Le profil des urgences urologiques au CHU de Conakry, Guinée

25 mars 2010

Auteurs : A. Bobo Diallo, I. Bah, T.M.O. Diallo, O.R. Bah, B. Amougou, M.D. Bah, S. Guirassy, M. Bobo Diallo
Référence : Prog Urol, 2010, 3, 20, 214-218




 




Introduction


Les urgences urologiques répondent à des situations où domine l’existence d’une souffrance grave qui exige que soient apportés aux malades un soulagement et à la famille angoissée un apaisement conséquent.

Les urologues, dans leur pratique quotidienne, connaissent un nombre important de situations qui nécessitent une prise en charge en urgence (rétention d’urine, traumatismes, torsion du cordon spermatique, pyélonéphrite obstructive, priapisme, gangrène des organes génitaux externes…) sous peine de graves séquelles fonctionnelles, voire du décès du patient [1].

En France, les consultations d’urologie en urgence sont, en moyenne, de cinq consultations par jour et les hospitalisations en urgence représentent 8 % de l’ensemble des hospitalisations d’urologie au sein du groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière de Paris [1].

En Guinée, en 1996, les urgences urologiques représentaient 7,70 % des urgences médicochirurgicales à l’hôpital national Ignace-Deen et constituaient 60 % des admissions du service [2].

L’objectif de ce travail est de ressortir le profil des urgences urologiques reçues au CHU de Conakry en appréciant leur prise en charge dans notre contexte de travail.


Patients et méthode


Il s’agit d’une étude rétrospective de type descriptif portant sur 757 urgences urologiques colligées durant une période de trois ans (1er janvier 2005 au 31 décembre 2007). Il s’agissait d’un échantillonnage exhaustif des cas d’urgences urologiques enregistrés par l’équipe de garde du service d’urologie au CHU de Conakry. Cette équipe de garde était composée d’un chirurgien urologue en astreinte, d’un médecin en spécialisation et d’un infirmier. Cependant, la démographie médicale dans le pays est composée de deux hôpitaux nationaux situés dans la capitale qui forment le CHU de Conakry, de sept hôpitaux régionaux, de 33 hôpitaux préfectoraux et de plusieurs centres et postes de santé périphériques. En ce qui concerne plus particulièrement l’urologie, il n’existe qu’un seul service qui se trouve dans l’un des deux hôpitaux nationaux qui forment le CHU de Conakry. De ce fait, de nombreuses urgences urologiques sont prises en charge dans des structures chirurgicales surtout à l’intérieur du pays. Ainsi, ont été inclues dans notre étude toutes les consultations et interventions chirurgicales effectuées en urgence par l’équipe de garde et relevées avec toutes les données cliniques, paracliniques et thérapeutiques dans le registre de garde durant la période d’étude. Ont été exclues de notre étude toutes les urgences (consultations et interventions chirurgicales) reçues pendant la période d’étude, non relevées dans le registre de garde, les consultations et interventions chirurgicales effectuées en urgence par un autre chirurgien urologue ne faisant pas partie de l’équipe de garde et les consultations en urgence effectuées chez un patient déjà hospitalisé dans un service du CHU de Conakry. Les variables étudiées étaient d’ordre épidémiologique (la fréquence, l’âge, le sexe, la provenance, la profession), clinique (les antécédents, le terrain, les motifs de consultation et les pathologies diagnostiquées) et thérapeutique (la prise en charge et le devenir du patient).


Résultats


L’âge moyen de nos patients était de 56 ans avec des extrêmes de deux et 96 ans. Cinquante-huit pour cent de nos patients avaient un âge supérieur ou égal à 60 ans. Le rapport selon le sexe (M/F) était de 16,60. En ce qui concerne la catégorie socioprofessionnelle, les fermiers et les ouvriers étaient les plus représentés avec, respectivement, 40,6 (n =307) et 21 % (n =159). Soixante-huit pour cent des patients provenaient de la Basse Guinée, 21 % de la Moyenne Guinée, 7,8 % de la Haute Guinée et 2,2 % de la Guinée forestière. Cinquante-neuf pour cent des patients sont venus directement dans le service et 41 % des patients référés à partir d’autres services de l’intérieur du pays. Les principales urgences reçues étaient la rétention d’urine vésicale, l’hématurie et les traumatismes urogénitaux avec, respectivement, 73,9, 9,6 et 7 % (Tableau 1). Les principales étiologies des rétentions d’urine vésicale étaient les tumeurs prostatiques (65,3 %) et la sténose urétrale (25,6 %) (Tableau 2). Les affections responsables de l’hématurie étaient la lithiase urinaire (31 %), les tumeurs de vessie (23,6 %), les tumeurs prostatiques (15,4 %) et les infections urinaires spécifiques, à savoir la bilharziose urinaire (12,5 %) et la tuberculose urogénitale (8,2 %). Les différents traumatismes urogénitaux colligés sont mentionnés dans le Tableau 3. Sur le plan thérapeutique, les gestes effectués en urgence sont répertoriés dans les Tableau 4, Tableau 5.


