Hyperplasie Bénigne de la Prostate (HBP) : prévalence en médecinegénérale et attitude pratique des médecins généralistes français.Résultats d'une étude réalisée auprès de 17.953 patients

16 juin 2004

Mots clés : hyperplasie bénigne de la prostate, Épidémiologie, médecine générale.
Auteurs : COSTA P., BEN NAOUM K., BOUKARAM M., WAGNER L., LOUIS J.F.
Référence : Prog Urol, 2004, 14, 33-39
Buts : Déterminer les éléments pris en compte par les médecins généralistes français pour établir le diagnostic initial d'Hyperplasie Bénigne de la Prostate (HBP). Estimer la prévalence de l'HBP.
Matériel et méthodes : 1688 médecins ont répondu à un questionnaire sur leur pratique médicale, et enregistré dans un registre tenu pendant deux semaines consécutives tous les hommes âgés de 55 à 70 ans vus en consultation. Les hommes sans HBP connue ont rempli le questionnaire IPSS (International Prostate Symptoms Score). Les médecins ont décrit la prise en charge des trois premiers patients ayant un score IPSS 8.
Résultats : La prévalence de l'HBP dans la population des 33077 hommes âgés de 55 à 70 ans consultant leur médecin généraliste était de 57,5% : 40,8% des patients avaient une HBP déjà connue lors de la consultation et 29,9% des patients sans HBP déjà connue avaient des troubles mictionnels (IPSS 8). Pour le diagnostic d'HBP, l'examen avec toucher rectal ne suivait pas systématiquement l'interrogatoire, et l'analyse d'urine était rarement pratiquée. La biologie et l'échographie étaient les examens complémentaires les plus fréquemment prescrits.
Conclusion : L'HBP est une affection fréquente dont la prévalence est sous-estimée, et dont le diagnostic pourrait plus souvent être évoqué lorsque les patients de plus de 55 ans consultent en médecine générale.



L'Hyperplasie bénigne de la prostate (HBP) est une des affections bénignes les plus fréquentes chez l'homme de plus de 40 ans [12, 14] . C'est un fibro-adénomyome, dont la lésion pathognomonique est l'hyperplasie des cellules du stroma et de l'épithélium prostatique [17]. Par les changements qu'elle induit dans la prostate, mais aussi parfois au niveau de la vessie, ou même des voies urinaires supérieures [17], cette affection peut entraïner des troubles mictionnels obstructifs (dysurie, faiblesse du jet), ou irritatifs (pollakiurie, impériosité) plus ou moins importants, voire des complications sévères comme l'insuffisance rénale ou la rétention urinaire aiguë complète [10, 14].

S'il est bien établi que l'HBP est une affection fréquente, sa prévalence varie selon que l'on se base sur les résultats d'études histopathologiques, réalisées notamment sur des séries autopsiques (HBP microscopique), sur les résultats d'études anatomiques qui prennent en compte l'aspect, le volume ou le poids de la prostate (HBP macroscopique), ou sur les résultats d'études cliniques qui s'intéressent aux répercussions fonctionnelles sur le bas appareil urinaire (HBP clinique) [14, 15].

Toutes les études histopathologiques ont montré que l'HBP microscopique était fréquente et que sa prévalence augmentait avec l'âge [14], passant de 23% chez les hommes de 41 à 50 ans à 82% chez ceux entre 71 à 80 ans [3]. De même, l'HBP macroscopique est très fréquente atteignant un homme sur sept entre 40 et 49 ans et un homme sur deux entre 60 et 69 ans [12]. Enfin, la prévalence des troubles mictionnels est élevée chez les hommes de plus de 50 ans. Selon les études réalisées en France, 14% à 21% [16, 18, 19] des hommes de plus de 50 ans présenteraient des troubles mictionnels modérés ou sévères associés à une HBP. Mais, la fréquence de l'HBP clinique est difficile à quantifier. En effet, les troubles mictionnels n'étant pas spécifiques de l'HBP [12], un diagnostic différentiel doit être réalisé [8]. De plus, l'évolution très lente de l'affection qui permet aux patients de s'adapter aux troubles mictionnels, l'acceptation des troubles urinaires par les patients, qui croient que les troubles urinaires sont une fatalité, et la réticence à aborder le sujet en consultation expliquent sans doute cette difficulté [8, 21].

