Intérêt de l’antibioprophylaxie et manifestations urologiques des femmes blessées médullaires au cours de la grossesse

25 juin 2015

Auteurs : N. Galusca, K. Charvier, F. Courtois, G. Rode, R.C. Rudigoz, A. Ruffion
Référence : Prog Urol, 2015, 8, 25, 489-496
But

De plus en plus de femmes blessées médullaires (BM) qui le désirent ont une grossesse. Très peu de données existent concernant le déroulement et l’issue de ces grossesses, notamment sur le plan urologique. Cette étude rapporte une série de cas illustrant l’expérience urologique de centres hospitalo-universitaires.

Patientes

Il s’agit d’une étude rétrospective qui a recensé les grossesses de femmes BM suivies entre 2000 et 2014. Les informations concernant les évènements urologiques et obstétricaux au cours des grossesses ont été relevées et une analyse avant et après instauration d’un protocole d’antibioprophylaxie cyclique orale hebdomadaire (PACOH) a été faite.

Résultats

Quinze femmes BM (3 tétraplégiques et 12 paraplégiques) ont donné naissance à 20 enfants. Toutes réalisaient des auto-sondages intermittents propres (ASIP) : 11 par voie basse et 4 par voie haute car porteuses d’une cystostomie continente. Le suivi moyen avant grossesse a été de 14,6ans [3–27 IC 95 %] et le suivi moyen pour l’étude a été de 8,5 mois [6,5–9 IC 95 %]. Nous avons observé de manière statistiquement significative une réduction des infections urinaires symptomatiques de 13/13 (100 %) avant PACOH à 0/7 (0 %) après PACOH (p =0,001), une réduction des infections urinaires récidivantes de 0/7 à 6/13 (p =0,03) et une réduction du nombre de menaces d’accouchements prématurés de 8/13 (61 %) à 0/7 (0 %) soit p =0,001 mais une augmentation d’apparition de bactérie multi-résistante de 0/13 (0 %) à 3/7 (43 %) soit p =0,01. Nous avons également observé une tendance à la réduction significative du nombre d’accouchements prématurés de 4/13 (31 %) à 0/13 (0 %) p =0,1 et du nombre de faibles poids de naissance de 3/13 (23 %) à 0/7 (0 %) p =0,16. Le taux de survie néonatal global est de 100 %.

Conclusion

Notre étude avant/après instauration d’une antibioprophylaxie cyclique orale hebdomadaire en cours de grossesse pour des femmes blessées médullaires a observé une diminution significative des infections urinaires symptomatiques et une tendance à l’amélioration des issues de grossesse.

Niveau de preuve

4.




 




Introduction


Les lésions médullaires acquises à l'âge adulte, notamment d'origine traumatique, quel que soit leur niveau, ne portent pas atteinte à la fertilité des femmes concernées [1]. De plus en plus de femmes blessées médullaires (BM) en âge de procréer aspirent à devenir mère. La grossesse chez ces femmes représente de nombreux défis tant sur le plan obstétrical avec des risques d'accouchement prématuré, que sur le plan général et urinaire avec des risques de thrombose, d'anémie, d'hyperréactivité autonome (HRA) et d'infection.


Les sujets ayant une lésion médullaire ont un dysfonctionnement neurologique du bas appareil urinaire [2]. L'enjeu majeur de la prise en charge de ces personnes est de préserver la fonction rénale. L'élévation de la pression vésicale qui est due soit à une diminution de la compliance vésicale, soit à une hyperactivité détrusorienne neurogène, est le principal facteur de risque de détérioration du haut appareil urinaire. Par conséquent, l'objectif principal de la prise en charge urologique de ces sujets consiste à assurer un remplissage vésical à basse pression et une vidange vésicale complète [3, 4]. La majorité des personnes BM nécessite une évaluation urologique régulière et relève d'un traitement de leur vessie neurologique. L'incontinence urinaire et les infections urinaires sont fréquentes dans ce type de vessie. Les infections urinaires sont les principales causes de bactériémie chez les sujets BM et sont associées à une mortalité plus élevée [5]. La grossesse est connue pour avoir un impact sur le tractus urinaire chez les femmes indemnes de toute pathologie neurologique et le risque de colonisation bactérienne est élevé chez les femmes enceintes. Ainsi, les femmes enceintes BM sont indiscutablement un groupe à haut risque d'infections urinaires [6].


