François Gigot de Lapeyronie (1678-1747), bienfaiteur de la chirurgie et promoteur de la fusion médecine-chirurgie, et la maladie qui porte son nom

04 septembre 2002

Mots clés : La Peyronie, promoteur de la chirurgie, maladie de La Peyronie.
Auteurs : ANDROUTSOS G.
Référence : Prog Urol, 2002, 12, 526-532
François Gigot de Lapeyronie, premier chirurgien de Louis XV a pu séparer à jamais les chirurgiens de la compagnie des barbiers et, en leur faisant accorder une charte, les mettre sur un pied d'égalité avec les médecins. La création, en 1731, de l'Académie Royale de Chirurgie, que Lapeyronie présida pendant 11 ans, apporta la fin d'une tutelle insupportable de la médecine à l'égard de la chirurgie et contribua à la promotion chirurgicale. En 1743, il fut le premier qui donna une description valable de la maladie qui porte son nom.



"C'est sous Votre haute autorité Royale que vient de se former l'Académie Royale de Chirurgie". Ces mots furent adressés à Louis XV par le très humble, très respectueux et très fidèle serviteur et sujet, M. de Lapeyronie (Figure 1) qui présidait la première séance académique, le 18 décembre 1731 [33].

Figure 1 : La Peyronie : Buste de marbre, Faculté de Médecine de Montpellier.

VIE - CARRIERE

LAPEYRONIE naquit à Montpellier le 15 janvier 1678 d'un père qui exerçait la profession de maitre-chirurgien. Après ses humanités au collège des Jésuites, le jeune François s'oriente vers la carrière de chirurgien, à l'encontre du souhait de ses parents qui rêvaient d'en faire un docteur-médecin, histoire de promotion sociale à une époque où le métier de chirurgien était plus que sous-estimé. Ayant obtenu une dispense en raison de son âge, LAPEYRONIE commence ses études en 1693 et les termine fin 1694 (1). Le 19 février 1695, à 17 ans, il est donc couronné maitre-chirurgien à l'Hôtel de Ville en présence des autorités de la Cité. Il prête serment 'les mains sur les Saints Evangiles contenus dans le Petit Thalamus où étaient inscrits les statuts de maitre-chirurgien conformément aux anciennes coutumes' et reçoit aussitôt après les 'Lettres de maitrise', l'équivalent de la licence en médecine, qui donnaient le droit d'ouvrir boutique et de 'placer enseigne'.

Le professeur CHIRAC, de la faculté de médecine de Montpellier, ami de la famille, très impressionné par le brio du jeune LAPEYRONIE, l'envoie se perfectionner à Paris et le recommande à son ami Georges MARESCHAL, premier chirurgien du roi et chirurgien-major à l'hôpital de la Charité, dénommé 'l'oracle de la chirurgie'. LAPEYRONIE va tirer le maximum de profit de son séjour dans la capitale, non seulement en complétant ses connaissances médico-chirurgicales mais encore en nouant de solides relations à la Cour qui n'ont pas été inutiles dans le déroulement de sa prestigieuse carrière [17].

Dès son retour à Montpellier, il inaugure un cours d'anatomie et de chirurgie qui connait un tel succès qu'on le dit 'accablé par le nombre de ses disciples'. Il a à peine vingt-quatre ans lorsqu'il est nommé, en 1702, chirurgien-major de l'Hôtel-Dieu Saint-Eloi, poste qu'il occupera durant treize ans. En 1704 il abandonne momentanément ses activités citadines afin de participer à la campagne du maréchal de VILLARS. Cet intermède terminé, il contribue, avec d'autres médecins et savants à la fondation de la Société Royale des Sciences de Montpellier (1706), dont il sera le plus fidèle animateur.