En juin 2000, lors de la 5ème Consultation Internationale de l'HBP qui s'est tenue à Paris sous l'égide de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le Comité de Consensus a recommandé lors de l'interrogatoire du patient l'utilisation du questionnaire 'International Prostate Symptoms Score' (IPSS) comme échelle officielle mondiale pour l'évaluation des symptômes et de la gène occasionnée chez les hommes souffrant de troubles mictionnels [4, 1, 7]. Ce Comité de Consensus, tout comme les Recommandations Françaises de l'ANAES 2003 [1], les Recommandations Européennes de l'EAU 2001 [7] et les Recommandations Américaines de l'AUA 2003 [2], préconisent également d'inclure un examen physique avec toucher rectal, et une analyse d'urine (bandelette) lors du bilan initial. La mesure du taux d'antigène spécifique prostatique (PSA) est également recommandée pour les patients ayant une espérance de vie de plus de 10 ans et chez qui le diagnostic de cancer de la prostate entraïnera un changement de la stratégie thérapeutique. Enfin, le Comité de Consensus ainsi que les Recommandations de l'ANAES 2003 [1] et Internationales [2, 7] précisent la conduite à tenir en fonction des résultats de ce bilan et de la gêne exprimée par le patient : référer le malade à un urologue, faire réaliser des tests optionnels (échographie, bilan urodynamique), instaurer un traitement médical ou chirurgical, ou appliquer une surveillance régulière.

De septembre 2002 à février 2003, nous avons mis en place un observatoire, nommé PHARE (observatoire sur la Prise en charge de l'Hyperplasie bénigne de la prostate Avec Registre Epidémiologique). Son objectif était de préciser les différents critères pris en compte par les médecins généralistes pour établir le diagnostic initial de l'HBP et de déterminer la prévalence de l'HBP dans la population de patients âgés de 55 à 70 ans consultant en médecine générale.

Matériel et méthodes

Plan d'étude

Plus de 2000 médecins généralistes exerçant en pratique libérale, ont été sélectionnés par tirage au sort et contactés pour participer à l'observatoire PHARE.

Chaque médecin ayant accepté de participer à l'étude a répondu à un questionnaire sur ses caractéristiques démographiques et sa pratique médicale notamment vis-à-vis de l'HBP. Puis, il a recensé sur un registre tous les patients de sexe masculin, âgés de 55 à 70 ans, se présentant à la consultation pendant deux semaines consécutives, en indiquant leur âge, l'absence ou la présence d'une HBP et éventuellement ses modalités de prise en charge thérapeutique.

Si le patient ne présentait pas d'HBP connue le jour de la consultation, et qu'il acceptait de participer à l'étude, le médecin lui remettait un questionnaire IPSS (International Prostate Symptoms Score) permettant de quantifier les éventuels symptômes d'HBP (IPSS) ainsi que l'éventuelle gêne occasionnée par ces signes cliniques (score de qualité de vie). Le patient remplissait immédiatement le questionnaire. Le médecin calculait alors l'IPSS et le score de qualité de vie puis les rapportait sur le registre.

Pour les trois premiers patients ayant un IPSS >= 8 (score à partir duquel une HBP peut être suspectée, le médecin remplissait ensuite un dossier clinique portant à la fois sur des données socio-démographiques et médicales concernant le patient (incluant notamment le motif de la consultation du jour), et sur la prise en charge des troubles urinaires détectés (examens cliniques et complémentaires pratiqués et traitements prescrits). Les thèmes de discussion abordés par le médecin et le patient lors de la mise en évidence d'un score IPSS >= 8 ont également été notés.

