Peurs et pleurs du cancer de prostate

25 décembre 2015

Auteurs : M.O. Bitker, A.-S. van Doren
Référence : Prog Urol, 2015, 16, 25, 1178-1179




 



« Il n'est point d'homme qui ne veuille être un despote quand il bande ! ». Jacques André commente cette citation de Sade : « La première contribution de la psychanalyse à la compréhension de la domination masculine suit le mouvement de l'érection. L'homme est un homo-erectus, le pouvoir appartient à ceux qui se dressent, pas à ceux qui se baissent ». Derrière ceux qui se baissent, il est assez aisé d'entendre les résonances fantasmatiques avec la maladie et la vieillesse que Chateaubriand qualifie de naufrage et des vieux qu'il qualifie d'épaves. Même si se baisser peut avoir une valence active, de choix assumé ou consenti, on peut également y voir les figures de la passivité, de la soumission voire de l'infamie. C'est en gardant ceci à l'esprit, qu'il convient d'écouter et d'entendre les patients porteurs d'un cancer de la prostate.


Au carrefour des espaces somato-psychique et sexuel, le cancer de la prostate interroge quant aux conséquences psychiques des traitements curateurs mais aussi castrateurs que l'on propose aux patients. Paradoxalement, cela reste une clinique encore taboue et boudée les « psy » qui s'intéressent plus volontiers au cancer du sein.


Derrière le manifeste : il n'y a pas ou si peu de psychologue en urologie, il y a le latent.


Peut-être est-il difficile de penser une maladie qui viendrait malmener le centre du référentiel et la théorie sexuelle infantile, partagée par tous, celle du primat du phallus. Bien sûr que dans la réalité consciente, cela ne semble pas un argument très recevable, mais Jacques André nous le rappelle : « Comme pour toute théorie sexuelle infantile, cela n'a guère de sens de la dire vraie ou fausse. Le phallus c'est comme Dieu, il suffit d'y croire pour qu'il existe » ! Mais justement, si tout le monde y croit, le cancer de la prostate vient alors jouer les trouble-fêtes. Maladie de l'homme mûr, elle a ceci de particulier qu'elle émerge dans le climat de blessure narcissique d'un vieillissement débutant. En effet, certains évènements de vie comme les perspectives de la retraite, les premiers petits-enfants, sont déjà venus rappeler au sujet qu'il n'était pas éternel.


En outre, il est difficile voire impossible de se soustraire au poids environnemental. Nous sommes tous inscrits maintenant dans une société où les cultes du corps et de la performance font foi et loi. Ces hommes sont donc à la fois confrontés à la tyrannie du bien vieillir, à son injonction paradoxale (« vieillissez bien donc ne vieillissez pas ! ») mais également au dogme du mâle infaillible. Depuis leur plus tendre enfance, les petits garçons sont bercés dans l'idée quelque peu tyrannique et culpabilisatrice que « pour être viril, il faut "bander" ». Comment ne pas éprouver de la honte quand, sous l'effet d'un diagnostic, vous vous dites que votre corps vous lâche, que vous êtes vieux et deviendrez bientôt impuissant ?


Si l'homme est complètement sidéré à l'idée de perdre ses érections et semble souvent relativement serein quant à son pronostic vital, conformément aux dires de l'urologue, son épouse - qui a pourtant entendu le même discours - se montre quant à elle très inquiète pour le devenir de son mari et paradoxalement assez sereine quant à la vie sexuelle du couple.


Si cela rejoint bien la proposition freudienne d'une angoisse de perte d'amour propre aux femmes, en opposition à une angoisse de castration, plus narcissique et masculine, on peut ironiser en disant que les angoisses des uns (j'ai peur de ne pas être à la hauteur) « s'accouplent » avec celles des autres (j'ai peur de le perdre). Bien sûr au regard du déclin physiologique, le malaise post-ménopausique n'invite plus à la même fougue charnelle qu'au printemps de la vie, mais il convient absolument d'entendre chez l'homme la fonction protectrice de ces réactions psychiques. Il est en effet peut-être plus facile et confortable pour ces hommes de craindre de ne plus avoir d'érection que de redouter de mourir.


Mais le déplacement de l'angoisse de mort sur l'angoisse de castration est un « luxe » qui n'est pas offert à tout le monde. En effet, pour certains la castration est déjà synonyme de mort. Ceux-là, pour qui l'investissement phallique est essentiel et psychiquement vital préfèrent parfois refuser de se faire soigner au prix de leur vie : vivre « castré » ou mourir intact/vivre à genoux ou mourir debout, dilemme cornélien qui n'offrirait à certains aucune autre alternative que la fuite et le déni.


Déclaration de liens d'intérêts


Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d'intérêts.






© 2015 
Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.