En 1712 une brillante réussite opératoire va bousculer le cours de sa destinée. Le marquis de VIZANI, qui exerçait une charge considérable auprès du pape Clément XI, était atteint depuis plus de 15 ans d'une ostéite nécrosante du frontal et du pariétal gauches qui ne cessait de s'étendre ; deux fistules s'étaient ouvertes, sa tête était prodigieusement enflée ; il éprouvait de vives douleurs...et présentait de la somnolence et des accès de délire. Il vint se confier aux soins de Lapeyronie qui obtint la guérison en enlevant la plus grande partie du frontal et des os de la racine du nez. La perte de substance fut masquée par une prothèse en argent peinte de la couleur du visage et qui imitait un front naturel! L'opéré survécut 12 ans à la crâniectomie [2]. Le Pape éleva le chirurgien à la dignité de l'Ordre de l'Eperon et lui remit une médaille d'or. Dès lors les jours de LAPEYRONIE à Montpellier sont comptés : le voici pressenti pour rallier la capitale! Il précipite d'ailleurs involontairement ce départ en guérissant le duc de CHAULMES qui l'avait mandé à Paris pour s'occuper d'une méchante fistule que personne n'avait pu assécher. La rumeur de l'exploit parvient jusqu'aux oreilles de Louis XIV qui le prie de bien vouloir se fixer à Paris : que pouvait-on refuser au Roi Soleil? (2) En 1715, LAPEYRONIE quitte définitivement sa ville natale, ses amis et la Société des Sciences qui, pour ne pas le perdre entièrement, le nomment membre associé vétéran à vie [3].

Sa carrière brillante et féconde à Paris

Il arrive à Paris à l'âge de 37 ans, précédé par la renommée, à Paris où l'attendent des amis influents dont Pierre CHIRAC méridional comme lui, mais surtout Georges MARESCHAL, premier chirurgien du roi. Son ascension est dès lors fulgurante, rythmée par les promotions, les honneurs et les distinctions. Le voici en effet : chirurgien-major de l'hôpital de la Charité (1715); démonstrateur royal d'anatomie du Collège Saint- Côme et du Jardin Royal (1715); survivancier de MARESCHAL (1717); titulaire de Lettres de noblesse (1721); maitre d'hôtel ordinaire de la reine (1731); médecin du roi par quartier, c'est-à-dire par roulement (1733) (après qu'il eut obtenu le grade de docteur en médecine à l'Université de Reims en 1733); premier chirurgien de Louis XV après le décès de MARESCHAL (1736) (pour les deux fonctions couplées de médecin et chirurgien attaché à sa personne, Louis XV lui avait octroyé une rente viagère de 10000 livres); gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi (1738); chirurgien en chef des armées du royaume (1738).

Choyé par le roi et roi lui-même de la chirurgie, LAPEYRONIE consulte, soigne ou opère les plus hauts dignitaires de la France et les têtes couronnées de toute l'Europe. Citons parmi ses plus illustres clients : le tsar de toutes les Russies Pierre le Grand et son chancelier, le comte d'OSTERMAN; le roi Stanislas Ier de Pologne; l'empereur Charles VII d'Allemagne; le duc Léopold de Lorraine dont il affaissa trois trajets fistuleux 'en deux minutes, avec toute la vitesse et l'adresse imaginables' (3); le dauphin Louis de France qu'il guérit en 1738 d'un 'dépôt considérable à la mâchoire inférieure'(abcès); sans oublier Louis XV en personne qu'il soigna à plusieurs reprises, à Metz en particulier en 1744 (4), où le souverain s'était évanoui en disant 'je me meurs'. Il ne mourut pas mais garda un surcroit d'affectueuse gratitude envers celui qu'il considérait comme son sauveur [22].

En 1736, MARESCHAL ayant eu la 'délicatesse de mourir', LAPEYRONIE lui succède à la charge de 'premier chirurgien du roi et chef de la chirurgie du royaume'. Ses contacts permanents avec Louis XV vont lui permettre de mener à bien l'oeuvre maitresse de sa vie, couronnée par les fameuses Ordonnances du 23 avril 1743 séparant à jamais les chirurgiens de la compagnie des barbiers et leur conférant une charte les mettant sur un pied d'égalité avec les médecins.