La Figure 1 présente les différents groupes de patients étudiés en fonction de l'évolution de l'étude : registre, score IPSS, et dossier clinique.

Figure 1 : Répartition de la population. Différents groupes de patients étudiés en fonction des trois documents de l'étude : registre, score IPSS, et dossier clinique. Les nombres indiquent le nombre de patients dans chaque groupe. Les pourcentages sont calculés à partir de l'effectif du groupe précédent à l'exception des groupes 8 et 9, ou les pourcentages ont été calculés sur le nombre de données exploitables.

L'étude a été déclarée à la Commission Nationale Informatique et Liberté (CNIL). Seules les informations concernant les patients ayant accepté de participer à l'étude ont été rapportées dans les différents documents.

Analyse des données

Les informations collectées ont été traitées et les données analysées par l'intermédiaire du logiciel SAS (version 8.2, SAS Institute, Cary, North Carolina, USA).

Les analyses ont été descriptives. Elles se sont appuyées sur les paramètres classiques : moyenne et écart type pour les paramètres quantitatifs, et effectif et pourcentage pour chaque modalité de réponse pour les paramètres qualitatifs.

Les relations entre les IPSS et les scores moyens de qualité de vie ou l'âge moyen des patients pour chaque valeur de l'IPSS ainsi que les relations entre l'âge et le pourcentage de patients ayant un IPSS > 8 pour chaque classe d'âge ont été étudiées au moyen d'une analyse de corrélation.

Résultats

Les médecins généralistes et leur pratique médicale

Au total, 1688 médecins généralistes ont participé à l'étude. Les caractéristiques démographiques et professionnelles de ces 1688 médecins sont présentées dans le Tableau II. Toutes les régions de France métropolitaine étaient représentées.

La plupart des médecins ont déclaré découvrir souvent ou très souvent une HBP à l'issue d'un interrogatoire systématique des patients (78,9%), ou à la suite des plaintes directes des patients (69,0%), et moins fréquemment, à l'issue d'un examen clinique (27,3%). Pour établir leur diagnostic, les médecins ont déclaré avoir presque toujours recours à un interrogatoire des patients (99,3% des médecins y recouraient souvent ou très souvent), et un examen clinique avec toucher rectal (87,4% des médecins y recouraient souvent ou très souvent). Ils utilisaient moins fréquemment le questionnaire IPSS (53,7% des médecins ont déclaré y avoir recours souvent ou très souvent). Parmi les examens complémentaires réalisés pour confirmer le diagnostic, les médecins ont déclaré utiliser souvent ou très souvent les dosages sanguins (PSA notamment) et l'échographie. Ils avaient plus rarement recours à l'analyse d'urine et aux tests urodynamiques (Figure 2).

Pour instaurer un traitement médicamenteux, les médecins tenaient compte de la sévérité des signes cliniques (95,7% des médecins ont jugé ce critère important ou très important pour mettre en oeuvre le traitement). Mais, ils tenaient également compte des effets indésirables des traitements, des pathologies associées présentées par le patient, de la rapidité d'action du traitement, et de son efficacité à long terme (respectivement, 90,7%, 84,2%, 85,6% et 98,4% des médecins ont jugé ces critères importants ou très importants).

Les médecins assuraient le suivi médical des patients souffrant d'HBP essentiellement par l'interrogatoire (99,0% des médecins ont déclaré utiliser l'interrogatoire souvent ou très souvent), la biologie (89,9%), l'examen clinique avec toucher rectal (82,0%), et la surveillance des effets indésirables (80,3%). L'échographie (56,8%), le recours à un spécialiste (45,2%), la quantification des signes cliniques par l'IPSS (43,7%) et surtout l'exploration de la fonction urodynamique (10,9%) étaient moins souvent utilisés.

La majorité des médecins généralistes (58,0%) jugeaient les patients mal informés sur l'HBP. Les thèmes qu'ils ont déclaré aborder avec eux concernaient le plus souvent, outre la gêne mictionnelle, les risques de cancer de la prostate (Figure 3a), les complications possibles de l'HBP et sa répercussion éventuelle sur la sexualité.

