Radiothérapie conformationelle du cancer de prostate

25 novembre 2011

Auteurs : E. Gross
Référence : Prog Urol, 2011, 11, 21, 801-807




 




Introduction


Le cancer de prostate est une des premières causes de décès dans le monde. Son incidence est en augmentation, avec notamment plus 75 000 nouveaux cas en 2006 en France. De part le vieillissement de la population cette incidence ne fera que croître dans les années à venir. La radiothérapie est un des traitements de choix pour les cancers de prostate non métastatique. Autrefois la radiothérapie conventionnelle basait ses faisceaux sur des repères osseux sans repérage précis du volume à traiter. L’évolution des techniques de radiothérapie dans les années 1990/2000 ont permis l’utilisation en pratique courante de la radiothérapie tridimensionnelle conformationelle.


Indications


On peut actuellement classer les cancers de prostate en trois groupes pronostics différents identifiés par D’Amico : la classification repose sur l’examen clinique (toucher rectal), sur le score histologique de Gleason réalisé lors des biopsies prostatiques et sur le dosage sanguin de PSA. La radiothérapie est un traitement qui a sa place dans les trois groupes pronostics de la classification.

les cancers à faible risque (stade T1 à T2a et score histologique de Gleason<6 et PSA<10) : le traitement par radiothérapie exclusive est un standard de même que la chirurgie si l’espérance de vie du patient est supérieure à dix ans ;
les cancers à risque intermédiaire (stade T2b ou score histologique de Gleason=7 ou PSA compris entre 10 et 20) : La radiothérapie associée à une hormonothérapie courte ou la chirurgie sont des standards thérapeutique ;
les cancers à haut risque (stade T2c à T3/T4 ou score de Gleason>7 ou PSA>20) : le traitement de référence associe une radiothérapie à une hormonothérapie longue de deux ans minimum.


La décision thérapeutique est prise en réunion de concertation pluridisciplinaire ou sont représentés l’ensemble des spécialistes concernés par la pathologie (oncologue-radiothérapeute ; oncologue médical ; chirurgien ; radiologue ; anatomopathologiste).


Principe de radiobiologie


En radiothérapie on prescrit une dose sur un volume avec un nombre de fractions ou séance précis dans un temps donné (étalement). La dose biologique efficace dépend de la dose totale mais aussi de la dose par séance et de la durée du traitement.


En radiothérapie prostatique la dose par séance est de 1,8 à 2Gy/séance pour une dose totale de 70 à 76Gy étalé sur sept à huit semaines de traitement.


Appareils de traitement


Actuellement la majorité des appareils de traitement utilisés en radiothérapie sont des accélérateurs linéaires de particules. Ils sont composés d’un canon à électrons et d’un électro-aimant dont l’onde électromagnétique accélère les électrons dans un tube ou règne le vide appelé section accélératrice.


Au contact d’une plaque en tungstène les électrons génèrent un faisceau de photons X qui est modulé au niveau de la tête de l’accélérateur (Figure 1).


Figure 1
Figure 1. 

Section accélératrice et collimateur.




Un collimateur multilames permet ensuite de « sculpter » le faisceau pour lui donner la forme qui a été déterminée durant la phase de dosimétrie préparatoire au traitement. Les lames sont plombées et d’épaisseur variable selon les marques (1 à 0,4cm) (Figure 2).


Figure 2
Figure 2. 

Faisceau d’irradiation et collimateur multilames. Exemple d’un faisceau latéral d’une irradiation prostate/vésicules séminales.




La rotation du bras de l’accélérateur autour de la table de traitement permet d’obtenir l’angulation voulue pour chaque faisceau de 0 à 360 degrés.


L’aspect extérieur des accélérateurs est sensiblement le même quel que soit leur marque (Figure 3).


Figure 3
Figure 3. 

Exemple accélérateur linéaire.





Modalités du traitement


Principe de la radiothérapie conformationelle


La radiothérapie conformationelle adapte la distribution de la dose à la forme des volumes cibles permettant ainsi une personnalisation des traitements en fonction de l’anatomie de chaque patient. Elle permet aussi d’éviter au maximum l’irradiation des structures anatomiques au contact des volumes cibles et de déterminer précisément les doses reçues.


Détermination des volumes cibles


Scanner de préparation


La détermination des volumes cibles s’établit à partir du scanner de centrage/simulation qui est la première étape préliminaire au traitement après la consultation d’annonce.


Cette tomodensitométrie n’a pas un objectif diagnostic mais va permettre de placer un point de repérage sur le patient qui sera utilisé pour le repositionnement du patient sous l’appareil de traitement ; ce point est tatoué en regard du pubis du patient. On tatoue deux autres points latéraux à la même hauteur de table sur le patient de telle sorte à avoir un point de repère dans les trois dimensions de l’espace (isocentre). Ce point servira quotidiennement pour le positionnement du patient avant l’irradiation.


