L’urètre de Napoléon, un conduit vers la fin de l’Empire

25 septembre 2018

Auteurs : Q.C. Le Clerc
Référence : Prog Urol, 2018, 10, 28, 461-463
Introduction

Napoléon est mort d’un cancer de l’estomac. Une autre hypothèse peut être proposée, celle d’une pathologie uronéphrologique.

Matériel et méthode

Il s’agit d’une étude historique se basant sur le rapport d’autopsie d’Antommarchi et des hypothèses formulées selon les symptômes urinaires et néphrologiques présentés pendant sa vie.

Résultats

Napoléon a présenté des signes de néphropathie dans un probable contexte de syndrome métabolique et de nombreux signes de dysurie précoce sur probable sténose de l’urètre liée à la pratique intensive de cheval.

Conclusion

L’urètre de Napoléon a conduit la France de l’empire à la république.




 



Napoléon est mort le 5 mai 1821 à Longwood sur l'île de Sainte-Hélène [1]. Les débats sont vifs et passionnels quant aux étiologies de son décès. Des théories diverses et variées se sont multipliées entre la théorie de l'empoisonnement à l'arsenic retrouvé dans les cheveux du souverain [2] et la théorie du cancer de l'estomac selon le rapport d'autopsie d'Antommarchi [3] « l'estomac était percé de part en part dans le centre de cette petite induration... ».


De nos jours, il est communément admis que son décès est attribué à un cancer de l'estomac par infection à l'Helicobacter Pylori [4].


Une autre théorie peut découler de ce rapport : celle d'une pathologie néphro-urologique.


Les symptômes urologiques


La vie de Napoléon, est rythmée par de très nombreux symptômes urinaires. Lemaire [5] note qu'il souffrait régulièrement de dysurie rebelle, le plus souvent après de longues chevauchées en cheval et présentait des troubles urinaires du bas appareil urinaire avec jet hésitant « le front appuyé à la paroi, les jambes écartées... » correspondant à des symptômes de la phase mictionnelle. Il avait également des signes de nycturie, symptômes classiques de troubles de la phase de remplissage [6].


En effet, Napoleon ne dormait plus avec Marie-Louise, son épouse de deuxième noce qui ne supportait plus les réveils nocturnes. Pour expliquer cette nycturie, Napoléon pouvait souffrir d'un syndrome d'apnée du sommeil responsable d'une inversion du rythme nycthémérale de l'excrétion urinaire [7, 8]. En effet, il est relaté, que dès 1810, Napoléon souffrait d'obésité pendant le consulat [9], citant « [...] son ventre était très fort, ses cuisses grosses et hors de proportion... ». Il lui arrivait parfois de ne pas pouvoir uriner pendant 24heures évoquant des épisodes de rétention aiguë d'urine ; nécessitant l'aide de son chirurgien Yvan lors de la marche sur Moscou [5]. Ces contemporains parlent même de « trachéite fébrile » précédant la bataille de Moskova [10] ce qui d'après Constant, a empêché Napoléon d'analyser convenablement le champ de bataille, permettant ainsi aux Russes de renforcer les hauteurs de Borodino [11]. D'après le général de Ségur, le jour de la bataille, Napoléon a présenté un probable urosepsis évocateur de prostatite associé à « un rhume ». Cette « trachéite fébrile », nous fait donc plutôt évoquer un Å“dème aigu du poumon conséquence d'une rétention hydrosodée sur insuffisance rénale liée à un urosepsis probablement d'origine obstructive (prostatite ?). Napoléon a continué d'être dysurique pendant toute la campagne de Russie « avec des sédiments remplissant le tiers du vase » [12], suggérant la constitution de calculs vésicaux ou d'une pyurie d'origine obstructive.


Hillemand a conclu que les symptômes urinaires « ont empêché Napoléon de profiter à fond de sa victoire de Borodino et contribuèrent largement à sauver l'armée russe » [13].


Par la suite, d'avril à mai 1815, Napoléon présentait de nouveau des crises de dysuries aggravant son état avant la bataille de Waterloo le 18 juin 1815, « physiquement et mentalement exténué », selon Rothenberg [14], ce qui scellera définitivement le sort de l'empereur pour un exil sur l'île de Sainte-Hélène.


Considérant le rapport d'autopsie, Antommarchi relate [3] : « La vessie, vide et très rétrécie, renfermait une certaine quantité de gravier mêlé avec quelques petits calculs. De nombreuses plaques rouges étaient éparses sur la membrane plus composée ou muqueuse ; les parois de cet organe étaient en état anormal. ».


En analysant les symptômes du bas appareil présentés par le souverain et le rapport d'autopsie, on peut considérer que ses troubles du bas appareil peuvent être liés à trois mécanismes d'origine obstructif.


On peut évoquer par argument de fréquence l'obstruction sous-vésicale par l'hypertrophie bénigne de la prostate ou par maladie du col vésical ou bien encore par une sténose de l'urètre consécutive à une urétrite infectieuse liée le plus souvent au Neisseria gonorrhea (gonocoque) ou post-traumatique (par la pratique intensive du cheval ou une chute à califourchon).


L'hypothèse de la sténose de l'urètre peut être retenue compte tenu de l'âge jeune de cette dysurie, des épisodes rapprochés de rétention aiguë d'urine avec mauvaise vidange vésicale (voiding) responsable de la formation de calcul vésicaux (« graviers »), d'urosepsis (« trachéite fébrile ») et épaississement de la vessie en conséquence de l'obstacle. Cette sténose est la conséquence, soit d'une chute, ou bien liée à la pratique intensive du cheval. En effet, Napoléon en tant que chef de guerre s'est exposé régulièrement au champ de bataille capable également de parcourir 80km à cheval pour rejoindre son armée et à présenter de nombreuses chutes de cheval.