Figure 3 : Thèmes abordés avec les patients. (a) Fréquence (%) avec laquelle chacun des thèmes a été abordé selon l'avis du médecin généraliste. (b) Fréquence (%) avec laquelle chacun des thèmes a été abordé dans le cadre de l'étude, pour les trois premiers patients ayant un IPSS > 8.

Les troubles mictionnels chez les hommes consultant leur médecin généraliste

Durant les deux semaines de recueil des données pour chaque médecin, 33077 hommes âgés de 55 à 70 ans se sont présentés aux consultations des 1688 médecins. Les 33077 patients étaient âgés en moyenne de 62,6 ± 4,7 ans (moyenne ± écart type) : 36,0% avaient entre 55 et 60 ans, 32,0% entre 61 et 65 ans, et 32,0% entre 66 et 70 ans. Parmi ces patients, 13486 (40,8%) avaient une HBP déjà connue le jour de la consultation et 19591 (59,2%) n'avaient pas d'HBP déjà connue.

Le pourcentage de patients ayant une HBP déjà connue le jour de la consultation augmentait avec l'âge. Il était de 26,1% chez les patients âgés de 55 à 60 ans, 44,1% chez ceux âgés de 61 à 65 ans, et, 54,0% chez ceux âgés de 66 à 70 ans.

Par ailleurs 20,9% de ces patients avaient déjà subi un traitement chirurgical de l'HBP.

Les questionnaires IPSS de 17953 des patients sans HBP déjà connue ont été retournés complètement remplis et ont pu être analysés (groupe 4, Figure 1). Le score d'IPSS était significativement corrélé à l'âge des patients (r_ = 0,5482 ; p < 0,0001) (Figure 4). Il était de 5,4 ± 4,6 chez les patients âgés de 55 et 60 ans, de 6,8 ± 4,9 chez ceux âgés de 61 à 65 ans, et de 7,7 ± 5,2 chez ceux âgés de 66 à 70 ans.

Sur ces 17953 patients, 12578 (70,1%) étaient peu ou pas symptomatiques (IPSS 8). Parmi ces 5375 patients, 384 (7,1%) présentaient des troubles sévères (IPSS > 20). Le pourcentage de patients ayant un IPSS > 8 était aussi significativement corrélé à l'âge des patients (r_ = 0,948 p < 0,0001) (Figure 5). Il était de 22,3% chez les patients âgés de 55 à 60 ans , 32,4% chez ceux âgés de 61 à 65 ans, et 39,7% chez ceux âgés de 66 à 70 ans. Comme l'IPSS, le score de qualité de vie, égal en moyenne à 1,9 ± 1,4 (Tableau I), augmentait avec l'âge. Il était de 1,6 ± 1,4 chez les patients âgés de 55 à 60 ans, de 2,0 ± 1,4 chez ceux âgés de 61 à 65 ans, et 2,2 ± 1,4 chez ceux âgés de 66 à 70 ans. Le score de qualité de vie était significativement corrélé à l'IPSS (r_ = 0,9087 ; p < 0,0001) : les patients ayant les IPSS les plus élevés avaient la moins bonne qualité de vie (Figure 4).

Chez les patients ayant un IPSS >= 8, les signes cliniques les plus fréquemment décrits étaient la pollakiurie nocturne (question 7) et la diminution de la taille ou de la force du jet (question 5) (Tableau I).

Prise en charge des patients ayant un IPSS supérieur ou égal à 8

Le groupe constitué par les 3 premiers patients ayant un score d'IPSS > à 8 comprenait 4144 patients. Les caractéristiques médicales de ces patients sont présentés dans le Tableau III. Un patient sur deux souffrait d'hypertension artérielle (50,0%), et presque un patient sur deux présentait une dyslipidémie (40,8%). Un patient sur cinq était venu en consultation du fait de son hypertension artérielle (21,0%), et environ un sur sept parce qu'il présentait des troubles urinaires ou sexuels (14,1%).