D'une manière générale, il n'existe aucune recommandation à l'heure actuelle sur le suivi et le traitement urologique des femmes BM au cours de la grossesse. Par ailleurs, les données de la littérature à ce sujet sont pauvres.


Nous avons fait état dans cette étude, de notre expérience en centre hospitalier universitaire de suivi urologique des femmes BM au cours de leur grossesse et nous avons évalué l'intérêt de l'antibioprophylaxie au sein de cette population en comparant la période avant et après introduction d'un protocole d'antibioprophylaxie cyclique orale hebdomadaire (PACOH).


Patientes et méthode


Il s'agit d'une étude rétrospective d'une série de cas de femmes BM prises en charge en centre hospitalier universitaire. Nous avons recensé celles qui ont eu une ou plusieurs grossesses entre 2000 et 2014.


Les informations médicales ont été recueillies à la fois dans les dossiers médicaux archivés sous forme papier et dans les dossiers médicaux informatisés. Toutes les informations médicales, paramédicales et les correspondances ont été analysées. L'ensemble des fichiers a été examiné par le même enquêteur. Un complément d'informations a été recueilli par téléphone auprès de toutes ces femmes selon un questionnaire établi par nos soins mais non validé. Les informations collectées incluaient, d'une part, des renseignements sur la nature des lésions médullaires et, d'autre part, des renseignements sur le déroulement de la grossesse.


Les données recueillies concernant les lésions médullaires incluaient le niveau lésionnel neurologique précis, la classification ASIA (American Spinal Injury Assocation), le mécanisme et l'ancienneté de la lésion.


Les données concernant l'évaluation du statut urologique et neuro-urologique regroupaient le résultat du dernier bilan urodynamique, le mode de drainage vésical avant, pendant et après la grossesse, les infections urinaires du haut et du bas appareil urinaire, les traitements et le délai de reprise des auto-sondages intermittents propres (ASIP) pour chaque femme en post-partum.


Enfin, les données concernant la grossesse et la période du post-partum immédiat incluaient l'âge, la gestité et la parité de la mère, le déroulement et les complications de la grossesse, les épisodes fébriles, leur cause et les épisodes d'HRA. Les données concernant l'accouchement incluaient la présentation fÅ“tale, le mode d'accouchement, le type d'anesthésie utilisé, le terme de la grossesse et le poids de naissance de l'enfant. Les données concernant le post-partum incluaient les complications, la notion de fuites et l'apparition ou non d'un prolapsus.


À partir de 2009, toutes les patientes recevaient le même protocole d'antibioprophylaxie cyclique orale hebdomadaire (PACOH). Le protocole appliqué était identique au protocole décrit par Salomon et al. [7], à savoir la prise unique d'une dose hebdomadaire d'un antibiotique A en alternance avec la prise unique d'une dose hebdomadaire d'un antibiotique B et ainsi pendant toute la grossesse. Parmi les antibiotiques décrits et utilisés dans ce protocole, le choix s'effectuait entre l'amoxicilline (3000mg), le céfixime (400mg) et la nitrofurantoine (300mg). Le choix des deux antibiotiques alternés pour chaque femme était établi en fonction de la flore bactérienne propre à chacune, révélée par des examens cytobactériologiques urinaires (ECBU) récents. Les traitements antibiotiques choisis étaient considérés comme sûrs par le Centre de référence français des agents tératogène (CRAT). Les informations recueillies comportaient le nom des antibiotiques pris au cours de la grossesse, leur tolérance ainsi que le résultat des ECBU hebdomadaires.


