Douleurs pelvipérinéales chroniques en urologie : enquête auprès des urologues français

25 novembre 2010

Auteurs : L. Sibert, J. Rigaud, D. Delavierre, J.-J. Labat
Référence : Prog Urol, 2010, 12, 20, 836-842

But

Connaître l’opinion des urologues français concernant la place des douleurs pelvipérinéales chroniques au sein de leur activité clinique, leur organisation de prise en charge, leur niveau de connaissance estimé et leurs besoins de formations ressentis sur ce thème.

Matériel et méthodes

Huit cent soixante dix-huit urologues membres de l’Association française d’urologie, exerçant en France, ont été sollicités pour remplir un questionnaire en ligne sur leurs habitudes de pratique concernant les douleurs pelvipérinéales chroniques.

Résultats

Trois cent cinquante-deux urologues ont répondu (taux de réponse 40 %). Pour près de 20 %, les douleurs pelvipérinéales chroniques représentaient plus de 5 % de leur activité de consultation. Plus de la moitié voyait entre 20 et 100 nouveaux cas de douleurs pelvipérinéales chroniques par an. Plus de trois quarts estimaient leur niveau de connaissance sur les douleurs pelvipérinéales chroniques passable, voire insuffisant. Trois quarts des urologues souhaiteraient disposer d’un avis d’autres spécialistes pour plus d’un patient sur quatre. Plus de 56 % estimaient que l’organisation de leur activité de consultation ne permettait pas une prise en charge adéquate de ce type de patient. La majorité estimait utile de développer des actions de formation supplémentaires spécifiques.

Conclusion

Cette enquête démontre que les douleurs pelvipérinéales chroniques sont fréquentes dans la pratique urologique mais que les urologues s’estiment mal formés et pas assez bien organisés pour une prise en charge optimale de ces pathologies.

   
 
 

 

 

Introduction

Les problèmes de prostatite chronique/syndrome douloureux pelvien chronique occasionnent environ 8 % des motifs de consultation en urologie. La prévalence moyenne de la prostatite chronique/syndrome douloureux pelvien chronique est d'environ 10 000/100 000 [1

Cliquez ici pour aller à la section Références]. La fréquence du syndrome douloureux vésical/cystite interstitielle est en augmentation régulière et pourrait affecter plusieurs millions de patientes aux États-Unis. Par ailleurs, les coûts engendrés par les douleurs pelvipérinéales chroniques sont comparables aux coûts engendrés par d'autres pathologies chroniques très répandues telles que les neuropathies périphériques, les lombalgies chroniques ou la polyarthrite rhumatoïde [1

Cliquez ici pour aller à la section Références]. L'impact négatif de cette pathologie sur la qualité de vie, la fonction sexuelle et la santé mentale est également bien documenté [2

Cliquez ici pour aller à la section Références]. Malgré ces données épidémiologiques, les mécanismes physiopathologiques incriminés dans ces douleurs chroniques sont nombreux et restent mal connus de la plupart des cliniciens. Une première enquête réalisée en 2007 sur les pratiques des urologues français concernant la prostatite chronique/syndrome douloureux pelvien chronique avait déjà démontré que cette pathologie posait des problèmes diagnostiques et thérapeutiques aux urologues [3

Cliquez ici pour aller à la section Références].

À l'instar de cette enquête et d'autres enquêtes réalisées dans divers pays, nous avons cherché à dresser un état des lieux concernant les habitudes de pratique des urologues français en 2010 vis-à-vis de l'ensemble des douleurs pelvipérinéales chroniques. Le but de cet article est de présenter les résultats de l'enquête réalisée dans le cadre du rapport annuel du congrès de l'Association française d'urologie.

 

Matériel et méthode

Huit cent soixante dix-huit urologues membres de l'Association française d'urologie exerçant en France et disposant d'un code d'accès personnel sur le site urofrance (www.urofrance.org/) ont été sollicités personnellement par e-mail pour remplir un questionnaire en ligne sur leurs habitudes de pratique concernant les douleurs pelvipérinéales chroniques. Le questionnaire comportait 12 questions sur leur mode d'exercice, la place des douleurs pelvipérinéales chroniques au sein de leur activité clinique, leur organisation de prise en charge, leur niveau de connaissances estimé ainsi que leurs besoins de formation ressentis sur la thématique. Le détail du questionnaire est représenté sur l'Annexe 1. La période de recueil des réponses a été de trois mois et demi (de janvier à mi-avril 2010, avec un seul mailing de relance courant mars 2010 auprès des urologues n'ayant pas encore répondu).

