Expression immunohistochimique de l'endothéline-1 sur biopsies prostatiques : marqueur pronostique d'adénocarcinome localement avancé ?

25 mai 2010

Auteurs : T. Perez, J. Menard, K. Joseph, P. Birembaut, F. Staerman
Référence : Prog Urol, 2010, 5, 20, 364-368




 




Introduction


L’évaluation préthérapeutique du cancer de prostate cliniquement localisé doit permettre d’apprécier le risque d’effraction capsulaire tumorale (stade pT3a de la classification TNM de l’OMS) [1]. Le toucher rectal, le PSA, les données biopsiques usuelles et l’imagerie moderne sous-estiment fréquemment ce risque [2]. L’objectif est de sélectionner les patients tirant bénéfice d’un traitement curatif ou d’une surveillance active, pour lesquels on recherche de nouveaux critères de risque de progression ou d’extension.

L’endothéline-1 (ET-1) est un peptide impliqué dans plusieurs processus de cancérogenèse (inhibition de l’apoptose, néo-angiogenèse) en général, et dans le cancer de prostate (CaP) en particulier [3]. Elle est devenue une cible thérapeutique actuellement en cours d’évaluation au stade métastatique [4]. Son expression tissulaire et celle d’un de ses récepteurs ET-A par le CaP y sont élevées, en fonction du stade et du grade tumoraux [5]. Mais l’« axe de l’ET » semble également activé dès la phase initiale de la carcinogenèse prostatique, et l’expression d’ET-A est associée au risque de progression [6, 7].

Dans cette étude nous avons évalué la valeur pronostique de l’expression d’ET-1 à partir des biopsies prostatiques diagnostiques sur le stade pathologique final, en comparaison aux données préopératoires usuelles, chez des patients traités par prostatectomie radicale (PR).


Matériel et méthodes


Dans cette étude rétrospective, 68 pièces opératoires de prostatectomie radicale (35 pT2 et 33 pT3a) et les biopsies préopératoires correspondantes aux patients ont été sélectionnées et réexaminées par le même anatomopathologiste. Une seule lame était choisie pour chaque biopsie et chaque pièce, la lame sélectionnée pour les pièces pT3a étant une de celles affirmant l’effraction capsulaire. Les biopsies prostatiques échoguidées étaient réalisées par voie transrectale, pour un PSA total supérieur ou égal à 4ng/ml et/ou un toucher rectal anormal. Le stade clinique, l’âge au diagnostic, le PSA total préopératoire et les éléments anatomopathologiques étaient colligés. Les données biopsiques étaient : nombre de biopsies envahies, pourcentage de longueur biopsique envahie, score de Gleason, présence de néoplasie intra-épithéliale (PIN) de haut grade et d’engainement périnerveux, pourcentage de cellules en mitose et de cellules diploïdes. Les données anatomopathologiques des pièces opératoires de PR étaient : stade pTNM 2002, masse prostatique, nombre de lobes envahis, longueur maximale de foyer tumoral, score de Gleason, présence de PIN de haut grade et d’engainement périnerveux, pourcentage de cellules en mitose et de cellules diploïdes. Le pourcentage de cellules en mitose était obtenu par l’immunomarquage de la protéine Ki67 par l’anticorps Mib1 et la ploïdie cellulaire de l’ADN quantifiée par cytométrie en analyse d’image, réalisée en routine dans notre établissement [8]. L’anticorps utilisé pour l’immunomarquage semi-automatique à l’ET-1 était un anticorps polyclonal porcin dilué au 1/100 (Peninsula Laboratories Inc, Properties of BACHEM, Cal, États-Unis). L’intensité du marquage était notée pour chaque lame par le même anatomopathologiste pour la glande normale et tumorale comme nulle à faible, ou modérée à forte. L’analyse des données était effectuée à l’aide du logiciel SPSS®. La comparaison d’effectifs a été réalisée au moyen du test de Khi2 et un test de Student pour la comparaison de moyennes. Le test était considéré comme significatif lorsque p <0,05.


Résultats


Dans le bilan préopératoire, une différence significative entre les deux groupes était observée pour le PSA total initial, plus élevé chez les patients pT3a, et pour un score de Gleason supérieur ou égal à 7, plus fréquent dans le même groupe (p <0,05).

Les données préopératoires sont présentées dans le Tableau 1.