Pour les comparaisons « avant PACOH » versus « après PACOH », les analyses statistiques ont été réalisées avec un test Chi2 ou avec un test-t non apparié non paramétrique selon le type de paramètre. Le seuil de significativité a été de 0,05.


Résultats


Caractéristiques des sujets


Nous avons rapporté le cas de 15 femmes BM ayant donné naissance à 20 enfants. Chez 2 femmes la lésion médullaire est apparue au cours de la grossesse, respectivement à 13 et à 19 semaines d'aménorrhée (SA). Trois femmes ont eu deux grossesses successives et une a eu 3 grossesses successives. Dix-neuf grossesses ont été de conception naturelle et une femme a eu recours à la procréation médicalement assistée (PMA) avec réalisation d'une fécondation in vitro (FIV). Sur le plan obstétrical, 80 % de ces femmes étaient nullipares.


Les caractéristiques maternelles sont présentées dans le Tableau 1. Sur les 15 cas, 11 lésions médullaires ont été d'origine traumatique, une a été d'origine iatrogène (abcès après ponction lombaire), deux ont été d'origine vasculaire (ischémie) et une a été successive à une hernie discale. Vingt pour cent des femmes avaient une lésion cervicale, 54 % avaient une lésion thoracique et 26 % avaient une lésion lombaire ou sacrée. Approximativement 40 % avaient une lésion classée ASIA A (compète), 14 % ASIA B (sensibilité épargnée), 26 % ASIA C (motricité non fonctionnelle) et 20 % ASIA D (motricité fonctionnelle). L'âge moyen de survenue de la lésion a été de 20,5ans et l'âge moyen de la première grossesse a été de 29ans. Le suivi moyen de ces femmes depuis l'apparition de leur lésion était de 14,6ans [3-27 IC 95 %]. Le suivi moyen des femmes pour l'étude englobait la durée de la grossesse et le post-partum immédiat soit 8,5 mois [6,5-9 IC 95 %].


Mode de drainage vésical, statut neuro-urologique et traitement avant et pendant la grossesse


Le statut urologique est présenté dans le Tableau 2. Les bilans urodynamiques réalisés avant 14 grossesses mettaient en évidence 14 vessies neurologiques centrales : 10 complètes sur le plan sensitif et moteur et 4 incomplètes sur le plan sensitif, toutes hyperactives. Concernant les 6 autres grossesses, il n'y a pas eu de bilan urodynamique préalable car 4 présentaient une entérocystoplastie et 2 présentaient une vessie normo-fonctionnelle (il s'agit des 2 femmes qui ont eu leur lésion médullaire au cours de leur grossesse).


Avant la grossesse, sur les 15 femmes, 9 réalisaient des auto-sondages par voie basse (14 grossesses), 4 réalisaient des auto-sondages par voie haute (stomie continente ombilicale) et 2 avaient des mictions spontanées à partir d'une vessie normo-fonctionnelle. Toutes les patientes se décrivaient comme stables cliniquement sur le plan urologique avant grossesse.


Au cours de la grossesse, 100 % des parturientes réalisaient des ASIP : 11 par voie basse (16 grossesses) et 4 par voie haute (4 grossesses).


Concernant les traitements, sur les 20 grossesses, 10 femmes prenaient des anticholinergiques avant grossesse et 4 étaient traitées par injection intra-détrusorienne de toxine botulique. Les traitements anticholinergiques ont été arrêtés chez 50 % des femmes qui en prenaient au préalable. Pour les 5 femmes chez qui un traitement anticholinergique a été maintenu, il s'agissait de l'oxybutinine ou du chlorure de trospium. Aucune des 4 patientes traitées par toxine botulique n'en a reçu au cours de sa grossesse. Au cours des 20 grossesses, 70 % des femmes affirmaient la nécessité d'augmenter le nombre d'auto-sondages avec en moyenne 7 auto-sondages [6-10 IC 95 %] par jour contre 5 avant la grossesse. Cela concernait particulièrement celles chez qui le traitement anticholinergique ou la toxine botulique avaient été arrêtés pendant la grossesse.