Discussion


La prise en charge des urgences urologiques constitue une part importante de l’activité quotidienne de notre service avec 22 % de l’ensemble des admissions du service. La rétention d’urines vésicales a constitué la première urgence urologique dans notre étude avec 73,9 % des cas. Ce constat avait déjà été fait par Diallo et al. [2] en 1996 dans une étude portant sur les urgences urologiques dans le même service avec 82 % de rétention d’urine vésicale. Si, au Sénégal, la rétention aiguë d’urine constitue également la première urgence urologique avec 53 % des cas [3], en France elle ne vient qu’en deuxième position après les lombalgies comme le stipule l’étude de Mondet et al. [1]. Les tumeurs prostatiques et la sténose urétrale constituaient les principales étiologies des rétentions d’urine vésicale dans notre étude. Ces deux pathologies sont également les principales pourvoyeuses de rétention aiguë d’urine dans les études de Fall et al. [3] au Sénégal et Ikuerowo et al. [4] au Nigeria. Ndemanga et al. [5], dans une étude portant sur la rétention aiguë d’urine, ont constaté que l’hypertrophie bénigne de la prostate en était l’étiologie dans 47,8 % des cas suivie de la sténose urétrale et du cancer de la prostate dans respectivement 27 et 16,9 % des cas. La grande incidence des rétentions d’urine vésicale dans notre série s’expliquerait par le fait que nos patients consultent tard en raison du bas niveau socioéconomique, d’une part, et, d’autre part, du fait que la plupart d’entre eux sont analphabètes donc ils commencent toujours par chez le guérisseur.

Dans notre série, l’âge moyen de nos patients était de 56 ans avec des extrêmes de deux et 96 ans ; cet âge moyen était de 58,8 ans dans l’étude de Fall et al. [3]. Pour Mondet et al. [1], l’âge moyen des patients était de 53,18 ans avec des extrêmes de 15 et 100 ans et les patients de plus de 80 ans représentaient 12 % dans son étude. De nombreuses études [1, 6] révèlent que les pathologies urologiques touchent essentiellement le sujet mûr et sont rares avant 50 ans, mais également que leur fréquence augmente avec l’âge. Ce qui corrobore les résultats de notre étude qui révèle que l’homme vieillissant paye le plus lourd tribut aux urgences urologiques ; 58 % des cas de notre échantillon avait un âge égal ou supérieur à 60 ans.

De l’ensemble des activités pratiquées par nos sujets, l’agriculture était la plus dominante avec 40,6 % suivie de l’activité ouvrière avec 21 %. Nos résultats sont comparables à ceux rapportés par Diallo et al. [2] qui ont trouvé respectivement 42,77 et 27,79 % pour les fermiers et les ouvriers/artisans. Cette prédominance des fermiers, des ouvriers et artisans pourrait s’expliquer par la prédominance du secteur primaire sur les autres secteurs d’activité dans notre pays.

Dans notre étude, toutes les régions de la Guinée sont concernées par les urgences urologiques. Si la majeure partie de nos patients provenait de la Basse Guinée (67,9 %), la Haute Guinée et la Guinée forestière étaient faiblement représentées avec respectivement 7,8 et 2,2 %. Cette disparité géographique serait due, d’une part, à la distance qui sépare ces régions de la capitale Conakry où se situe l’unique service d’urologie du pays et, d’autre part, au recours fréquent à la médecine traditionnelle ainsi qu’à l’existence d’hôpitaux préfectoraux et régionaux pouvant offrir des soins hospitaliers.

L’hématurie avec 9,6 % était paradoxalement peu fréquente dans notre étude. Le même constat avait déjà été effectué par Diallo et al. [2] dans le même service avec 3,50 % des cas. Même si nos chiffres sont en évolution par rapport aux leurs, force est de noter que, dans un pays d’endémie bilharzienne, tuberculeuse et drépanocytaire, nos résultats devraient renfermer davantage de malades consultant pour hémorragie à expression urologique.

