Étude anatomoclinique et de l'expression immuno-histochimique de CA9 dans les carcinomes kystiques multiloculaires du rein

25 septembre 2012

Auteurs : G. Li, G. Badin, S. Berremila, F. Obadia, J. Tostain, M. Péoc'h
Référence : Prog Urol, 2012, 10, 22, 572-576




 




Introduction


Le carcinome kystique multiloculaire du rein a été identifié pour la première fois en 1982 [1]. En 1991, Murad et al. ont défini le carcinome kystique multiloculaire comme une tumeur présentant un contingent solide de moins de 10 % du volume tumoral global [2]. Puis, Corica et al. ont proposé un seuil de 25 % [3, 4]. Enfin, Eble et Bonsib ont suggéré que les carcinomes kystiques multiloculaires du rein ne devaient pas avoir de nodule expansif dans la cloison sans considération pour le pourcentage de partie solide [4]. Ainsi, selon la classification de l’OMS en 2004, le carcinome kystique multiloculaire du rein est considéré comme un sous-type de carcinome du rein à cellules claires ayant comme caractéristique : la présence de kystes multiloculaires avec des cloisons fines sans nodules expansifs [5, 6]. Il est considéré comme étant un sous-type de carcinome à cellules claires du rein et représenterait 3 % de ces cancers [7].


Le carcinome kystique multiloculaire du rein doit être envisagé dans les kystes atypiques du rein. En 1986, Bosniak a établi un tableau de classification de ces kystes selon des critères tomodensitométriques [8]. Cette classification permet d’évaluer la probabilité que le patient ait un cancer mais ce type de lésion est toujours de diagnostic difficile. Précédemment, nous avons montré que l’expression de CA9 était un marqueur fiable pour le diagnostic et le pronostic des carcinomes à cellules claires du rein de forme solide et était absente dans le tissu rénal normal [9, 10]. Le but de cette étude était d’analyser l’expression de CA9 dans une série de carcinomes kystiques multiloculaires du rein bien individualisés cliniquement et histologiquement.


Patients et méthodes


Patients


À partir des données du service d’anatomie et cytologie pathologiques du CHU de Saint-Étienne de 1990 à 2010, nous avons identifié neuf patients ayant un diagnostic de carcinome kystique multiloculaire du rein. Les données cliniques, radiologiques, histologiques, thérapeutiques et évolutives (suivi de cinq à 102mois avec une médiane de 56mois) ont été étudiées. Les critères diagnostiques anatomopathologiques sont basés sur la classification de l’OMS 2004 (résumés dans le Tableau 1) [6, 11]. Les tumeurs étaient classées selon la TNM 2009, selon les critères de Bosniak [2, 8] et gradées selon Führman [12, 13].


Le marquage par immuno-histochimie (IHC) de CA9


Les fragments tumoraux ont été fixés dans le formol à 10 %. Après inclusion dans la paraffine, des coupes de quatre microns d’épaisseur ont fait l’objet de l’étude IHC à l’aide d’un automate (Dako TechMate 500 plus). Nous avons utilisé un anticorps monoclonal IgG2A de souris anti-CA9 humain (R&D Systems). Un carcinome à cellules claires du rein a été utilisé comme contrôle positif et du tissu rénal sain comme contrôle négatif. Pour quantifier le niveau d’expression, un paramètre de quantification a été utilisé dans le laboratoire : négatif (sans marquage), marquage faible (cellules positives<25 %) marquage moyen (25 %<cellules positives<50 %) et marquage fort (cellules positives>50 %).


Résultats


Les résultats pour chaque patient sont repris dans le Tableau 2.


Neuf patients (cinq hommes et quatre femmes) dont l’âge était compris entre 33 et 74ans avec une médiane de 54ans ont été trouvés. Trois patients étaient symptomatiques. La taille tumorale variait de 2 à 8cm avec une médiane de 2,5cm. Le stade TNM était : sept pT1a, un pT1b et un pT2. Le grade de Führman était : quatre grade I et cinq grade II.


Selon la classification de Bosniak il existait : un B2F, six B3 et deux B4. La tomodensitométrie montrait une masse hypodense séparée du parenchyme rénal par une capsule fibreuse sur toutes les tumeurs. Dans sept cas, la tomodensitométrie après l’injection de produit de contraste montrait un aspect kystique multiloculaire avec des cloisons fines prenant le contraste, bien démarquée du contenu liquidien non rehaussé. Ces aspects radiologiques caractéristiques évoquaient le diagnostic préopératoire de carcinome kystique multiloculaire du rein.


Trois patients ont été traités par une néphrectomie totale et six patients par une néphrectomie partielle. Durant le suivi, aucune métastase ou récidive n’a été signalée. Un patient était décédé à cinq mois postopératoire consécutivement à un carcinome pulmonaire primitif.


L’expression IHC de CA9 dans le carcinome kystique multiloculaire du rein est illustrée en Figure 1. Nous avons observé sur huit tumeurs une forte expression de CA9.


Figure 1
Figure 1. 

Illustration de l’étude immuno-histochimique de CA9 dans le carcinome kystique multiloculaire du rein. A. Aspect histologique d’un carcinome kystique multiloculaire du rein (HES×100). B. Aspect immuno-histochimique (anticorps anti-CA9 ; ×200 ; forte positivité) avec marquage membranaire brunâtre des cellules tumorales dans la cloison.