La création, en 1731, de l'Académie Royale de Chirurgie, que LAPEYRONIE (Figure 2) devait, à la suite de MARESCHAL, présider 11 ans, avait laissé présager la fin d'une tutelle insupportable de la médecine à l'égard de la chirurgie [17].

Figure 2 : La Peyronie : tableau par Hyacinthe Rigaud. Salle du Conseil, Faculté de Médecine de Montpellier.

En dehors de la promotion chirurgicale, son esprit d'entreprise s'étendit à d'autres domaines, tout particulièrement à la réforme du Service de Santé militaire. Dans sa jeunesse il avait accompagné le maréchal de VILLARS dans ses expéditions cévenoles; plus tard il deviendra le compagnon de bataille de Louis XV, de ce roi qui n'aimait pas la vue et l'odeur du sang : 'Voyez ce qu'il nous en coûte de remporter des victoires', avait-il dit à Fontenoy; 'le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes; la vraie victoire est de l'épargner'. LAPEYRONIE accomplira une oeuvre admirable sur les champs de bataille, 'sauvant plus de blessés qu'on n'avait fait auparavant', opérant en permanence, faisant des pansements, visitant les infirmeries de campagne, remontant le moral des troupes.

Le roi subjugué par cette maitrise chargea le chirurgien de réorganiser un service mal considéré et soumis à la bureaucratie de l'administration militaire. Il érigea un nouveau système, autonomisa les cadres de santé, institutionnalisa les infirmeries régimentaires, bref prépara les structures des armées de la Révolution et de l'Empire. D'autres compléteront son oeuvre, dont le fameux Germain Pichault de LA MARTINIÈRE qui lui succédera comme premier chirurgien du roi.

LAPEYRONIE ne fut pas ménagé par les maladies. En 1719 il échappa de peu à deux amputations mutilantes, celle d'un bras tout d'abord suite à un phlegmon de la main, celle d'une jambe peu de temps après suite à un érysipèle surinfecté. Le chirurgien souffrit une partie de son existence de crises de coliques hépatiques liées selon toute probabilité à une lithiase vésiculaire. A la fin de sa vie il fut affecté par une autre lithiase, celle-ci vésicale dont il avait porté lui-même le diagnostic, bien que 'des sondages pratiqués par ses soins ou par des collègues n'aient rien révélé dans la vessie!'. Son diagnostic était exact : après sa mort on y trouva une 'pierre' pesant plus de trois onces. Cette lithiase fut sans doute à l'origine de l'infection qui l'emporta le 25 avril 1747, après deux mois de fièvres ininterrompues. LAPEYRONIE s'éteint à 69 ans, à Versailles, non sans avoir légué la majeure partie de sa fortune au Collège Royal de Chirurgie de sa ville natale, ce qui permit à ce dernier de faire édifier à Montpellier le splendide hôtel Saint-Côme [17].

Fondateur de l'Académie Royale de Chirurgie et promoteur de la fusion médecine-chirurgie

Au plan purement scientifique la contribution de LAPEYRONIE a été insignifiante. Son génie fut ailleurs. Ayant souffert au tout début de sa carrière de la condition subalterne et quasi-méprisée des chirurgiens, ces 'rustres et analphabètes', il mettra ses capacités à faire sortir de l'ombre cette profession, à lui donner ses lettres de noblesse et de servante de la médecine, à élever jusqu'au rang de soeur jumelle, parée d'autant d'atours.