Le patient est positionné en décubitus dorsal, les bras croisés sur la poitrine avec une cale positionnée sous les genoux (kneefix ). Plusieurs autres types de moyens de contention peuvent être utilisés selon les centres pour obtenir la meilleure reproductibilité possible entre le scanner de préparation et l’ensemble des séances de traitement (coque thermoformée ; cale sous les genoux ; cales sur les pieds…) (Figure 4).


Figure 4
Figure 4. 

Exemple de moyen de contention : coque thermo-formée.




Étape de délinéation


Ce scanner va être utilisé par le radiothérapeute pour déterminer les organes cibles à irradier et les organes à risque au voisinage des organes cibles.


Dans le cas des cancers de prostate les organes cibles sont : la prostate ; les vésicules séminales±les aires ganglionnaires pelviennes de drainage (indication toujours débattue).


Les organes à risque sont : la vessie ; le rectum ; les têtes fémorales ; l’intestin grêle ; le bulbe pénien.


On utilise un logiciel spécifique qui permet de « contourer » l’ensemble de ces organes sur le scanner de repérage (Figure 5).


Figure 5
Figure 5. 

Détermination des volumes cibles. En orange : la vessie. En vert : le rectum. En bleue : la prostate.




Différents volumes sont définis sur ce scanner :

le Gross Tumor Volume (GTV) : ce volume correspond à la tumeur macroscopique visible ;
le Clinical Target Volume (CTV) : ce volume correspond à la tumeur et à ses extensions microscopiques visibles ou non (vésicule séminale ; extension extracapsulaire) ;
le Planning Target Volume (PTV) : ce volume correspond au CTV auquel on ajoute des marges automatiques liées aux mouvements possibles du patient et/ou de la prostate et aux erreurs de repositionnement.


On précise à la fin de l’étape de contourage la dose et le fractionnement souhaité pour chaque volume cible défini.


Détermination de la balistique et dosimétrie


Après avoir défini les structures anatomiques on place via un logiciel de dosimétrie plusieurs faisceaux d’irradiations (4 à 6) pour obtenir une répartition de dose convenable sur les structures définies.


On peut moduler de nombreuses variables comme le nombre de faisceau, leur angulation, leur pondération ou la mise en place d’un filtre plombé pour obtenir la meilleure répartition de dose possible.


Lorsque l’on veut donner une dose différente à deux volumes cibles différents (exemple du cancer de prostate avec irradiation des vésicules séminales ou on veut irradier la prostate à 74 Grays en 37 fractions et les vésicules séminales à 46Gy en 23 fractions) ; on détermine un premier plan ou les faisceaux d’irradiations sont conformés à la structure anatomique prostate et vésicule séminale puis un second ou les faisceaux sont conformés au volume prostate seul. Les faisceaux sont donc les mêmes jusqu’à 46Gy (Figure 6) puis modifiés de 46 à 74Gy.


Figure 6
Figure 6. 

Exemple de quatre faisceaux orthogonaux (un faisceau antérieur ; un faisceau postérieur ; un faisceau latéral gauche et un faisceau latéral droit) pour une première partie de traitement incluant la prostate et les vésicules séminales. En vert le volume prostate+VS ; en jaune la vessie et en marron le rectum.




On visualise la répartition de la dose coupe par coupe en utilisant des courbes d’isodoses qui nous permettent de voir la dose reçue dans l’ensemble des volumes définis (Figure 7).


Figure 7
Figure 7. 

Courbes isodoses et répartition de la dose sur plusieurs coupes axiales.




Il existe pour chaque organe à risque des doses moyennes ou maximales à ne pas dépasser. Par exemple, la dose reçue par le rectum doit être inférieure à :

50Gy dans 50 % du volume rectum ;
70Gy dans 25 % du volume rectum ;
74Gy dans 5 % du volume rectum ;
dose maximale à ne pas dépasser à 76Gy.


Les contraintes de dose pour chaque organe à risque sont répertoriées sur un guide des procédures.


Les critères de bonne couverture impose pour les organes à irradier que 95 % de la dose prescrite soit délivrée dans 95 % du volume à irradier sans dépasser 107 % de cette dose.


On utilise un histogramme dose/volume qui nous permet de savoir la dose reçue par pourcentage de volume de l’organe irradié (Figure 8).


Figure 8
Figure 8. 

Histogramme dose/volume.




En ordonnée on représente le pourcentage de volume de l’organe et en abscisse la dose en valeur absolue.


Pour chaque traitement il faut valider la répartition de dose sur les coupes axiales ; les faisceaux d’irradiations et l’histogramme dose/volume.


Déroulement du traitement


Le patient est convoqué quotidiennement week-end et jours fériés exclus. Il est placé dans la même position à chaque séance sur la table de traitement à partir des points définis au scanner et en dosimétrie. Tous les faisceaux de traitement sont délivrés chaque jour. La séance d’irradiation dure environ dix minutes.