Pour les 20 grossesses, le suivi a été mensuel avec un examen clinique et une échographie tous les mois. L'échographie mensuelle permettait en plus du suivi obstétrical de mesurer le résidu après auto-sondage. Dans 100 % des cas, le résidu était négligeable. Par ailleurs, une échographie rénale au deuxième ou au troisième trimestre a été réalisée chez 14 des 20 grossesses. Celles-ci ont mis en évidence une hypotonie des cavités rénales considérée comme non pathologique.


Infections urinaires au cours de la grossesse avant et après instauration du protocole d'antibioprophylaxie cyclique orale hebdomadaire (PACOH)


Concernant les infections urinaires, les résultats sont présentés dans le Tableau 3. Deux grandes périodes ont été définies : avant et après 2009, c'est-à-dire avant et après l'instauration du PACOH selon le protocole de Salomon et al. [7] pendant toute la grossesse.


Avant 2009, nous avons inclus 13 grossesses et, à partir de 2009, 7 grossesses ont eu le PACOH. Avant 2009, toutes les grossesses ont été marquées par au moins un épisode d'infection urinaire symptomatique (fièvre, majoration des fuites, augmentation de la spasticité, HRA...). Parmi ces 13 infections urinaires symptomatiques, 3 ont été des pyélonéphrites aiguës ayant nécessité une hospitalisation et une a évolué en bactériémie ayant abouti à une menace d'accouchement prématuré (MAP), puis à un accouchement prématuré avec naissance à 32 SA d'un nourrisson de 1,900kg.


Entre les 2 périodes, toutes les grossesses 20/20 (100 %) ont présenté au moins une colonisation bactérienne. Par contre, nous avons observé une réduction statistiquement significative de la prévalence des infections urinaires symptomatiques de 13/13 (100 %) avant PACOH à 0/7 (0 %) après PACOH (p =0,001), une réduction de la prévalence des infections urinaires récidivantes de 6/13 (46 %) à 0/7 (0 %) (p =0,03). Par ailleurs, nous avons observé l'apparition d'une bactérie multi-résistante au cours de 3/7 (43 %) grossesses sous PACOH contre 0/13 (0 %) avant 2009 (p =0,03), celle-ci n'ayant jamais eu besoin d'être traitée. Sur le plan thérapeutique, 90 % des femmes ont eu au moins un traitement antibiotique à visée curative.


Il faut également noter que nous avons observé une tendance à la réduction significative du nombre d'hospitalisations pour infection urinaire fébrile avec 3/13 (23 %) contre 0/7 (0 %), p =0,16.


Concernant les mesures préventives, 90 % des femmes ont augmenté leur hydratation quotidienne avec au moins 1,5 L par jour, soit 30 % [0-60 IC 95 %] d'hydratation quotidienne en plus en moyenne (réponses recueillies à partir d'un questionnaire), 30 % ont pris de la canneberge, 70 % ont augmenté le nombre d'auto-sondages quotidiens.


Issue obstétricale


L'issue obstétricale de chacune des 20 grossesses est exposée dans le Tableau 4. Le taux de survie néonatal global est de 100 % (20/20). Le terme moyen d'accouchement a été de 37,5 SA [32,5-40 IC 95 %].


Au total, avant 2009, 8 grossesses ont été marquées par une MAP caractérisée par la survenue de contractions régulières associées à des modifications du col utérin avant 37 SA. Ces 8 MAP ont été observées au décours d'un épisode d'infection urinaire symptomatique. Quatre accouchements ont été finalement prématurés (terme entre 32 et 36 SA) avec naissance de 3 nouveau-nés ayant un poids inférieur à 2500 grammes. Les 3 enfants de faibles poids de naissance sont issus de femmes ayant eu des infections urinaires récidivantes au cours de leur grossesse.


