Hommage au Pr Dominique CHOPIN - La réussite suprême du médecin enseignant chercheur

14 juillet 2006

Auteurs : Fabien Saint
Référence : Prog Urol, 2005, 15, 6, 1216, suppl. 1

Il y a 10 ans j'étais loin de penser que l'approche thérapeutique individualisée par le BCG, dans le traitement des tumeurs superficielles de vessie, scellerait notre destin. J'ai rencontré mon maître en 1995, le hasard de la vie. L'époque était pleine de jeunes internes (dont je faisais partie) avec un avenir incertain et qui cherchaient à faire la différence pour assurer la fin de leur formation. Très vite le premier rendez-vous, les premiers choix aussi (le DEA) et la charge de collecter les urines et les tissus des patients traités pour tumeur de vessie. Cette charge qui avait été refusée par d'autres (une chance en quelque sorte), était en fait l'épine dorsale d'un projet difficile, non pas parce que les malades étaient de farouches opposants (je n'ai jamais eu de refus de prélèvements), mais par le manque de compréhension de l'entourage hospitalier de cette époque. La clinique et la recherche ne semblent pas à première vue si éloignées, mais sans doute dans ce milieu médical où le savoir est intimement lié au pouvoir, l'inconnu qui était associé à cette démarche nourrissait un grand nombre de fantasmes.

Facile dans un monde de chirurgiens de devenir marginal lorsque l'on arbore la badine d'azote et le pot à urine comme outils complémentaires au bloc opératoire. Mais mon bon maître était constant, dans son raisonnement et dans ses attitudes. Insensible à cette portion du monde extérieur, il savait passer outre, et toujours (sans cesse) maintenir l'intérêt commun pour cette recherche, et la pression sur un système dont le sens naturel n'était pas le sien.

A une époque où les biobanques n'existaient pas, constituer un stock de tissus humains pour établir une recherche de qualité relevait du défit permanent. La course aux financements, la motivation et la coordination des équipes, autant d'obstacles avec lesquels il jonglait chaque jour sans jamais sacrifier à l'écoute et à l'aide qu'il pouvait accorder à ces collaborateurs. Il savait maintenir le niveau d'efficience de chacun, tout en élaborant la stratégie pour tous. Je n'ai pas perçu cette dynamique immédiatement, mais les années passant j'ai compris que j'avais suivi un courant, un souffle directeur, en quelque sorte invisible.

Tout était logique, lumineux. Ainsi pour commencer, il nous a fallu comprendre les effecteurs de la réponse au BCG dans le traitement des tumeurs de vessie (B.J.U. International., 2001), quantifier la qualité de cette réponse (Urology, 2001 ; J. Urol., 2001 ; J. Urol., 2002 ; Int J Cancer. 2003), parallèlement évaluer les effets indésirables de ce traitement et leurs conséquences sur son efficacité (Urology, 2001), puis déterminer des facteurs liés au patient et pouvant réguler la réponse tumorale au BCG (European Urology, 2004), enfin développer de nouveaux outils diagnostiques afin de mieux sélectionner les malades devant bénéficier de ce traitement (Clin. Chem. 2003).

En 10 ans l'approche thérapeutique individuelle par le BCG était née et avec elle, à l'échelle du monde des soignants, un moyen d'améliorer chaque jour la vie des nos patients. Mais à l'échelle du monde commun, qui sait ce qu'est l'ATI par le BCG ? Il n'y a, en effet, pas de grande découverte dans tout cela, mais simplement une pierre à l'édifice des sciences. Cet édifice a perdu un de ces artisans, un artisan qui aura cependant atteint la réussite suprême du médecin enseignant chercheur : manquer à ceux qu'il a soignés, manquer à ceux qu'il a formés.