Les urgences urologiques en milieu hospitalier universitaire à Dakar : aspects épidémiologiques, cliniques et thérapeutiques

25 novembre 2008

Auteurs : B. Fall, B. Diao, P.A. Fall, Y. Diallo, Y. Sow, A.A.M. Ondongo, M. Diagana, A.K. Ndoye, M. Ba, B.A. Diagne
Référence : Prog Urol, 2008, 10, 18, 650-653




 




Introduction


Les urgences urologiques occupent une part importante, mais souvent sous-estimée de l’activité d’un service d’urologie. Leur prise en charge dans un contexte largement dominé par l’activité réglée pose de nombreux problèmes. En Afrique, d’une manière générale et au Sénégal en particulier bien que l’urgence soit un motif habituel d’hospitalisation dans les hôpitaux publics [1], les données sur l’épidémiologie des urgences urologiques sont rares.

Le but de notre étude était de présenter les aspects épidémiologiques et thérapeutiques des urgences urologiques en milieu africain.


Matériel et méthodes


Nous avons réalisé une étude rétrospective sur une période de 20 mois (septembre 2002 à mars 2004) colligeant toutes les urgences reçues par l’équipe de garde au service d’urologie-andrologie de l’hôpital Aristide-Le-Dantec de Dakar. L’équipe de garde était composée d’un ou de deux infirmiers, d’un médecin en spécialisation couvert par un chef de clinique assistant ou un professeur d’urologie en astreinte. Il existe au niveau du service une unité d’hospitalisation des urgences dirigée par un professeur d’urologie. Le médecin de garde assurait, par ailleurs, la surveillance des malades hospitalisés dans tout le service d’urologie notamment les opérés récents.

Concernant les urgences urologiques nous nous sommes intéressés à l’âge et au sexe des patients, au diagnostic, au nombre de malades hospitalisés et au type d’intervention chirurgicale réalisée en urgence. Le sondage urétral bien que considéré par certains comme un acte médical n’est pas un acte chirurgical. Les malades vus par le médecin de garde pour des pathologies urogénitales qui ne relèvent pas de l’urgence ou pour des urgences d’une autre spécialité (hernie inguinale étranglée, anurie non obstructive) ont été exclus de cette étude.


Résultats


Nous avons enregistré 1237 patients. L’âge moyen de nos patients était de 58,8 ans (un mois à 94 ans). Le rapport selon le sexe (M/F) était de 20,32. Ces patients avaient un âge supérieur ou égal à 60 ans dans 50,7 % des cas. Les affections les plus fréquentes étaient la rétention aiguë d’urine (53 %) et les infections urogénitales qui représentaient dans leur ensemble 16,4 % des cas (Tableau 1). Les principales étiologies des rétentions d’urine étaient les tumeurs prostatiques (66,5 %) et la sténose de l’urètre (23,3 %) (Figure 1). Les gangrènes des organes génitaux externes représentaient 4,1 % des urgences urologiques, les traumatismes urogénitaux 3,7 % et le priapisme 1,3 %. Parmi les traumatismes urogénitaux, les plus fréquents étaient le traumatisme fermé des bourses (45,6 %) et la rupture de l’urètre (23,9 %) (Tableau 2). Le nombre d’hospitalisation en urgence était de 372 cas (30 %). En urgence, 331 interventions chirurgicales ont été effectuées. Les principaux gestes réalisés étaient la pose d’un cystocathétérisme suspubien (59,8 %) et le débridement d’une gangrène des organes génitaux externes plus cystostomie de dérivation (15,4 %) (Tableau 3).


Figure 1
Figure 1. 

Principales étiologies des rétentions d’urine (aiguë et chronique).





