CYP1A1 pourrait accroître le risque de CCR [30]. La prise en compte de la consommation de tabac pourrait permettre de comprendre la mise en cause de CYP1A1. Cette enzyme est capable d'activer des hydrocarbures aromatiques polycycliques présents notamment dans la fumée de tabac. Son implication dans l'étiologie d'autres cancers a été rapportée [31]. Sur le plan moléculaire, l'expression de certains variants polymorphes d'EMX pourrait aussi être associée à une modulation du profil de mutations du gène VHL. Parmi ces variants, ceux de l'isoforme de la glutathion S-transférase GSTT1 et de l'arylamine N-acétyltransférase NAT1 [32].

Ces données suggèrent que l'activité d'EMX puisse exercer un effet sur les évènements précoces de la tumorigénèse rénale. Sous réserve d'exposition à des xénobiotiques néphrocancérogènes, l'expression de certaines combinaisons d'EMX pourraient donc moduler la formation d'adduits à ADN via la formation de certains métabolites génotoxiques.

VI. Conclusion

Les facteurs environnementaux qui sont les plus impliqués dans le risque de développement du CCR semblent être une consommation importante et prolongée de tabac ainsi qu'une obésité sévère. De nombreux travaux suggèrent cependant que l'exposition chronique à des concentrations élevées de certains polluants chimiques pourrait jouer un rôle non négligeable dans l'apparition du CCR au sein de populations exposées. La recherche de facteurs étiologiques doit être poursuivie, notamment grâce à de nouvelles approches pharmacogénomiques. Celles-ci pourraient contribuer à l'identification de xénobiotiques néphrocancérogènes et permettre ainsi une meilleure prévention environnementale.

Références

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