Détection précoce du cancer de la prostate chez le quadragénaire au Sénégal

25 avril 2011

Auteurs : S. Alioune, S. Yaya, T. Ibou, F. Boubacar, D. Babacar, F.P. Ahmed, B. Mamadou, T. Meissa, D.B. Assane
Référence : Prog Urol, 2011, 4, 21, 260-263
Objectifs

Détecter le cancer de la prostate chez le sujet jeune de race noire et comparer nos résultats aux études occidentales.

Patients et méthode

Les auteurs avaient mené une étude prospective et multicentrique de février2008 à mai2009 sur 220 quadragénaires . Tous les patients qui avaient une anomalie de la prostate suspecte de cancer et/ou un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml avaient subi une biopsie prostatique.

Résultats

L’âge moyen des patients était de 44,99ans. Le taux de PSA moyen était de 26,62ng/ml avec des extrêmes de 0,3ng/ml et 5600ng/ml et une médiane de 0,88ng/ml. Onze patients avaient un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml et trois avaient des anomalies de la prostate suspecte de cancer. Le nombre de biopsie prostatique était de 12 et l’examen histologique avait permis de mettre en évidence un adénocarcinome de la prostate (Gleason 4+4) et deux lésions de PIN 3 ; mais seulement dans la tranche d’âge 46 à 50ans.

Conclusion

Vu l’absence de cas de cancer détecté dans la tranche d’âge 40 à 45, nous ne préconisons pas de détection précoce dans cette tranche d’âge. Notre étude est un préliminaire et doit être complétée par la recherche de forme familiale de cancer de la prostate mais aussi un suivi régulier des patients qui présentent déjà un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml ou des lésions histologiques à type de PIN.




 




Introduction


Le cancer de la prostate est le cancer le plus fréquent chez l'homme de plus de 50ans [1] et la seconde cause de décès par cancer dans le monde après le cancer du poumon [2]. En Afrique, le cancer de la prostate est diagnostiqué, le plus souvent, à un stade localement avancé ou métastatique [3], d'où l'intérêt d'un diagnostic précoce de la maladie à un stade où un traitement curatif peut être proposé. À l'heure actuelle, il n'existe pas en France de consensus sur le dépistage du cancer de la prostate ; en effet, la Haute Autorité de santé ne recommande pas le dépistage du cancer de la prostate dans la population générale alors que l'Association française d'urologie préconise un dépistage annuel par le dosage de l'antigène spécifique de la prostate et le toucher rectal (TR) chez les hommes de 50 à 75ans et dès 45ans, s'il existe un risque familial ou ethnique. D'après des études comparatives européennes et américaines, la race noire constitue un haut risque de cancer de la prostate [4, 5]. L'absence de donnée épidémiologique suffisante en Afrique plus particulièrement au Sénégal nous a amené à faire une étude prospective sur la détection précoce du cancer de la prostate chez le sujet noir de moins de 50ans. C'est la première étude prospective de détection précoce et systématique du cancer de la prostate, chez le quadragénaire, au Sénégal.


Patients et méthode


Les critères d'inclusion des patients étaient un consentement éclairé, être de race noire et avoir un âge compris 40 et 50ans. Sont exclus de cette étude, les patients qui n'avaient pas accepté le prélèvement sanguin ou la biopsie prostatique.

Il s'agit d'une étude prospective et multicentrique allant de février2008 à mai2009 portant sur le recueil des données de l'anamnèse, un dosage du PSA et la biopsie prostatique chez les patients qui avaient une anomalie prostatique suspecte au TR et/ou un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml. Faute de sonde endorectale dotée d'un dispositif pour aiguille de biopsie, nous avons réalisé une biopsie prostatique digitoguidée en sextant prélevant trois carottes sur chaque lobe prostatique. La biopsie était précédée d'une antibioprophylaxie courte à base de ciprofloxacine et d'une anesthésie locale à base de xylocaïne gel. Les flacons contenant les carottes biopsiques ont été préalablement étiquetés, conditionnés et expédiés pour l'analyse histologique au service d'anatomopathologie de l'hôpital Aristide-Le-Dantec (HALD).

Les calculs de moyennes et de fréquences ont été réalisés grâce au logiciel Microsoft Office Excel 2007.


Résultats


L'âge moyen était de 44,99ans avec des extrêmes de 40 et 50ans ; 117 patients (53 %) avaient un âge compris entre 40 et 45ans et 103 patients (47 %) avaient un âge compris entre 46 et 50ans.

Lors de cette étude, 97 sujets avaient des plaintes diverses dominées par la dysfonction érectile, alors que 123 sujets n'avaient aucune plainte et étaient venus uniquement dans le cadre d'une détection (Figure 1).


Figure 1
Figure 1. 

Distribution des motifs de consultation.