Le diagnostic d'HBP a été posé par le médecin à l'issue de la consultation pour 3901 (94,3%) de ces patients. Pour les autres patients pour lesquels le diagnostic d'HBP n'a pas été posé, les médecins ont évoqué le plus souvent un cancer comme étiologie possible (72 patients).

Les médecins ont basé leur diagnostic sur l'interrogatoire et l'examen avec toucher rectal dans 55,8% des cas, et sur l'interrogatoire, l'examen avec toucher rectal et l'échographie dans 13,0% des cas. Dans 10,1% des cas, le diagnostic a reposé sur le simple interrogatoire des patients, et dans 8,6% des cas sur l'interrogatoire et l'examen sans toucher rectal.

Des examens complémentaires ont été prescrits à 89,9% des patients. Il s'agissait principalement d'analyses biologiques (dosage des PSA) et d'échographie. Les analyses d'urine, et surtout l'exploration urodynamique ont été moins souvent prescrites (Figure 2b). L'importance relative des différents examens complémentaires prescrits était conforme à celle déclarée par les médecins dans le questionnaire (Figure 2). L'avis d'un urologue a été demandé dans 17,5% des cas. Lors de la consultation, les patients et les médecins ont discuté de la possibilité d'avoir une HBP dans 79,3% des cas. Les autres thèmes abordés (Figure 3b) ont concerné le plus souvent, outre la gêne mictionnelle, les risques de cancer de la prostate, les complications possibles et la sexualité, confirmant les réponses au questionnaire des médecins (Figure 3a).

A l'issue de la consultation, 82,4% des patients nouvellement diagnostiqués se sont vus proposer un traitement de l'HBP. Selon les médecins, un traitement chirurgical était déjà justifié pour 6,0% de ces patients nouvellement diagnostiqués.

Discussion

Les troubles mictionnels ne sont pas spécifiques de l'HBP [8, 9, 11]. Néanmoins, en pratique, la localisation des nodules du fibro-adénomyome prostatique, leur nature fibreuse, musculaire ou glandulaire, ou l'augmentation de leur volume sont en général la cause de ces troubles urinaires chez l'homme âgé [4, 12, 14]. Dans notre étude, 94,3% des hommes français âgés de 55 à 70 ans présentant des troubles mictionnels (IPSS > 8) avaient une HBP clinique, confirmant l'importance de l'HBP dans l'apparition des troubles mictionnels chez les hommes âgés de 55 à 70 ans.

Le mode d'obtention de ce résultat (trois premiers patients ayant un score IPSS > 8 [groupe 7 de la Figure 1) permet d'extrapoler ce pourcentage à l'ensemble des patients ayant un IPSS > 8 et sans HBP déjà connue le jour de la consultation (groupe 3, Figure 1). Sachant que 29,9% des patients sans HBP déjà connue le jour de la consultation ont un IPSS > 8, on peut estimer à 5858 le nombre de patients ayant un IPSS > 8 (29,9% des 19591 patients du groupe 3), et à 5524 le nombre de patients ayant une HBP (94,3% de ces 5858 patients). Ajoutés aux 13486 patients ayant une HBP déjà connue le jour de la consultation et n'ayant pas rempli le questionnaire IPSS (groupe 2), il apparaît que 19010 des 33077 hommes âgés de 55 à 70 ans vus en consultation par un médecin généraliste en France (57,5%) avaient une HBP. La prévalence de l'HBP dans la population des patients âgés de 55 à 70 ans vus en consultation par un médecin généraliste français peut donc être estimée à 57,5%.