Sur les pièces opératoires, l’envahissement des deux lobes prostatiques et un score de Gleason supérieur ou égal à 7 étaient significativement plus fréquents chez les patients pT3a (p <0,05).

Les données postopératoires sont présentées dans le Tableau 2.

Pour l’immunomarquage à l’ET-1 on pouvait observer :

une forte intensité de fixation de l’anticorps par le CaP significativement plus fréquente, sur les pièces opératoires de PR et sur les biopsies, pour le groupe pT3a que pour le groupe pT2 (p =0,001 et p <0,001) ;
une absence de différence significative pour l’intensité faible de fixation entre les deux groupes, à la fois pour les pièces de PR et les biopsies ;
un immunomarquage faible de la glande saine prédominant, sur les biopsies et les pièces de PR.

Les résultats de l’immunomarquage par l’ET-1 sont présentés dans le Tableau 3.

En analyse multivariée, une forte intensité de fixation de l’ET-1 par le CaP des biopsies prostatiques était un facteur pronostique indépendant d’un stade pT3a. Sa spécificité (Sp) était de 79 %, sa sensibilité (Ss) de 69 %, sa valeur prédictive positive (VPP) de 77 % et sa valeur prédictive négative (VPN) de 72 %. Chez les patients dont les biopsies présentaient un score de Gleason supérieur ou égal à 7, ces critères atteignaient les valeurs suivantes : Sp=100 %, Ss=76,9 %, VPP=100 % et VPN=57,1 %.


Discussion


L’objectif de notre étude était d’évaluer la valeur pronostique de l’intensité d’immunomarquage par l’ET-1 des biopsies prostatiques, au moment du diagnostic de cancer prostatique, sur le stade tumoral, et plus précisément sur l’effraction capsulaire du stade pT3a de l’OMS.

L’ET-1 n’est pas spécifique de l’adénocarcinome prostatique. Elle est exprimée dans la majorité des endothéliums, et est un puissant vasoconstricteur et promoteur de l’angiogenèse par sa stimulation de VEGF [9, 10]. Celui-ci l’implique dans les phénomènes d’hypoxie tumorale, précoce dans la cancérogenèse prostatique et dans la voie du récepteur tyrosine kinase/mTOR [11, 12]. Elle est hormosensible et ubiquitaire dans toutes les lignées cellulaires de CaP [13]. L’enzyme de clivage dégradant ET-1, neutral endopeptidase 24-11 (NEP), est diminué en cas d’hormonorésistance [14]. Dans l’adénocarcinome prostatique, l’expression de son récepteur-régulateur ET-B est déprimée, celle d’ET-A augmentée : ce dernier récepteur est donc principalement étudié, car il est une cible thérapeutique actuellement évaluée en situation d’hormonorésistance, alors qu’ ET-1 est surexprimée [4, 15, 16]. ET-A est majoritairement exprimé par les cellules épithéliales périphériques, ET-1 par la glande prostatique saine en général [17] : un « bruit de fond » pour l’observation immunohistochimique existe, mais son intensité, faible dans la littérature, nous a permis de dégager un seuil d’intensité. Notre étude de l’expression d’ET-1, même si elle est moins spécifique du CaP qu’ET-A, paraît intéressante puisque ET-A est son récepteur majoritaire dans le CaP, et qu’il est toujours exprimé par l’adénocarcinome prostatique [18]. Dans la littérature, les études d’expression immunohistochimique d’ET-A utilisaient également des mesures semi-quantitatives, dépendantes de chaque observateur, et reportées différemment en fonction du nombre de cellules observées [5, 6, 7] : une pratique systématique, voire automatisée, de cette lecture permettrait d’établir un gradient d’intensité standardisé, de prendre en compte l’ensemble des foyers tumoraux.

Ces études concordaient cependant : l’« axe de l’ET » n’est pas activé au stade hormonorésistant métastatique, mais déjà dans les stades localisés. ET-A a premièrement été évoqué comme marqueur d’agressivité tumorale, tous stades confondus, en fonction du stade et pour des scores de Gleason supérieurs à 8 [5]. Pour Montironi et al., l’expression d’ET-1 et ET-A était un événement précoce dans la cancérogenèse prostatique, dès le stade de PIN de haut grade [6]. Pour Godara et al., la densité du récepteur ET-A était corrélée au stade et au grade de l’adénocarcinome, pour un score de Gleason de 6. L’association d’une forte expression d’ET-A à une diminution de celle d’ET-B et de la NEP, qui elle est indépendante du score de Gleason mais hormonosensible, apparaît comme un facteur de risque de récidive biologique à cinq ans [7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18]. Un nouveau profil d’agressivité tumorale apparaissait, identifiant un nouveau groupe à risque de récidive et potentiellement sensible dès les stades précoces à un antagoniste spécifique d’ET-A.