Il procédera en deux étapes. D'abord obtenir la cohésion des chirurgiens, leur insuffler un esprit de responsabilité, les inciter à mettre en commun leurs efforts, leur procurer une tribune, susciter les vocations et l'émulation...Dans ce but et avec l'appui inconditionnel du premier chirurgien du roi, MARESCHAL, il fonde en 1731 l'Académie Royale de Chirurgie dont il rédige lui-même les statuts, qui ne seront d'ailleurs reconnus qu'en 1748. Qu'importe : pendant ces 17 ans, l'Académie avait fait des prodiges. Bientôt ses travaux, réalisations et récompenses furent connus dans la France entière et hors de ses frontières. Dès 1743 l'Académie publia régulièrement ses Mémoires, dont le premier volume fut solennellement remis à Louis XV par LAPEYRONIE en personne.

Ensuite hisser la chirurgie jusqu'au niveau de la médecine, en faire son égale dans tous les domaines, qu'il s'agisse de la valeur de l'enseignement, de la qualité des diplômes, de la dignité et du respect de la profession. Et, pourquoi pas, fusionner avec elle! En 1743 fut promulguée la Déclaration des Droits du Chirurgien, véritable Charte de la profession. Elle dissociait à tout jamais la 'chirurgie de longue robe' de la 'chirurgie de courte robe' (les barbiers-perruquiers) (5); elle réorganisait l'enseignement des études qui devenaient plus longues, plus difficiles, mieux contrôlées qu'en médecine ; elle étoffait une nouvelle classe de maïtres performants, les 'démonstrateurs' (ou professeurs-démonstrateurs) soutenant la comparaison avec leurs homologues des Universités; elle assurait enfin à la profession la notoriété et la surface sociale qu'elle méritait. On comprend dès lors la signification de ces mots écrits bien plus tard par le grand médecin anglais Thomas ADDISON, celui de la maladie qui porte son nom : 'La France a été la vraie patrie de la chirurgie, comme l'Italie celle des beaux-arts ou Athènes celle de l'éloquence et de la philosophie'. Mots qui s'appliquaient exactement à l'oeuvre de LAPEYRONIE [3].

Intéressant primitivement la seule Ecole de Paris, la Déclaration fut étendue en 1745 à celle de Montpellier. LAPEYRONIE veillait fidèlement sur ses anciens condisciples.

Restait à LAPEYRONIE à s'avancer vers les hauteurs, à caresser ce rêve insensé : réunir la médecine et la chirurgie! N'ayant trouvé aucune complaisance parmi les médecins, c'est lui qui marchera vers eux, presqu'avec humilité. Il accomplira à l'âge de 55 ans ce geste inoui: redevenir étudiant et solliciter le grade de docteur en médecine! On sait qu'il l'obtint à Reims [2].

Son rêve ne se concrétisa pas de son vivant, mais le principal avait été réalisé. D'une asymétrie aveuglante au début du XVIIIe siècle, médecine et chirurgie avaient équilibré leurs statures grâce à ses efforts. Elles continuèrent à se bouder quelque temps, mais leur indifférence ne pouvait durer. Elle ne dura pas (la Révolution les réunira définitivement).

Son testament

Bien que sans cupidité excessive, LAPEYRONIE avait amassé une fortune plus que conséquente (le montant général des 'effets' de Lapeyronie avait été estimé à 1.066.289 livres). Ce n'était pas sans contreparties que l'on soignait alors les têtes couronnées des royaumes et des empires. Peu avant sa mort, le célèbre chirurgien avait dressé son testament, un testament plus que généreux envers ses collègues les chirurgiens. La part la plus importante de sa fortune revient en effet aux Communautés des chirurgiens de Paris et de Montpellier. A celle de Paris il laisse, outre sa bibliothèque personnelle, des sommes d'argent substantielles ainsi que son magnifique domaine de Marigny dans l'Yonne (LAPEYRONIE avait transformé une partie de son château en hospice pour les indigents de la région), sur les revenus duquel sera prélevé le prix annuel de l'Académie Royale de Chirurgie (médaille d'or d'une valeur de 500 livres). A celle de Montpellier, il lègue ses deux maisons ainsi que 100.000 livres, l'ensemble destiné à construire un amphithéâtre pour les démonstrations anatomiques et des logements pour les maitres-chirurgiens lors de leurs assemblées. Ainsi fut édifié le magnifique Collège Saint-Côme qui abrite depuis 1804 la Chambre de Commerce. Les volontés testamentaires avaient été respectées, qui spécifiaient 'qu'on prenne modèle sur le Collège Saint-Côme de Paris et qu'on le rende plus parfait si possible'. Sans entrer dans les détails, précisons que la partie qui nous intéresse ici, c'est-à-dire l'amphithéâtre, séduit le regard par sa grâce et son equilibre.