La prévalence de l'HBP chez les hommes âgés de 55 à 70 ans dans notre étude était donc très largement supérieure à celle décrite dans la littérature [12, 16, 18, 19]. Ceci s'explique par le mode de recrutement des patients. Dans la littérature [16, 18, 19], le questionnaire IPSS est envoyé au domicile d'un échantillon représentatif d'hommes français âgés ou d'âge mur. Dans notre étude, les patients inclus étaient les patients consultant leur médecin généraliste. Certains, notamment parmi ceux ayant une HBP déjà connue le jour de la consultation consultaient sans doute du fait de leur HBP (suivi régulier, renouvellement de traitement, etc.). Par contre, si l'on s'intéresse à la population des patients sans HBP déjà connue le jour de la consultation, la prévalence de l'HBP était estimée à 28,2% (5524 des 19591 patients sans HBP déjà connue). Ce chiffre est proche de ceux de la littérature quoique légèrement supérieur : 14,2% dans l'étude de Sagnier [18], 20,7% dans l'étude de Richard [18], et 21% dans l'étude Association Française d'Urologie (AFU) [16]. Il faut cependant noter que 14,1% des patients de l'étude ayant un IPSS > 8 consultaient parce qu'ils présentaient des troubles urinaires ou sexuels.

Si les résultats de cette étude ne permettent donc pas de connaïtre la prévalence exacte de l'HBP dans la population masculine âgée de 55 à 70 ans en France, ils permettent de connaïtre cette prévalence dans la partie de cette population consultant en médecine générale. Or, c'est évidemment cette partie de la population qui pourra être le plus facilement diagnostiquée et donc traitée. De plus ces résultats mettent en évidence l'importance du nombre de patients non diagnostiqués : le diagnostic d'HBP n'avait pas été fait chez plus d'un quart (28,2%) des patients sans HBP déjà connue le jour de la consultation. La prévalence de l'HBP est donc sous-estimée en médecine générale.

Pourtant, les médecins généralistes déclaraient dans le questionnaire découvrir cette pathologie lors d'un interrogatoire systématique, et 59,7% des patients ayant un IPSS > 8 avaient déjà été interrogé par leur médecin sur d'éventuels troubles urinaires, la recherche d'une HBP ayant même été réalisée chez 38,1% d'entre eux. Cette apparente discordance peut s'expliquer de deux façons : soit les médecins ne renouvellent pas assez fréquemment leur interrogatoire, soit les patients ne parlent pas lors de l'interrogatoire ou n'abordent pas spontanément le sujet. Or les médecins, qui se basent en priorité sur les plaintes du patient pour rechercher une HBP, n'effectuent pas de recherche face à un patient qui ne se plaint pas. Il a été rapporté que les patients ne parlent pas de leurs troubles mictionnels parce qu'ils n'osent pas aborder le sujet, parce qu'ils ne sont pas assez gênés pour en parler (notamment du fait de l'évolution progressive des troubles), et enfin parce qu'ils pensent que les troubles mictionnels sont une fatalité chez les hommes âgés [8, 18, 21]. Les IPSS élevés observés chez certains patients (384 patients avaient un score IPSS > 20) et le pourcentage de patients nouvellement diagnostiqués nécessitant une intervention chirurgicale (6,0%) confirment d'ailleurs cette réticence à aborder le sujet, et cette accoutumance ou cette acceptation des troubles mictionnels.

Dans notre étude, le questionnaire IPSS se révèle être un outil utile de dépistage des troubles mictionnels, ce qui devrait inciter à l'utiliser plus régulièrement dans le dépistage des troubles urinaires chez les hommes à partir de la cinquantaine. Il est d'ailleurs dommage que les médecins qui font confiance au questionnaire IPSS (73,3% ont déclaré que le questionnaire était important ou très important pour rechercher une HBP), ne l'utilisent pas davantage (53,7% ont déclaré y avoir recours souvent ou très souvent pour établir leur diagnostic) comme cela est recommandé [1, 4, 7].

Les résultats de cette étude montrent également que l'HBP est une pathologie fréquente en médecine générale : plus d'un homme sur deux (57,5%) entre 55 et 70 ans consultant un médecin généraliste présente une HBP. Ces résultats justifient le besoin des généralistes en termes d'informations claires et précises sur les troubles urinaires, sur la façon de les dépister, de les diagnostiquer et de les traiter.