Ces études étaient cependant principalement basées sur l’étude de pièces opératoires de PR. Nous observons qu’au stade préthérapeutique, l’expression d’ET-1 par les cellules de CaP des biopsies diagnostiques permet d’isoler, de manière rétrospective, les patients de stade pT3a et donc à risque de progression. Il s’agit d’un facteur pronostique indépendant préthérapeutique. Sa pertinence augmente en présence d’un score de Gleason supérieur ou égal à 7, qui est également un facteur de risque indépendant de progression du CaP [1]. Une étude d’effectif supérieur pourrait permettre d’isoler d’autres critères usuels améliorant les performances de ce diagnostic immunohistochimique, en prospectif pour évaluer sa capacité à sélectionner les patients candidats à un traitement curatif en cas de risque de progression, plutôt qu’à une surveillance active. Enfin, une thérapie ciblée, dont les modalités paraissent multiples, pourrait alors être évaluée, comme d’autres nouveaux facteurs pronostiques préthérapeutiques attendus, dans la prise en charge du cancer de prostate cliniquement localisé.


Conclusion


Dans notre étude, l’expression d’ET-1 par le CaP sur biopsies prostatiques était un facteur pronostique préthérapeutique indépendant d’un stade tumoral pT3a, surtout pour un score de Gleason supérieur ou égal à 7. Son récepteur ET-A est actuellement l’objet d’essais thérapeutiques au stade métastatique. D’autres études devraient permettre d’évaluer son intérêt dans le bilan préthérapeutique du CaP cliniquement localisé, pour le choix d’une surveillance active ou d’un traitement curatif, voire d’une thérapie ciblée précoce.


Conflit d’intérêt


Les auteurs n’ont pas transmis de conflit d’intérêt.



 Niveau de preuve : 5.





Tableau 1 -
  pT2  pT3a   
n   35  33   
Âge moyen (ans)  63,03  64,67  N.S 
PSA moyen  7,03  10,47  0,03 
Stade clinique T T1c/T2 (%)  26/9
(74,3 %/25,7 %) 
21/12
(63,6 %/36,4 %) 
N.S 
Score de Gleason7 (%)  17,14  51,51  0,003 
Nombre moyen de biopsies envahies (%)  2,97 (26 %)  4,09 (31,8 %)  N.S 
Longueur de biopsie envahie (%)  11,27  10,43  N.S 
Prolifération cellulaire (%)  5,77  9,20  N.S 
Diploïdie cellulaire (%)  63,63  66,64  N.S 
Présence d’engainements périnerveux  6 (17 %)  9 (27,2 %)  N.S 
Présence de PIN de haut grade (%)  5,7  N.S 



Légende :
N.S : résultat non significatif ; PIN : néoplasie intra-épithéliale.



Tableau 2 -
  pT2  pT3a   
n   35  33   
Volume prostatique moyen (cm3 53,74  47,58  N.S 
Atteinte bilatérale (%)  62,85  87,87  0,017 
Longueur maximale de tumeur (mm)  15,69  18,96  N.S 
Score de Gleason7 (%)  45,71  81,81  0,02 
Prolifération cellulaire (%)  7,06  12,57  N.S 
Diploïdie cellulaire (%)  71,21  69,18  N.S 
Présence d’engainements périnerveux (%)  51,4  81,8  N.S 



Légende :
N.S : résultat non significatif.



Tableau 3 -
Intensité  pT2 (%)  pT3a (%)   
PR : Glande saine 
Faible  100  94,3  N.S 
Forte  5,7  N.S 
PR : CaP 
Faible  34,28  15,15  N.S 
Forte  65,7  81,81  0,001 
Biopsies : glande saine 
Faible  100  96,77  N.S 
Forte  3,23  N.S 
Biopsies : CaP 
Faible  75,86  31,03  N.S 
Forte  24,14  69,97  <0,001 



Légende :
N.S : résultat non significatif ; CaP : adénocarcinome prostatique ; PR : prostatectomies radicales.


Références



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