Restait l'autre partie de la fortune, moins que négligeable puisqu'évaluée à 450.000 livres. Une montagne d'or ! Hormis divers legs à des hôpitaux, maisons de bienfaisance et oeuvres charitables, LAPEYRONIE avait destiné ce pactole à son unique soeur Madame d'ISSERT et à la fille de cette dernière, Madame de SAUNIÉ, mais ce en usufruit. Que se passa-t-il dans l'esprit de Mme d'ISSERT? Courroucée par les dispositions de son frère à l'égard de ses amis les chirurgiens, elle intenta procès sur procès afin de casser le testament. En vain. A la mort de l'usufruitière, le reliquat de la fortune revint de droit aux chirurgiens de Montpellier et de Paris : un nouvel héritage retombait sur eux! Cet argent fut principalement utilisé à créer des emplois de démonstrateurs (4 à Paris et 4 à Montpellier) ainsi qu'un poste de professeur-accoucheur à Montpellier [11].

La boucle était bouclée : la chirurgie avait permis à LAPEYRONIE d'amasser une fortune ; celle-ci retournait à la chirurgie par voie testamentaire. 'Ce qui mit un comble à sa gloire', écrivit M. BIROT dans son 'Eloge de La Peyronie', 'ce furent les dispositions de son testament par lequel il légua presque toute sa fortune aux établissements qu'il avait conservés, augmentés ou créés, tous consacrés à l'enseignement, à l'exercice et au perfectionnement de la chirurgie' [3].

Figure 3 : Courbure du pénis.

Epilogue

LAPEYRONIE apparait en définitive comme l'une des grandes figures de la chirurgie montpelliéraine. La Faculté de Médecine a tenu à honorer sa mémoire en faisant ériger, en 1864, une statue qui, avec celle de BARTHEZ, encadre sa porte d'entrée. Plus récemment, en 1976, le nom de Lapeyronie a été donné à l'un des grands établissements construits par le Centre Hospitalier Régional de Montpellier.

LA MALADIE QUI PORTE LE NOM DE LAPEYRONIE

La maladie de LAPEYRONIE est caractérisée par l'infiltration scléreuse du tissu conjonctif séparant les corps caverneux de leur tunique albuginée. Les plaques ou les noyaux scléreux prédominent sur la cloison sagittale médiane du pénis. La suppression de l'élasticité au niveau des lésions provoque douleurs, angulation de la verge, troubles de l'érection et souvent gêne sexuelle. La maladie a été décrite sous des noms très variés : induration plastique des corps caverneux, induration du pénis, inflammation fibreuse des corps caverneux, inflammation chronique des corps caverneux, sclérose fibreuse du pénis, etc..., avant que soit retenu de manière habituelle celui de maladie de LAPEYRONIE [27].

C'est en 1743 que LAPEYRONIE décrivit cette affection. Dans un article [21] étaient rapportés trois cas de 'tumeurs dures dans les corps caverneux' accompagnées d'érection douloureuse et de courbure du pénis du côté de la lésion. Il décrivit ces tumeurs 'en forme de nodules ou de ganglions, allongés parfois comme les grains d'un chapelet, d'un bout à l'autre des deux corps' et il différencia ces indurations de celles qui compliquent les maladies vénériennes.