La prise en charge des trois premiers patients présentant un IPSS >= 8 correspondait bien à la prise en charge des patients décrite par les médecins généralistes dans le questionnaire sur leur pratique médicale vis-à-vis de l'HBP. Globalement, les médecins généralistes basaient leur diagnostic sur l'interrogatoire des patients et leur âge. Par rapport aux recommandations de l'ANAES 2003, de l'EAU 2001, de l'AUA 2003 et de la 5ème Consultation Internationale sur l'HBP [1, 2, 4, 7], il apparaît que le toucher rectal n'a pas été systématiquement pratiqué lors de l'examen clinique alors qu'il reste indispensable car il permet notamment d'évaluer le volume de la prostate et la présence d'induration [20]. De même, l'examen d'urine (bandelette urinaire) qui est simple, rapide, peu coûteux, et permet de rechercher une pathologie associée infectieuse (leucocyturie, positivité aux nitrites), ou tumorale ou lithiasique (hématurie) a rarement été réalisé [1, 20]. Par contre, le taux de PSA a été presque systématiquement mesuré, sans doute parce que les patients de l'étude étaient relativement jeunes (les plus âgés avaient 70 ans) et avaient donc une espérance de vie souvent supérieure à 10 ans. De même, le recours à l'imagerie médicale a été très fréquent. Ces résultats indiquent que les médecins explorent les troubles mictionnels avant tout dans la crainte d'un cancer de la prostate. Une observation déjà mentionnée par Coeurdacier [5], lors d'une étude réalisée auprès de 250 médecins généralistes bretons en 1995. En effet, dans cette étude [5], 76% des praticiens ont déclaré explorer les troubles fonctionnels dans la crainte d'un cancer de la prostate. Par contre, le dosage de PSA n'était réalisé que dans 26% des cas alors que le toucher rectal était réalisé dans 86% des cas. Il semble donc qu'aujourd'hui le dosage de PSA se généralise, peut être aux dépends du toucher rectal.

La crainte d'un cancer était également partagé par les patients puisque le risque de cancer a été abordé par les médecins avec plus d'un patient sur deux ayant un IPSS >= 8, faisant de ce thème de discussion le thème principal après la gêne mictionnelle. Un résultat déjà décrit par Coulange [6], lors d'une étude épidémiologique sur les répercussions de l'HBP sur le confort de vie de 10028 patients atteints de troubles prostatiques. Pourtant, les patients atteints d'HBP ne présentent pas plus de risques que les patients indemnes de cette affection de développer un cancer de la prostate [21]. Néanmoins, ils représentent du fait de leur âge une population à risque pour le cancer de la prostate [4]. D'ailleurs, les médecins généralistes ont suspecté la présence d'un cancer chez 72 des 234 patients ayant un IPSS >= 8 et pour lesquels un diagnostic d'HBP n'a pas été établi à l'issue de la consultation (groupe 8, Figure 1), faisant du cancer la seconde hypothèse étiologique des troubles mictionnels par ordre de fréquence chez les patients de cette étude ayant un score IPSS >= 8.

Conclusion

L'HBP est en France une affection fréquente, insuffisamment recherchée, et donc insuffisamment diagnostiquée. Or, une meilleure détection des patients souffrant de troubles mictionnels permettrait d'établir le diagnostic différentiel avec d'autres pathologies, de prévenir les complications de l'HBP par un suivi régulier, de réduire les signes cliniques, et d'améliorer la qualité de vie des patients en leur proposant un traitement adapté. Pour améliorer le diagnostic, les médecins généralistes doivent tenir compte de la réticence des patients à aborder le sujet, de leur accoutumance à des troubles mictionnels d'installation progressive, et de leur acceptation. L'utilisation plus fréquente du questionnaire IPSS chez les patients de plus de 55 ans lors des consultations permettrait de contourner ces difficultés.

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Remerciements : Nous souhaitons remercier les Laboratoires Fournier pour leur soutien pour la réalisation pratique de l'étude.