Discussion


La rétention aiguë d’urine est l’urgence urologique la plus fréquente dans notre pays. Cela s’explique par le fait qu’elle y constitue l’une des principales circonstances de découverte des tumeurs prostatiques et de la sténose de l’urètre. En effet, pour des raisons socioéconomiques et culturelles la plupart des personnes porteurs de ces pathologies ne consulte qu’à la phase de complications. L’âge moyen de nos patients était de 58,8 ans et 50,7 % d’entre eux avaient un âge supérieur ou égal à 60 ans. En Espagne, Parra et al. [2] ont trouvé un âge moyen de 53 ans et une plus grande incidence des urgences urologiques chez les hommes de plus de 60 ans. Cependant, dans les pays européens la rétention aiguë d’urine n’est pas l’urgence urologique la plus fréquente. Elle représentait 22 % des motifs de consultations en France [3] tandis que son incidence annuelle était de 3,06 par mille en Angleterre [4]. Les principales étiologies de la rétention d’urine dans cette étude étaient les tumeurs prostatiques et la sténose de l’urètre. Ces résultats sont comparables à ceux de Ikuerowo et al. [5] au Nigeria où l’hypertrophie bénigne de la prostate (64 %) et la sténose de l’urètre (28,4 %) sont les principales étiologies de la rétention aiguë d’urine. Cette très grande incidence de la rétention aiguë d’urines dans notre pays engendre de nombreux problèmes. En effet, la plupart de ces patients vont nécessiter un traitement chirurgical et seront obligés de patienter des mois dans l’attente de ce traitement. Il en résulte de longues durées de port de sonde urinaire à demeure, durées pendant lesquelles les patients sont exposés à des complications infectieuses en plus de la détérioration de leur qualité de vie et du coût économique de cette affection [5, 6].

Les infections urogénitales représentaient dans leur ensemble 16,4 % des cas. Leurs particularités dans notre étude étaient la fréquence des gangrènes des organes génitaux externes et du périnée (4,1 %) et la rareté des pyélonéphrites aiguës obstructives (0,8 %). Les gangrènes des organes génitaux externes rencontrées ici sont essentiellement des complications d’une sténose de l’urètre. Le diagnostic était souvent tardif à un stade où l’extension locorégionale des lésions était importante. Le traitement reposait sur une bi- ou triantibiothérapie et sur un débridement chirurgical éventuellement répété, excisant toutes les zones nécrosées. Une cystostomie était presque systématiquement associée au débridement chirurgical. Les gangrènes des organes génitaux externes n’ont pas été rapportées dans la plupart des études européennes sur les urgences urologiques [2, 3, 7]. Ces gangrènes des organes génitaux externes et les rétentions d’urines dues dans 26,36 % à la sténose de l’urètre font de cette sténose de l’urètre la seconde pourvoyeuse d’urgences urologiques dans notre pays après les tumeurs prostatiques. Le drainage en urgence des pyélonéphrites aiguës obstructives ne représentait que 3,3 % des interventions chirurgicales réalisées dans cette étude alors que dans l’étude de Mondet et al. [3] en France elle constituait 31 % des interventions. Ce drainage consistait dans tous les cas à une néphrostomie de dérivation. La montée de sonde JJ n’a pas été réalisée ici faute d’équipements adéquats. Nous pensons que la fréquence réelle de ces pyélonéphrites aiguës obstructives dans notre pays est beaucoup plus importante vue la fréquence des pathologies pouvant entraîner une obstruction de la voie excrétrice supérieure comme la lithiase urétérale et les séquelles de bilharziose ou de tuberculose urogénitale. Par ailleurs, la plupart des patients hospitalisés pour colique néphrétique fébrile et traités par la suite par néphrostomie de dérivation l’ont été dans les 48 à 72heures. Ces dernières interventions n’ont donc pas été prises en compte dans l’activité de l’équipe de garde.