Il n'est pas le premier à avoir mentionné cette déformation. Mais il fut celui qui en donna la première description scientifique. D'autres avant lui l'avaient signalée, en particulier Gabriel FALLOPE et André VÉSALE [28] qui avaient examiné le même patient. Dans ses 'Observationes' (1561) [12], FALLOPE nota au sujet des nerfs du pénis : 'Des ganglions indolores ou glandules, comme ils sont appelés par les empiriques, se trouvent en eux et leurs enveloppes en raison desquels, plus tard, lorsque le pénis est en érection, il se gonfle comme la corne d'un bélier'. Et VÉSALE, se référant à leur patient mutuel, mentionna des nodules qui avaient remarquablement tordu son pénis.

Un autre cas, situé également au 16e siècle, est celui rapporté par Giulio ARANZIO (1538-1589) de Bologne, enregisté par Shenck von GRAFENBERG [32]. Celui-ci nota que les symptômes se présentaient seulement lorsque le pénis était en érection, alors qu'il devenait tordu et péniblement douloureux. Cette condition (maladie) fut appelée 'nodum penis'', à cause d'une petite tumeur palpable à la forme d'un haricot.

De même Nikolaas TULP [36] décrivit, en 1652, cette maladie comme 'coles incurvatus'', et enregistra le cas d'un homme à Campensi qui constata que le milieu de son pénis, lorsqu'il essayait ''d'honorer Vénus'', se courbait et il était forcé, très souvent, d'abandonner la tentative ; ceci ne lui causait pas de douleur. TULP dit qu'aucun nodule n'y était palpable, contrairement à ce qui était habituellement observé dans cette maladie, mais qu'il y avait une induration localisée dans cet endroit. Il ordonna au patient des lavements, des bains, des huiles émollientes. Ce patient-là n'apparut plus, mais un autre en fut lentement guéri grâce à ce traitement.

Quelques dizaines d'années plus tôt, en 1687, dans 'les Ephémerides des curieux de la nature', le cas d'un homme présentant un pénis ossifié et qui vraisemblablement avait une maladie de LAPEYRONIE [27].

Le cas de 'penis lunatus'' rapporté par PAULLINI, en 1706, suggère une autre référence à la maladie de LAPEYRONIE. Un jeune homme de Frisie avait développé, à force de se masturber fréquemment, une déformation du pénis : sa verge prit la forme d'une faucille, se courbant en arrière vers le nombril ; lorsqu'il urinait, il devait tourner la tête parce que l'urine se lançait en l'air [26]. D'après ZONARAS [40], l'empereur Heraclius souffrait d'une malformation pareille du pénis et il devait tenir une petite tablette contre son hypogastre pour protéger son visage des éclaboussures de son urine. ZONARAS ajoute que cette anomalie était due à l'nceste commis par l'empereur avec la fille de son frère; d'autres soutinrent que c'était la conséquence d'un bain prolongé, en plein hiver, dans une rivière, après la tombée du soir.

En 1786, John HUNTER [19] décrivit des ulcérations post-vénériennes et la courbure des corps caverneux, typique dans la maladie de LAPEYRONIE. Il nota aussi que des changements pereils étaient possibles sans cause apparente et cita le cas d'un homme âgé de 60 ans qui avait souffert de goutte pendant vingt années et qui avait développé des symptômes typiques de cavernosite.

En 1825, Alexis BOYER [4] pensa que cette maladie n'était pas rare chez les hommes âgés et il recommanda des massages au mercure comme le seul traitement à suivre. Philippe RICORD [31] cita l'affection comme ''strabisme pénien', une expression utilisée plus tard par le patient de WHITE qui se plaignit d'un ''squint of the cock''(=strabisme pénien) [26].