 

Résultats

Trois cent cinquante-deux urologues ont complété le questionnaire soit un taux de réponse de 40 %. Près de 59 % (58,81 %) exerçaient en secteur libéral ; 23,01 % en secteur hospitalier et 12,78 % en secteur hospitalo-universitaire. Pour près de 20 % les douleurs pelvipérinéales chroniques représentaient plus de 5 % de leur activité de consultation (Figure 1). Plus de la moitié (50,28 %) voyaient entre 20 et 100 nouveaux cas de douleurs pelvipérinéales chroniques par an (Figure 2). Les douleurs pelvipérinéales chroniques les plus fréquemment rencontrées étaient les douleurs périnéales chroniques (prostatite chronique/syndrome douloureux pelvien chronique, névralgies pudendales), les syndromes douloureux vésicaux/cystites interstitielles et les douleurs épididymo-testiculaires. Suivaient les douleurs urétrales ou inguinales et enfin les autres douleurs (vulvaires, gynécologiques, sexuelles) (Tableau 1). Soixante et onze pour cent déclaraient rencontrer des problèmes diagnostiques, et/ou d'investigation, et/ou thérapeutiques pour plus d'un patient sur 4 et 31 % pour plus d'un patient sur deux (Figure 3). Plus de trois quarts estimaient leur niveau de connaissance sur les douleurs pelvipérinéales chroniques passable, voire insuffisant (Figure 4).

 
Figure 1
Figure 1. 

Quel pourcentage de votre activité de consultation les douleurs pelvipérinéales chroniques représentent-elles ?

 
Figure 2
Figure 2. 

Combien de nouveaux cas de douleurs pelvipérinéales chroniques diagnostiquez-vous par an ?

 
Figure 3
Figure 3. 

Parmi les patients présentant des douleurs pelvipérinéales chroniques, quel est le pourcentage de cas qui vous posent problème (diagnostique, et/ou d'investigation, et/ou thérapeutique) ?

 
Figure 4
Figure 4. 

Comment jugez-vous votre niveau de connaissance sur les douleurs pelvipérinéales chroniques ?

Concernant l'organisation des soins, trois quarts des urologues souhaiteraient disposer d'un avis d'autres spécialistes pour plus d'un patient sur quatre (Figure 5). Soixante-dix pour cent n'exerçaient pas au sein d'un réseau multidisciplinaire de prise en charge de la douleur pelvipérinéale chronique (Figure 6). Plus de 56 % estimaient que l'organisation de leur activité de consultation ne permettait pas une prise en charge adéquate de ce type de patient (Figure 7). L'immense majorité estimait que ce type de patient justifiait plus de temps lors de la première consultation (deux à trois fois plus selon 60 % d'entre eux) (Figure 8). Enfin, 91,48 % estimaient utile de développer des actions de formation supplémentaires spécifiques sur la prise en charge des douleurs pelvipérinéales chroniques en urologie (Figure 9).

 
Figure 5
Figure 5. 

Dans quel pourcentage de cas aimeriez-vous disposer d'une aide (neurologue, physiologue, psychologue, gastro-entérologue, gynécologue, algologue, rééducateur, etc.) ?

 
Figure 6
Figure 6. 

Exercez-vous au sein d'un réseau multidisciplinaire de prise en charge de la douleur pelvipérinéale chronique, formalisé ou non ?

 
Figure 7
Figure 7. 

Estimez-vous que l'organisation actuelle de votre activité de consultation vous permet une prise en charge adéquate de ce type de patient ?

 
Figure 8
Figure 8. 

Estimez-vous que ce type de patient justifie plus de temps lors de la première consultation ?

 
Figure 9
Figure 9. 

Pensez-vous qu'il faille développer des actions de formation supplémentaires spécifiques sur la prise en charge des douleurs pelvipérinéales chroniques en urologie ?

 

 

Discussion

Notre enquête montre que les douleurs pelvipérinéales chroniques représentent un part non négligeable de l'activité de consultation urologique. En extrapolant les résultats à l'ensemble de la communauté urologique française, il est possible d'évaluer entre 10 000 et 50 000 le nombre de nouveaux cas de douleurs pelvipérinéales chroniques pris en charge par an en urologie en France. Cette enquête témoigne également des difficultés de prise en charge de cette pathologie pour la majorité des urologues. Cette majorité reconnaît un manque de connaissances et un besoin de formation spécifique. Ces constatations sont concordantes avec les données des autres enquêtes internationales [4

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Cliquez ici pour aller à la section Références] et trouvent plusieurs explications :

la compréhension imparfaite des mécanismes physiopathologiques ;
l'absence, pour beaucoup de syndromes douloureux, de définitions et critères diagnostiques reconnus et consensuels ;
les limites d'une approche diagnostique classique et le peu d'anomalies objectivables lors d'explorations complémentaires ;
la complexité des différents syndromes douloureux et leurs multiples implications dépassant le cadre strict de l'urologie courante ;
le déficit de solutions thérapeutiques consensuelles ou validées ;
les difficultés pour les sociétés savantes à intégrer ces syndromes douloureux dans leur champs d'action et à structurer la formation.