Pour être dans la même situation anatomique que le jour de la simulation qui a servi de base pour l’ensemble du traitement il faut essayer d’avoir une réplétion des organes internes (vessie et rectum) la plus proche de celle obtenue le jour du scanner.


De façon hebdomadaire on vérifie le positionnement du patient à l’aide de radiographies réalisées sous appareil de traitement appelées image portale. Cette radio est comparée à l’image de référence qui est une reconstruction en trois dimensions établie à partir du scanner dosimétrique (Figure 9).


Figure 9
Figure 9. 

À gauche image de référence et à droite image portale permettant de vérifier le positionnement.




Plus récemment certains appareils permettent de réaliser une radiothérapie guidée par l’image ; ils sont équipés d’un imageur KiloVolt permettant de faire un scanner sur quelques coupes pour vérifier le repositionnement et la réplétion des organes creux (vessie ; rectum) (Figure 10).


Figure 10
Figure 10. 

Imagerie guidé par l’image exemple Xvi Elekta.




Au cours du traitement le radiothérapeute reçoit régulièrement le patient en consultation de surveillance pour vérifier la tolérance des toxicités aiguës du traitement essentiellement représentées par la toxicité digestive et urinaire dans les cancers de prostate.


Gestion des toxicités rôle des IDE


La radiothérapie est un traitement local et les toxicités qu’elle entraîne sont liées aux volumes d’irradiation concernés. En cours d’irradiation les effets irritatifs sont au premier plan et apparaissent en général à partir de la fin de la deuxième semaine d’irradiation. Au niveau urinaire les signes les plus fréquents sont : la pollakiurie ; l’augmentation du nombre des mictions nocturnes ; les impériosités et les brulures urinaires. Dans certains cas les premières séances peuvent aggraver une dysurie secondaire à l’œdème prostatique. Au niveau digestif l’irradiation rectale partielle et obligatoire va souvent modifier le transit des patients sur le versant diarrhéique et/ou constipation. Une anite peut aussi apparaitre. La gestion de ces effets radiques aigus se fait à la fois sur le versant médical et paramédical en rappelant notamment les règles hygiéno-diététiques édictées lors de la consultation d’annonce, à savoir :

hydratation suffisante (2 litres/jour si possible) ;
éviter les aliments pouvant accélérer le transit ou irriter le rectum (plats épicés ; crudités ; café ; alcool…)


Une plaquette résumant ces règles pourra être remise par les infirmières soit à la consultation d’annonce soit au moment de survenue de ces effets secondaires.


Les toxicités tardives de la radiothérapie doivent être dépistées lors des consultations de suivi. Les rectites et les cystites radiques sont à rechercher et à grader selon les échelles de toxicités. La rectite se manifeste principalement par des rectorragies. La plupart du temps une simple surveillance est indiquée devant le caractère intermittent et sans répercussion générale. Dans certains cas il faut réaliser des séances de laser ou des séances de caisson hyperbare pour améliorer ces saignements. La toxicité vésicale tardive est souvent retardée et gênante au plan fonctionnel avec notamment la persistance des signes irritatifs. Une hématurie est aussi possible et doit entraîner un contrôle cystoscopique pour éliminer une autre pathologie.


Au total les toxicités aigues et tardives d’une radiothérapie prostatique sont connues et prévisibles. Le rôle des IDE est primordial dans l’écoute du patient, dans le rappel que ces effets sont attendus ainsi que dans la mise en place des règles hygiéno-diététiques qui souvent permettent d’améliorer le quotidien de ces patients sans passer à la médication.


Avenir de la radiothérapie conformationelle


La radiothérapie conformationnelle est maintenant utilisée en pratique courante dans l’ensemble des centres de radiothérapie en France. Malgré la précision qu’elle apporte elle ne permet pas de délivrer des hautes doses (supérieure à 74Gy) dans le volume prostatique à cause des toxicités tardives rectales et urinaires qu’entraîneraient ces niveaux de dose.


Il est maintenant admis qu’il existe une relation entre la dose délivrée sur le volume prostatique et le contrôle local ; trois essais multicentriques randomisés l’ont démontré. Les techniques de radiothérapie par modulation d’intensité associées aux systèmes de repositionnement moderne permettent cette augmentation de dose en sécurité.


Conclusion


La radiothérapie conformationnelle est un tournant dans la prise en charge des cancers de prostate par radiothérapie. Elle permet un traitement personnalisé tout en sachant précisément la dose reçue par les organes à risque de voisinage ; elle est utilisée en pratique courante dans l’ensemble des centres de radiothérapie en France. En radiothérapie prostatique l’avenir est probablement représenté par les techniques de modulation d’intensité qui vont permettre d’augmenter la dose en sécurité.


Déclaration d’intérêts


L’auteur déclare ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.






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