Plus tard en 1875, VAN BUREN et KEYES [38] décrivirent la calcification du pénis et l'inflammation chronique limitée du tissu érectile des corps caverneux qui n'auraient jamais été rapportées auparavant. Ils publièrent 5 cas de cette maladie appelée pendant 40 ans maladie de VAN BUREN, avant qu'on établisse qu'il s'agissait de la maladie décrite par LAPEYRONIE, 130 années plus tôt.

Cependant, à la même époque que VAN BUREN, en 1877, le français Jean-Nicolas DEMARQAY [6] publiait également à Paris deux articles sur l' induration plastique des tissus érectiles du pénis' et 'l'ossification du pénis'. Il se rapportait quant à lui aux travaux de LAPEYRONIE.

Sir James PAGET [29] fut probablement le premier à observer la similitude entre la maladie de LAPEYRONIE et la contraction du fascia palmaire du baron Guillaume DUPUYTREN (1879); il crut que la cause en était la goutte et la production de tissus fibreux.

Une revision étendue des cas enregistrés fut établie par VERTH et SCHEELE en 1913 [30]. LOWSLEY et BOYCE [24], dans leur revue de 1950 purent collectionner 1248 cas tirés de la littérature.

Depuis DEMARQAY, de nombreux auteurs ont émis des hypothèses étiopathogéniques et ont proposé des solutions thérapeutiques. Il convient de citer UBELHOR [37] qui en 1966 par une enquête internationale confrontant les avis de 110 urologues du monde entier a permis à GALLIZIA [15] d'étayer son hypothèse de triade collagène (association de la maladie de LAPEYRONIE avec la maladie de DUPUYTREN et la sclérose du cartilage auriculaire).

On a longtemps pensé, et Lapeyronie le premier, que la maladie pouvait être liée à une affection vénérienne, gonococcique ou syphilitique [5]. Le premier traitement préconisé fut donc celui de la syphilis, avec les préparations mercurielles et l'iodure de potassium. Puis LAPEYRONIE a essayé, avec succès semble-t-il, les eaux thermales de Barèges dans les Pyrénées. Depuis LAPEYRONIE, les traitements proposés ont été nombreux que ce soit à visée générale (corticoides [34], vitamine E, piasclédine [27], procarbazine [1], potaba [41],...) ou à visée locale (irradiation [9] et [16], radiumthérapie [14] et [25] ultrasons [13], infiltrations de corticoides [7],...).

Aujourd'hui, on pense que la chirurgie est le traitement le plus éfficace [10]. La chirurgie a été utilisée très tôt puisqu'en 1828, George McCLELLAN [18] pratiquait la première excision d'une plaque ossifiée. Depuis, on n'a cessé d'essayer d'améliorer la technique chirurgicale soit en associant des greffes diverses [8] (graisse, derme, dure-mère lyophilisée) pour combler le défect créé par l'excision [35], soit par la mise en place de prothèses [39]. Au XIXème siècle, cependant, PHYSICK [23] réalisa pour la première fois une opération de redressement selon le procédé qui serait bien plus tard repris par NESBIT [20].

NOTES

(1) Après avoir satisfait aux examens de fin de scolarité, devant un jury composé de 26 maîtres-chirurgiens et d'un représentant de l'Université médicale, Pierre Chirac en l'occurrence.

(2) Louis XIV n'eut jamais beaucoup d'estime pour les chirurgiens qui, des années durant, avaient soigné sa fistule anale sans grand succès. Ce fut finalement le chirurgien Félix qui l'en débarrassa mais " après deux mois d'essais, de tâtonnements et d'expérience ". On peut l'imaginer : que de souffrances et colères royales ! Sans doute avait-il pensé à Lapeyronie dans le cas où Félix aurait échoué.

(3) Il reçut en gage de reconnaissance de la part du duc : 50000 livres ; de la part de la duchesse : un diamant de 24000 livres; de la ville de Nancy : 200 pièces d'or, une face frappée aux armes de la ville, l'autre à ses propres armes.