Discussion


Le carcinome kystique multiloculaire du rein est une tumeur rare dont des aberrations moléculaires ont été décrites. Ainsi, en utilisant la méthode FISH en double couleur, une délétion du chromosome 3p a été observée dans 74 % des carcinomes kystiques multiloculaires du rein et dans 89 % des carcinomes à cellules claires [14]. La mutation du gène VHL a été observée dans 25 % de carcinome kystique multiloculaire du rein [15]. Ces études moléculaires soutiennent la classification du carcinome kystique multiloculaire du rein comme étant un sous-type de cancer du rein à cellules claires.


Le diagnostic préopératoire de carcinome kystique multiloculaire du rein repose sur l’imagerie selon la classification de Bosniak [17, 16]. La majorité des carcinomes kystiques multiloculaires du rein correspondent à la catégorie II ou III, mais la catégorie IV peut aussi être rencontrée [16]. Les caractéristiques radiologiques de cette tumeur ont été décrites [2]. Elles sont représentées par la présence d’une paroi périphérique et de multiples cloisons internes, plus ou moins épaisses et vascularisées. Le rehaussement après injection de produit de contraste est fréquent. Dans notre série, ces caractéristiques sont évidentes dans sept cas, ce qui permet de suspecter le diagnostic. Cependant, ces aspects ne sont pas spécifiques et ils peuvent être observés dans le néphrome kystique multiloculaire et la tumeur mixte épithéliale et stromale [18]. Aussi, le diagnostic définitif repose sur l’étude anatomopathologique.


Dans certains cas, ce diagnostic histopathologique peut être difficile, notamment la mise en évidence de cellules tumorales au niveau de la capsule ou de la cloison, d’où parfois la nécessité d’une étude IHC. Il est connu que le CA9 est exprimé dans les carcinomes rénaux à cellules claires et, dans notre étude, cet immunomarquage positif de CA9 était présent dans huit sur neuf des carcinomes kystiques multiloculaires du rein. Von Teichman et al. ont aussi rapporté que les cellules cancéreuses du carcinome kystique multiloculaire du rein étaient positives pour le CA9, CD10, RCC Ma et PAX2, mais négatives pour CD68 [15]. Dans l’ensemble, pour ces tumeurs, ces résultats indiquent un profil IHC identique à celui du carcinome à cellules claires du rein. CA9 est donc aussi un marqueur utile pour le diagnostic de ce type de tumeur.


Sur le plan clinique, la distinction entre le carcinome rénal à cellules claires et le carcinome kystique multiloculaire du rein est l’absence de métastase au moment du diagnostic de ce dernier. Nous n’avons pas identifié dans notre service de métastase ni de récidive postopératoire durant le suivi de nos patients. Nos résultats confirment le pronostic favorable du carcinome kystique multiloculaire [19, 20]. Ainsi, à notre connaissance, il n’a pas été décrit de métastase, d’invasion vasculaire ou de dédifférenciation sarcomateuse dans le carcinome kystique multiloculaire du rein. Ainsi, quand un carcinome kystique multiloculaire du rein est suspecté, la néphrectomie partielle doit être recommandée, quelque soit la taille tumorale, si elle est techniquement faisable [17, 20].


Conclusion


Nous avons effectué une étude clinique, histologique et IHC à partir de neuf carcinomes kystiques multiloculaires du rein. Les aspects de l’imagerie selon Bosniak pouvaient évoquer le diagnostic. Nous n’avons pas mis en évidence de métastase ni de récidive durant le suivi. Ces tumeurs avaient un faible potentiel de malignité et un bon pronostic. Les critères diagnostiques selon la classification de l’OMS en 2004 doivent être appliqués en pratique quotidienne. Le carcinome kystique multiloculaire exprimait fortement le CA9, celui-ci pourrait être un marqueur d’aide au diagnostic.


Déclaration d’intérêts


Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.



 Niveau de preuve : 5.





Tableau 1 - Les critères diagnostiques selon la classification de l’OMS en 2004.
Caractéristiques macroscopiques  
Aspect multiloculaire kystique avec capsule 
Composante solide jaune limitée 
Absence de nodule expansif 
Absence de nécrose tumorale 
 
Caractéristiques microscopiques  
Kyste bordé de cellules claires ou épithélium aplati 
Cloison contenant des agrégats des cellules épithéliales avec cytoplasme clair 
Bas grade de Führman 





Tableau 2 - Résultat de l’étude anatomoclinique et immuno-histochimique.
n   Sexe/âge (an)  Symptôme  Bosniak  TTT  Suivi (mois)  Grade (Führman)  TNM  CA9 
F/74  Asymptomatique  NT  102  T1aN0M0  +++ 
H/68  Colique néphrétique  NP  96  T1aN0M0  +++ 
H/71  Asymptomatique  NT  56  T1bN0M0  +++ 
H/45  Colique néphrétique  NP  62  T1aN0M0  +++ 
F/33  Douleur  NT  54  T1aN0M0  +++ 
F/50  Asymptomatique  NP  13  T1aN0M0  +++ 
F/52  Asymptomatique  NP  26  T1bN0M0  +++ 
F/54  Asymptomatique  NT  T2N0M0  − 
H/62  Asymptomatique  NP  26  T1aN0M0  +++ 



Légende :
F : femme ; H : homme ; TTT : traitement ; NT : néphrectomie totale ; NP : néphrectomie partielle ; +++ : marquage fort ; − : négatif.


Références



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