Suite à l'introduction du PACOH, nous avons observé une réduction statistiquement significative du nombre de MAP avec 8/13 (61 %) contre 0/7 (0 %) soit p =0,001. De même, nous avons observé une tendance à la réduction significative du nombre d'accouchement prématuré avec 4/13 (31 %) contre 0/7 (0 %) soit p =0,1 et du nombre de faible poids de naissance avec 3/13 (23 %) contre 0/7 (0 %) soit p =0,16. Au final, les 7 grossesses qui ont eu le PACOH ont abouti à des enfants nés à terme, de poids de naissance normaux.


Quarante pour cent des accouchements ont été faits par césarienne : 10 % en urgence pour anomalie du rythme cardiaque fÅ“tal et 30 % en programmée pour cause anesthésique ou obstétricale. Une sonde à demeure a été mise en place au préalable de chaque césarienne et a été retirée à j2 en moyenne (j0-j10) jusqu'à j10 pour une patiente qui a bénéficié d'une taille vésicale. Parmi les 20 accouchements, 6 ont été sous anesthésie générale, 6 sous anesthésie régionale (péridurale ou rachianesthésie) et 8 n'ont eu aucune anesthésie. Une seule patiente (tétraplégie de niveau C6) a présenté une crise d'HRA sévère au cours du travail qui a cédé suite à une anesthésie péridurale.


Transit au cours de la grossesse


Treize femmes (87 %) ont eu une constipation opiniâtre aggravée par la grossesse et traitée par laxatifs. Une femme a eu une diarrhée et des douleurs abdominales liées à la prise de fer et une femme n'a eu aucun trouble du transit.


Autres complications urologiques


Une femme porteuse d'un agrandissement vésical avec cystostomie a eu des lithiases vésicales. Elle a eu une taille vésicale concomitante à sa césarienne pour procéder à l'extraction des calculs. Par ailleurs, 70 % des femmes affirmaient que des fuites sont apparues ou se sont majorées au cours de leur grossesse, particulièrement chez celles qui avaient arrêté leur traitement anticholinergique ou les injections intra-détrusoriennes de toxine botulique. Elles ont modifié leur mode de vidange vésicale en augmentant le nombre d'ASIP quotidiens à 7 par jour [6-10 IC 95 %]. En post-partum, il n'a pas été noté d'augmentation des fuites, ni d'apparitions de prolapsus.


Discussion


Dans notre série de femmes BM, le déroulement et l'issue des grossesses ont été majoritairement favorables avec la totalité des enfants nés vivants. Ces résultats sont supérieurs aux données actuelles de la littérature où les taux de survie néonatale globaux oscillent entre 80 et 95 % [8, 9].


L'impact des manifestations urologiques sur la grossesse est à prendre en considération. À l'heure actuelle, dans la littérature seules deux études ont été conçues spécifiquement pour évaluer la problématique urologique au cours de la grossesse chez les femmes BM [7, 10]. L'une d'elles est une revue de la littérature récente menée par Pannek et al. [10]. Les auteurs ont rapporté que le niveau de preuve de la plupart des études qui abordent le sujet de la grossesse et des problèmes urinaires chez les BM était faible à cause du faible nombre de femmes BM enceintes incluses dans les études, puis à cause du fait qu'il était éthiquement difficile de concevoir un essai randomisé prospectif au sein de cette population dans un contexte de grossesse, et enfin à cause de l'importance des données manquantes.