L'hypothèse de la sténose post infectieuse semble éliminée bien que Napoléon eût affaire à de nombreuses femmes, mais aucune donnée de la littérature ne retrouve d'infection urinaire à type d'urétrite chez Napoléon dans son jeune âge. Néanmoins, l'hypertrophie bénigne de prostate n'est pas exclue, mais Napoléon avait moins de 40 ans quand ces symptômes ont débuté et le rapport d'autopsie ne cite en aucun cas la présence d'une volumineuse prostate ou d'un lobe médian pouvant être responsable de cette obstruction.


Les symptômes néphrologiques


Napoléon souffrait probablement d'une insuffisance rénale chronique sur probable néphropathie soit d'origine vasculaire (néphroangiosclérose) par hypertension artérielle ponctuée par des épisodes d'insuffisance rénale aiguë soit par néphropathie interstitielle liée aux épisodes d'urosepsis par sa pathologie obstructive. Pendant le consulat, il présente un embonpoint pouvant évoquer le syndrome métabolique et donc une hypertension artérielle associée, responsable secondairement de néphroangiosclérose.


Dès 1795 à Mantoue, Napoléon présentait une anxiété permanente avec notion de céphalées fréquentes occipitales et frontales (« fluxion de la tête ») et ses acouphènes ce qui peut traduire une éventuelle atteinte hypertensive [15].


En 1803, Corvisart fut appelé pour une hémoptysie traitée efficacement par des vésicatoires et des règles hygiénodiététiques révélant un probable Å“dème aigu du poumon [15].


Le médecin Mestivier dans un bulletin de santé datant de septembre 1812, relate que l'empereur présente un Å“dème des membres inférieurs avec anurie sur probable rétention aiguë d'urine avec probablement une insuffisance rénale aiguë. En effet, dans la nuit du 6 au 7 septembre, l'état clinique de l'empereur se dégrade avec un Å“dème aigu du poumon par probable arythmie par fibrillation auriculaire marquée par « une toux continuelle et sèche, une respiration difficile et entrecoupée. L'urine ne sortant que goutte à goutte est bourbeuse et sédimenteuse. Le bas des jambes et les pieds extrêmement Å“dématiés. Le pouls serré, fébrile et irrégulier » [12].


L'hypothèse de sa mort


L'hypothèse de sa mort résulte d'une probable cascade d'événements.


On peut penser que Napoléon soit mort d'une insuffisance rénale aiguë par une intoxication par l'absorption de hautes doses de Calomel (Mercure) les jours précédents sa mort (dix grains de Calomel donnés au lieu de un ou deux grains) sur insuffisance rénale chronique consécutive d'une probable néphroangiosclérose par phénomène hypertensif ou par néphropathie interstitielle suite aux épisodes infectieux consécutifs d'une obstruction sous-vésicale : la sténose de l'urètre.


Napoléon, souverain hors pair, est probablement mort d'une pathologie uronéphrologique sur une probable pathologie urétrale. Comme il le dira lui-même à Sainte-Hélène « C'est là ma partie faible ! C'est par là que je périrai. ».


L'urètre de Napoléon a donc probablement conduit la France de l'Empire à la République.


Déclaration de liens d'intérêts


L'auteur déclare ne pas avoir de liens d'intérêts.



Références



Moore Thomas, la mort de napoléon dithyrambe  :  (1821). 
Forshufvud S., Smith H., Wassen A. Arsenic content of Napoleon's hair probably taken immediately after his death Nature 1961 ;  192 : 103-105 [cross-ref]
Antommarchi F. Les derniers moments de Napoléon en complément du mémorial de Sainte-Hélène  Bruxelles: T1 et 2. H. Tarlier (1825). 
Di Costanzo J. Napoléon à Sainte-Hélène : les causes de la mort Hepato-Gastro Oncologie Dig 2002 ;  9 (2) : 75-78
Lemaire J.F. La médecine Napoléonienne  :  (2013). 
Haab F., Amarenco G., Coloby P., et al.   :  (2004). 1103-1111
Chouard C.H., Meyer B., Chabolle F. Napoléon souffrait-il du syndrome d'apnées du sommeil ? Ann Oto-Laryng (Paris) 1988 ;  105 : 299-303
Peyronnet B., Pradère B., Bruyère F. Prise en charge de la nycturie : une entité nosologique au sein des troubles mictionnels de l'homme Prog Urol 2014 ;  24 : 80-86 [cross-ref]
Hillemand P. Pathologie de Napoléon  : La Palatine (1970). 71
Constant B. Mémoires sur les cent jours  Tübingen: Niemeyer (1993). 604
Lejeune Mémoires du général Lejeune 1792-1813  Paris: Édition du Grenadier (2001). 398
Grmek M.D., Huard P. Napoléon et la médecine  Paris: Da Costa (1970). 384
Hillemand P. Les médecins de Napoléon à Sainte-Hélène Presse Med 1967 ;  12 : 631-637
Rothenberg G.E. Atlas des guerres napoléoniennes  Paris: Autrement (2000). 224
Krameisen J. Répercussions de l'état de santé des chefs d'état sur l'histoire de France  :  (2002). [Thèse de médecine].






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