(4) Louis XV était certes malade des "fièvres" ; il était surtout affecté par l'éloignement "imposé" à sa jeune maîtresse, la comtesse de Châteauroux. Lapeyronie soigna le tout en bon médecin et fin psychologue.

(5) Chirurgiens et barbiers avaient mené un grand bout de chemin ensemble grâce au "couteau" commun. Leur coéxistence n'avait plus de signification dès lors que le couteau avait donné le rasoir d'un côté et le bistouri de l'autre.

Références

1. ABOULKER P. et BENASSAYAG E.: Traitement de l'induration plastique des corps caverneux par la procarbazine (Natulan). Ass. Franç. d'Urol., 1970, 64:499.

2. AIMES A. : François Lapeyronie. Monspelliensis Hippocrates, Causse et Castelnau, Montpellier, 1962, 5/15 : 3-13.

3. BONNET H. : La Faculté de Médecine de Montpellier. Huit siècles d'Histoire et d'Eclat. Sauramps Médical, Montpellier, 1992, pp. 276-284.

4. BOYER A.: Traité des maladies chirurgicales. Paris, Migneret, 1825.

5. BURFORD, C.E et al : Fibrous cavernosities: further observations with report of 31 additional cases. J. Urol., 1946, 56, 188.

6. DEMARQAY J.N. : Maladies chirurgicales du pénis. Paris, Delahaye et Cie, 1877.

7. DESANCTIS P.N., FUREY C.A.: Steroid injection therapy of Peyronie's disease: a 10-year summary and review of 38 cases. J. Urol., 1967, 97, 144.

8. DEVINE C.J. and HORTON C.E.: Surgical treatment of Peyronie's disease with a dermal graft. J. Urol., 1974, 111, 44.

9. DUGGAN H.E.:Effect of X Ray therapy on patients with Peyronie's disease. J. Urol., 1964, 91, 572.

10. DUNSMUIR W.D., KIRBY R.S.: François de Lapeyronie (1678-1747): the man and the disease he described. B.J.U., 1996, 78, 611-622.

11. ESTOR H. : Madame d'Issert et le testament de La Peyronie. Monspelliensis Hippocrates, Montpellier, Causse et Castelnau, 1967, 10 / 30 : 21-28.

12. FALLOPPII G. : Observationes anatomicae. Venetiis, Apud Marcum Antonium Vilmum, 1569.

13. FRANK I.N. and SCOTT W.W.: The ultrasonic treatment of Peyronie's disease. J. Urol., 1971, 106, 883.

14. FRICKE, R.E., VARNEY, J.H.: Peyronie's disease and its treatment by radium. J. Urol., 1948, 59, 627.

15. GALLIZIA M.F. : La maladie de Le Peyronie et la disposition symétrique bilatérale des lésions collagènes concomitantes. J. Urol. Nephrol., 1972, 78, 116-27.

16. GERARD J.P.: Les armes modernes de la radiothérapie externe. Cah. Med., 1979, 5, 10, 623.

17. GRASSET D. : François Gigot de La Peyronie. Dans : L'histoire de la Médecine à Montpellier dirigée par Louis Dulieu, Hervas. Montpellier, 1987, pp. 292-293

18. GROSS S.D. : A system of surgery. Philadelphia, Henry C. Lea, 1882, v.2

19. HUNTER J. : A treatise on the venereal disease. London, Longmans, 1786.

20. KUSS R., GREGOIR W. : Histoire de l'Urologie. Paris, Dacosta, 1988, pp. 461-3.

21. LAPEYRONIE F. : Sur quelques obstacles s'opposant à l'éjaculation naturelle de la semence. Mem. Acad. Roy. de chir., 1743, I, 318.

22. LEENHARDT A. : Montpelliérains médecins des rois. Montpellier, E. Mazel, 1941, p. 68, 103.

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