Par ailleurs, une revue de la littérature a été réalisée dans la base de Cochrane en 2007 sur l'antibiothérapie au cours de la grossesse chez les femmes non BM ayant une colonisation bactérienne urinaire [11]. Dans cette revue, l'antibioprophylaxie a entraîné une réduction des infections urinaires et de leurs complications au cours des grossesses de femmes non BM. Une étude prospective récente de Salomon et al. publiée en 2009 a décrit une antibioprophylaxie cyclique oral [7] que nous avons repris dans notre étude sous l'acronyme PACOH. La cohorte est faible, sept grossesses, mais la réduction du nombre d'infections urinaires symptomatiques est très significative (p <0,001) sans apparition de germes résistants. Dans notre étude, la pratique courante depuis 2009 a été d'instaurer le même protocole d'antibioprophylaxie pour toutes les grossesses chez les femmes BM. Sur les 20 grossesses, 7 ont eu ce protocole et aucune n'a eu d'infection urinaire symptomatique. Par contre, sur les examens bactériologiques de contrôle hebdomadaires, des germes résistants sont apparus chez 3 des 7 grossesses, ceux-ci n'ayant jamais eu besoin d'être traités car non symptomatiques. Notre cohorte est également faible et d'autres études à plus grande échelle sont nécessaires pour confirmer ces observations.


L'augmentation des colonisations bactériennes au cours de la grossesse est associée à un risque élevé d'infection urinaire [7, 11]. Or, les infections urinaires peuvent être responsables de fausses couches, de menaces d'accouchement prématuré et de faibles poids à la naissance (<2500g) [11]. Dans notre série, toutes les grossesses avant et après introduction du PACOH ont eu au moins une colonisation bactérienne. Des observations à peu près similaires ont été rapportées par d'autres auteurs. Jackson et al. [8] ont rapporté un taux d'infection urinaire symptomatique de 45,5 % au cours des grossesses de femmes BM qu'ils ont suivies. Baker et al. quant à eux, ont observé au moins une infection urinaire symptomatique chez dix des onze femmes BM enceintes qu'ils ont suivies et parmi elles, trois ont eu une pyélonéphrite aiguë [12]. Dans notre série, sur les 20 grossesses, nous avons observé trois pyélonéphrites aiguës dont une qui a évolué en bactériémie et a abouti à une menace d'accouchement prématuré avec au final un nouveau-né de 1,900kg né à 32 SA. Au total, nous avons observé huit MAP, quatre accouchements prématurés et trois faibles poids de naissance. Parmi les huit MAP, toutes ont eu au moins une infection urinaire symptomatique et les nouveau-nés de faibles poids de naissance étaient issus de femmes ayant eu des infections urinaires récidivantes (2 à 3 épisodes par grossesse en moyenne). Westgren et al. ont rapporté 49 grossesses chez 29 femmes BM ayant abouti à 52 naissances [13]. Ils ont observé 9 naissances prématurées soit 20 % et 2 faibles poids de naissance avec un lien statistiquement significatif entre infections urinaires et prématurité, puis un lien entre infections urinaires et faible poids de naissance.


Concernant la prévention des infections urinaires dans notre série, la pratique courante était de recommander aux femmes enceintes d'augmenter leur hydratation et de maintenir ou d'augmenter le nombre d'ASIP à au moins 6 par 24heures car il existe de manière physiologique une pollakiurie liée à l'augmentation du volume fÅ“tal ainsi qu'une hyperdiurèse liée à l'hyperoestrogénie [14]. La consigne était également de traiter la constipation aggravée par la grossesse qui favorise les infections urinaires [15]. Aucune recommandation n'a été établie à ce jour et aucune mesure préventive n'a fait la preuve de son efficacité chez les femmes BM au cours de la grossesse. Concernant le mode de vidange vésicale, une seule étude a rapporté que le mode de vidange vésical restait inchangé au cours de la grossesse [16]. Enfin, toutes les femmes ont rapporté une difficulté à effectuer les ASIP en fin de grossesse, bien que cela soit resté possible sans avoir recours aux hétérosondages.


Le sondage vésical à demeure n'a pas été utilisé au cours des grossesses de notre étude et reste à proscrire car pourvoyeur d'un taux important d'infections urinaires [10]. Il n'a été utilisé que lorsqu'une césarienne a été réalisée et retirée à j2 en moyenne.