Dans notre étude, les traumatismes urogénitaux intéressaient surtout l’urètre avec 62,2 %. Les traumatismes de l’urètre étaient pour la plupart mineurs et les ruptures urétrales ont toutes bénéficié d’une réfection en urgence différée, c’est-à-dire entre le huitième et le dixième jour après le traumatisme. Tout comme dans l’étude de Fall et al. [3], nous avons noté des cas d’accident de la circoncision ; ces accidents sont fréquents dans notre pratique quotidienne [7, 8], il s’agissait de circoncisions effectuées par des guérisseurs traditionnels ou un personnel paramédical non qualifié.

Les infections urogénitales n’ont représenté dans leur ensemble que 3,6 % des cas dont la moitié était des gangrènes des organes génitaux externes. Cependant, dans certaines études européennes [1, 9, 10] portant sur les urgences urologiques, les gangrènes des organes génitaux externes ne sont pas rapportées. Dans notre série, ces gangrènes étaient pratiquement toutes secondaires à une cause urologique. Cela confirme le fait que les causes urogénitales prédominent dans les services d’urologie [11, 12]. Le traitement de ces gangrènes a consisté en une tri-antibiothérapie, une cystostomie précédant un débridement des zones nécrotiques. La cystostomie était systématique d’autant plus que les gangrènes étaient essentiellement des complications de sténoses urétrales.


Conclusion


Les urgences urologiques occupent une place importante dans notre activité quotidienne ; elles sont essentiellement représentées par les rétentions d’urines vésicales et sont l’apanage du sujet âgé dans notre pays. La connaissance du profil de ces urgences constitue le garant d’une meilleure organisation de leur prise en charge dans notre pays.



 Niveau de preuve : 5.





Tableau 1 - Répartition des patients selon les types d’urgences urologiques reçues.
Types d’urgence reçue  Nombre (n Pourcentage (%) 
Rétention d’urine vésicale  559  73,9 
Hématurie  72  9,6 
Traumatismes urogénitaux  53 
Colique néphrétique  32  4,2 
Gangrène des OGE  14  1,8 
Orchiépididymite  14  1,8 
Priapisme  1,2 
Torsion du cordon spermatique  0,5 
 
Total  757  100 





Tableau 2 - Répartition des patients reçus pour rétention d’urine selon les étiologies.
Étiologies  Nombre  Pourcentage (%) 
HBP  329  58,8 
Sténose urétrale  143  25,6 
Cancer de la prostate  29  5,2 
Lithiases urinaires  14  2,5 
Vessie neurogène  14  2,5 
Fécalome  1,1 
Prostatite aiguë  0,7 
Valves de l’urètre postérieur  0,7 
Phimosis  0,7 
Sclérose du col vésical  0,5 
Tumeur de vessie  0,4 





Tableau 3 - Répartition des traumatismes urogénitaux selon le siège et le type de lésions.
Siège de la lésion  Nombre (n Pourcentage (%) 
Reins   01  1,9 
Vessie   02  3,8 
Urètre   33  62,2 
Organes génitaux externes  
Traumatismes fermés des bourses  05  9,4 
Traumatismes ouverts des bourses  04  7,5 
Fracture de verge  05  9,4 
Complications hémorragiques de la circoncision  03  5,8 
 
Total   53  100 





Tableau 4 - Répartition des patients selon la conduite tenue devant les urgences en dehors des traumatismes urogénitaux.
Types d’urgence  Conduite tenue  Nombre 
Rétention d’urine vésicale  Cathétérisme urétral ou  389 
Cystostomie à minima  170 
Hématurie  Décaillotage et lavage vésical  51 
Urétrocystoscopie  21 
Colique néphrétique  Traitement médical  32 
Gangrène des organes génitaux externes  Cystostomie chirurgicale+excision des tissus nécrosés  14 
Orchiépididymite  Traitement médical  14 
Priapisme  Ponction drainage des corps caverneux 
Torsion cordon spermatique  Orchidopexie bilatérale 
  Orchidectomie et orchidopexie controlatérale 
 
Total    704 





Tableau 5 - Répartition des patients selon la conduite tenue devant les traumatismes urogénitaux.
Siège/type de la lésion  Prise en charge  Nombre 
Reins  Surveillance 
Vessie  Sondage vésical 
Cystorraphie 
Urètre  Cathétérisme urétral  21 
Cystostomie à minima ou chirurgicale  12 
Traumatismes fermés des bourses  Orchidectomie 
Drainage d’hématome scrotal 
Traitement médical 
Traumatismes ouverts des bourses  Parage des plaies et cystostomie à minima 
Fracture des corps caverneux  Évacuation d’hématome et suture d’albuginée 
Complications hémorragiques de la circoncision  Pansement compressif 
 
Total    53 




Références



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