Les résultats de cette enquête, basés sur des réponses à un questionnaire, doivent toutefois être interprétés avec précaution. L'absence de comparaison avec un groupe-témoin ne permet pas une estimation objective de la fréquence réelle des douleurs pelvipérinéales chroniques vues en urologie par rapport à une autre pathologie urologique de référence. Par ailleurs, les réponses à cette enquête sont basées sur l'interprétation diagnostique que font les participants sur l'origine des douleurs, forcément subjective et non sur des diagnostics de certitude. Cela pourrait avoir comme conséquence, une possible sous-estimation de la fréquence réelle des syndromes douloureux.

Malgré ces limites, les résultats de cette enquête méritent considération. L'échantillonnage des participants semble représentatif des différents modes d'exercice de l'urologie en France. Le taux de réponse de 40 % est comparable à ceux obtenus lors d'enquêtes similaires réalisées aux États-Unis [4

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Cliquez ici pour aller à la section Références], au Canada [5

Cliquez ici pour aller à la section Références], au Japon [6

Cliquez ici pour aller à la section Références], en Corée du Sud [8

Cliquez ici pour aller à la section Références]. Une seule enquête sur le même thème a obtenu un taux de réponse de 95,6 % mais il s'agissait d'un questionnaire distribué et rempli en présentiel, à l'occasion d'un Congrès national en Chine [9

Cliquez ici pour aller à la section Références]. La plupart des enquêtes publiées étaient différentes de la nôtre puisqu'exclusivement centrées sur les habitudes de prescriptions d'explorations complémentaires et thérapeutiques, et avaient pour cadre soit la prostatite chronique/syndrome douloureux pelvien chronique [4

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Cliquez ici pour aller à la section Références], soit les douleurs épididymo-testiculaires chroniques [13

Cliquez ici pour aller à la section Références]. Notre enquête serait donc la première à constater le besoin des urologues d'optimiser leur offre de soin pour une prise en charge plus adéquate de ces douleurs chroniques, avec la possibilité d'avoir recours régulièrement à des avis spécialisés et la nécessité de disposer de plus de temps de consultation dédiée.

 

Conclusion

Il s'agit de la première étude réalisée à l'échelle nationale sur les pratiques urologiques vis-à-vis de l'ensemble des douleurs pelvipérinéales chroniques. Cette enquête démontre que les douleurs pelvipérinéales chroniques sont fréquentes dans la pratique urologique mais que les urologues s'estiment mal formés et pas assez bien organisés pour une prise en charge optimale de ces pathologies.

Ces résultats viennent enrichir la démarche d'évaluation des pratiques professionnelles dans laquelle l'Association française d'urologie s'est résolument engagée.

 

Conflit d'intérêt

Aucun.

 
Remerciements

Les auteurs remercient le Dr Claude Borgogno et l'Association française d'urologie pour leur aide logistique dans la diffusion du questionnaire, la saisie et le recueil des données, ainsi que le Dr Emeric Lacarrière pour son aide à la traduction en anglais du résumé.

Annexe 1. Enquête sur les pratiques urologiques face aux douleurs pelvipérinéales chroniques.

 


 

 
 
   

 



Tableau 1 - Parmi vos patients présentant des douleurs pelvipérinéales chroniques, quel est le pourcentage de (plusieurs réponses possibles) ?
  <1 %  1–10 %  10–25 %  25–50 %  50–75 %  >75 % 
Douleur pelvipérinéale (prostatite chronique)  12,50  29,55  35,23  19,03  3,69 
Cystalgie  8,52  26,42  40,91  19,89  4,26 
Douleur épididymo-testiculaire  5,97  34,94  38,35  17,05  2,56  1,14 
Douleur urétrale  25,85  55,97  15,91  1,70  0,57 
Douleur inguinale  39,20  45,17  12,50  2,56  0,57 
Douleur vulvaire  75,28  20,45  3,12  1,14 
Douleur sexuelle  62,50  33,52  3,41  0,57 
Douleur gynécologique  67,33  26,99  4,83  0,85 
Autre  79,26  16,76  3,12  0,57  0,28 

 

Légende :
Nombre d'urologues : les résultats sont exprimés en pourcentage de participants à l'enquête (n =352).
 
 
 

Références

 

Sibert L., Rigaud J., Delavierre D., Labat J.J. Douleurs pelvi-périnéales chroniques : épidémiologie et aspects économiques Prog Urol 2010 ;  20 : 872-885
 
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