Concernant les anticholinergiques, ceux-ci ont été arrêtés chez 50 % des femmes qui en prenaient avant la grossesse. En pratique, il s'agissait d'une mesure qui répondait au principe de précaution mais qui a évolué au cours de notre pratique. À l'heure actuelle, en fonction du rapport bénéfice-risque au cours de la grossesse, nous sommes amenés à maintenir le traitement anticholinergique notamment lorsque les fuites étaient liées à une hyperpression vésicale nocive et source elle-même d'infection urinaire. Dans ce cas, l'utilisation de l'oxybutinine [17] ou du chlorure de trospium ont été privilégiées.


Enfin, dans notre cohorte, 4 femmes ayant porté 4 enfants avaient eu bien avant leur grossesse une entérocystoplastie d'agrandissement vésical avec une dérivation urinaire continente. Pour ces 4 grossesses, la dérivation urinaire était de type Mitrofanoff ombilical. Sur les quatre accouchements, deux femmes ont accouché par voie basse et deux ont accouché par césarienne pour motif obstétrical ou anesthésique (présentation en siège et péridurale contre-indiquée avec nécessité de traiter une crise d'HRA). Cet aspect est conforme aux données de la littérature, la dérivation urinaire n'étant pas une indication de césarienne car la présence d'une cystostomie n'est pas une contre-indication à l'accouchement par voie basse [19, 18].


Conclusion


Notre étude avant/après instauration d'une antibioprophylaxie cyclique orale hebdomadaire en cours de grossesse pour des femmes blessées médullaires, a observé une diminution significative des infections urinaires symptomatiques et une tendance à l'amélioration des issues de grossesse. À l'heure actuelle, sur la base des données de la littérature, aucune recommandation ne peut être émise sur la prise en charge urologique de ces femmes au cours de la grossesse. En tout état de cause, une prise en charge multidisciplinaire, obstétricale et urologique, semble indispensable pour un suivi optimal de ces grossesses. Une étude à plus grande échelle doit être envisagée pour confirmer ces résultats sur l'intérêt de l'antibioprophylaxie.


Déclaration d'intérêts


Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d'intérêts en relation avec cet article.




Tableau 1 - Caractéristiques maternelles.
  Nombre de femmes (%) 
Niveau de la lésion    
Cevical  3 (20) 
Thoracique  8 (54) 
Lombaire  3 (20) 
Sacré  1 (6) 
American Spinal Injury Association (ASIA)    
6 (40) 
2 (14) 
4 (26) 
3 (20) 
Nature de la lésion médullaire    
Traumatique  11 (73) 
Malformation vasculaire/Ischémique  2 (14) 
Hernie discale  1 (6) 
Iatrogénie  1 (6) 
Parité    
Nullipare  12 (80) 
Primipare  2 (14) 
Multipare  1 (6) 





Tableau 2 - Prise en charge urologique et traitement avant et pendant la grossesse.
  Nombre de grossesses (%) 
Mode de drainage avant la grossesse    
Auto-sondages intermittent propres voie basse  14 (70) 
Auto-sondages intermittent propres voie haute (ombilicale)  4 (20) 
Mictions spontanées  2 (10) 
Mode de drainage pendant la grossesse    
Auto-sondages intermittent propres voie basse  16 (80) 
Auto-sondages intermittent propres voie haute  4 (20) 
Mictions spontanées  0 (0) 
Traitement avant la grossesse    
Anticholinergiques  10 (50) 
Injections intra-détrusoriennes toxine botulique  4 (20) 
Aucun (entérocystoplastie, vessie normo-fonctionnelle)  6 (30) 
Traitement pendant la grossesse    
Anticholinergiques  5 (25) 
Injections intra-détrusoriennes toxine botulique  0 (0) 
Aucun  15 (75) 