Les traumatismes des organes génitaux externes étaient les traumatismes urogénitaux les plus fréquents. Ils étaient le plus souvent bénins et survenaient lors des rixes ou comme accidents de sports. Une exploration scrotale a été effectuée dans six cas devant une hématocèle ou une suspicion de rupture de l’albuginée. Pour des traumatismes plus violents (accidents de la voie publique), Paparel et al. [8] ont trouvé que les reins (43 %) et les testicules (24 %) étaient les organes urogénitaux les plus atteints. Les accidents de circoncision sont fréquents dans notre service [9, 10] à cause de l’effet centre. En effet, ces complications font suite à des circoncisions réalisées par des charlatans ou des agents paramédicaux en dehors du service. En urgence, il s’agissait souvent de complications à type d’hémorragie minime, mais persistante, de surinfection de la plaie, d’amputation totale ou partielle du gland (deux cas) ou de rétention d’urine.


Conclusion


L’urgence urologique la plus fréquente était la rétention d’urine chez la personne âgée. La gravité et la fréquence de certaines pathologies comme la gangrène des organes génitaux externes et le priapisme font que la création d’une garde propre à la spécialité est une option raisonnable dans l’organisation du système de soins de notre pays.



 Niveau de preuve : 5.





Tableau 1 - Répartition des urgences urologiques.
Pathologie  Nombre de cas  Pourcentage (%) 
Rétention aiguë d’urine  656  53,0 
Rétention chronique incomplète d’urine  95  7,6 
Infection urogénitale  143  11,5 
Pyélonéphrite aiguë obstructive  11  0,8 
Gangrène des organes génitaux externes et du périnée  51  4,1 
Hématurie totale  88  7,1 
Colique néphrétique  76  6,1 
Torsion du cordon spermatique  35  2,8 
Priapisme  17  1,3 
Traumatismes urogénitaux  46  3,7 
Accidents de circoncision  19  1,5 





Tableau 2 - Répartition des traumatismes urogénitaux.
Type de traumatisme  Nombre de cas (n =46)  Pourcentage (%) 
Traumatisme fermé du rein  8,6 
Rupture de la vessie  4,3 
Traumatisme fermé des bourses  21  45,6 
Plaie scrotale  13,0 
Rupture de l’urètre  11  23,9 
Fracture de verge  4,3 





Tableau 3 - Interventions chirurgicales réalisées en urgence.
Gestes  Nombre de cas (n =331)  Pourcentage (%) 
Cystocathétérisme suspubien  198  59,8 
Exploration+suture de plaie scrotale  1,8 
Exploration scrotale  41  12,3 
Trocardisation (Winter)  16  4,8 
Intervention d’Al-ghorab  2,4 
Débridement+cystostomie  51  15,4 
Néphrostomie de dérivation  11  3,3 




Références



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Parra M.L., Lopez Pacios J.C., Pineiro F.M.C., Sanchez M.J.M., Menedez C.M.J., Astorgano de la Puente C., et al. Urologic disease emergency: clinico-epidemiolgic analysis at a district hospital Arch Esp Urol 2001 ;  54 : 411-415
Mondet F., Chartier-Kastler E., Yonneau L., Bohin D., Barrou B., Richard F. Épidémiologie des urgences urologiques en centre hospitalier universitaire Prog Urol 2002 ;  12 : 437-442
Cathcart P., Meulen J.V.D., Armitage J., Emberton M. Incidence of primary and recurrent acute urinary retention between 1998 and 2003 in England J Urol 2006 ;  176 : 200-204 [cross-ref]
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Danuser H., Ackerman D.K., Studer E.U. Urological emergencies Schweiz Med Wochenschr 1993 ;  123 : 749-755
Paparel P., N’diaye A., Laumon B., Caillot J.L., Perrin P., Ruffion A. The epidemiology of trauma of the genitourinary system after traffic accidents: analysis of a register of over 43,000 victims BJU Int 2006 ;  97 : 338-341 [cross-ref]
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Ba M., Ndoye A., Fall A., Sylla C., Guèye S.M., Diagne B.A. Les fistules péniennes après circoncision : à propos de 20 observations Andrologie 2000 ;  10 : 75-77 [cross-ref]






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