Tableau 3 - Infections urinaires au cours des grossesses et retentissement obstétrical.
Infection urinaire (IU)  Nombre de grossesse (%) 
p  
  Avant PACOH  Après PACOH   
Colonisation bactérienne  13 (100)  7 (100)  0,9 
Au moins 1 infection urinaire symptomatique  13 (100)  0 (0)  0,001 
Infection urinaire récidivante  6 (46)  0 (0)  0,03 
Hospitalisation pour IU fébrile  3 (23)  0 (0)  0,16 
Menace d'accouchement prématuré  8 (61)  0 (0)  0,001 
Naissance<37 SA  4 (31)  0 (0)  0,1 
Poids<2500 3 (23)  0 (0)  0,16 
Au moins 1 bactérie multi-résistante (BMR)  0 (0)  3 (43)  0,01 
Terme moyen d'accouchement (SA)  37,3 [32,9-40 IC 95 %]  39 [37,5-40 IC95 %]  0,52 



Légende :
p : différence statistique « avant PACOH » vs « après PACOH » selon un test Chi2 ou test-t non apparié ; IU : infections urinaires ; PACOH : protocole d'antibioprophylaxie cyclique orale hebdomadaire ; SA : semaine d'aménorrhées.



Tableau 4 - Issue obstétricale et post-partum immédiat.
Grossesse no  Terme  Poids de naissance  Mode d'accouchement  Type d'anesthésie  Périnée  Post-partum 
40 SA  2,800kg  VB  Péridurale  Périnée intact  Reprise immédiate AS, IU basse 
32 SA+6 1,975kg  VB  Pas d'anesthésie  Épisiotomie médiolatérale  Reprise immédiate AS, IU basse 
37 SA+6 2,080kg  Césarienne en urgence  AG    SAD 3 j puis reprise des AS 
36 SA  2,300kg  Césarienne  AG    SAD 2 j puis reprise des AS 
39 SA  2,750kg  Césarienne  Rachianesthésie    SAD 10 j puis reprise des AS 
40 SA  4,200kg  Césarienne en urgence  AG    SAD 3 j puis reprise des AS 
40 SA  3,800kg  VB  Péridurale  Épisiotomie médiolatérale  Reprise immédiate AS 
39 SA  3,700kg  VB  Péridurale  Épisiotomie médiolatérale  Reprise immédiate AS 
37 SA+4 j  2,970kg  VB  Péridurale  Périnée intact  Reprise immédiate AS, IU basse 
10  35 SA  2,720kg  VB  Pas d'anesthésie  Périnée intact  Reprise immédiate AS, IU basse 
11  38 SA  2,860kg  Césarienne  AG    SAD 2 j puis reprise des AS 
12  38 SA  3,190kg  Césarienne  AG    SAD 2 j puis reprise des AS 
13  40 SA  3,200kg  VB  Pas d'anesthésie  Périnée intact  Reprise immédiate AS 
14  37 SA+6 j  3,050kg  VB  Pas d'anesthésie  Épisiotomie médiolatérale  Reprise immédiate AS, PNA 
15  38 SA+5 j  3,110kg  Césarienne  AG    SAD 3 j puis reprise des AS 
16  37 SA+3 j  3,200kg  VB  Pas d'anesthésie  Déchirure 1er degré  SAD 2 j puis reprise des AS 
17  40 SA  3,050kg  VB+forceps  Pas d'anesthésie  Épisiotomie médiolatérale  SAD 2 j puis reprise des AS 
18  34 SA  2,800kg  VB  Péridurale  Épisiotomie médiolatérale  Reprise immédiate AS 
19  38 SA+1 j  2,800kg  Césarienne  Pas d'anesthésie    Reprise immédiate AS, IU basse 
20  38 SA+5 j  3,760kg  VB  Pas d'anesthésie  Éraillures petites lèvres  PNA+difficulté auto-sondage 



Légende :
SA : semaine(s) d'aménorrhée ; j : jour(s) ; VB : accouchement par voie basse ; AG : anesthésie générale ; SAD : sonde à demeure ; AS : auto-sondage : IU : infection(s) urinaires(s) ; PNA : pyélonéphrite aiguë.


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