Dix-huit patients (8 %) avaient des antécédents de cancer de la prostate dans leur famille et parmi eux, deux avaient subi une biopsie prostatique devant un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml.

Le PSA moyen était de 26,62ng/ml avec des extrêmes de 0,3 et 5600ng/ml et une médiane de 0,88 ng/ml. Si on excluait le cas exceptionnel où le PSA était égal à 5600ng/ml, on aurait un PSA moyen égal à 1,43ng/ml. Au total, 11 patients avaient un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml. Dans la tranche d'âge 40 à 45ans, le PSA moyen était de 1,02ng/ml et deux patients avaient un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml. Dans la tranche d'âge 46 et 50ans, le PSA moyen était de 55,69ng/ml et neuf patients avaient un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml.

Au TR, trois patients avaient une prostate suspecte de cancer.

Au total, 12 patients (5 %) avaient subi une biopsie prostatique et ces patients avaient un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml et/ou une anomalie de la prostate suspecte de cancer au TR. L'examen histologique mettait en évidence un cas d'adénocarcinome, deux prostatic intraepithelial neoplasia (PIN) 3, trois prostatites chroniques, trois hyperplasies adénomateuses, trois tissus prostatiques normaux. Le Tableau 1 résume la corrélation entre le PSA et les résultats histologiques.

Parmi les patients qui avaient une anomalie de la prostate au TR, les résultats histologiques mettaient en évidence un adénocarcinome, une hyperplasie bénigne et une prostatite chronique. Au total, trois patients avaient une anomalie histologique (deux PIN 3 et un adénocarcinome) et ces trois patients appartenaient tous à la tranche d'âge 46 à 50ans.


Discussion


Le cancer de la prostate est le plus souvent diagnostiqué à un âge avancé en Afrique (60ans au Sénégal [3] et 70ans au Togo [6] et à un stade où l'essentiel des cancers n'est plus localisé ce qui n'autorise plus de traitement curateur. Ce constat nous a poussé à réaliser la détection précoce du cancer de la prostate chez le sujet jeune.

Dans notre étude, le PSA était relativement faible avec une médiane de 0,88ng/ml proche de celle retrouvée par Fang et al. [7] (0,7ng/ml) dans la tranche d'âge 40 à 50ans. Le PSA moyen était de 26, 62ng/ml avec des extrêmes de 0,3 et 5600ng/ml. Hormis le cas exceptionnel du PSA égal à 5600ng/ml, on aurait eu un taux de PSA moyen égal à 1,43ng/ml, ce qui serait conforme aux données de la littérature [8].

La valeur seuil à partir de laquelle la biopsie doit être réalisée est un sujet de controverse ; l'abaissement de la valeur seuil du PSA augmente la sensibilité aux dépends de la spécificité. Dans notre étude, nous avons retenu comme valeur seuil le taux de 2,5ng/ml à la suite de certains travaux [9, 10, 11].

Toute anomalie du TR doit faire pratiquer une biopsie prostatique même si la valeur du PSA est normale [12], en effet 5 % des cancers palpables ont un taux de PSA inférieur à 4ng/ml [13]. Ainsi, toutes les prostates suspectes de cancer au TR (trois cas) avaient motivé une biopsie prostatique. Catalona et al. [9] ont étudié les résultats d'un programme de dépistage réalisé sur 358 Afro-américains âgés de 40 à 50ans et ont retrouvé 8 % de sujets qui avaient un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml ou une anomalie de la prostate au TR alors que dans notre série, 5 % des patients avaient subi une biopsie prostatique.

Les analyses histologiques avaient mis en évidente deux cas de PIN (0,9 %) de grade 3 et un cas d'adénocarcinome prostatique avec un score de Gleason de score 8 (4+4) . Nous sommes conscients d'une sous-détection de cancer dû à la prostate lorsque les biopsies sont digitoguidées, comparées aux biopsies multiples échoguidées, notamment le schéma de 12 biopsies en sextant voire les biopsies en saturation préconisées par l'Association française d'urologie (AFU). En effet, à partir d'une revue de la littérature compilant 639 cas de biopsies digitoguidées négatives, reprises de manière échoguidée, Fortunoff et al. [14] avaient identifié 12,8 % de cas de cancer alors que Hodge et al. [15] ainsi que Rifkin et al. [16] avaient retrouvé respectivement 53,5 % et 39,3 % de faux-négatives dans leur séries.

Il existe très peu de données, dans la littérature, sur le dépistage du cancer de la prostate chez le sujet jeune (40 à 50ans) de race noire. Catalona et al. avaient trouvé un taux de détection égale à 2 %, ce qui est largement supérieur au 0,45 % trouvé dans notre série. Mais, si on faisait une analyse limitée dans la tranche d'âge 46 à 50ans, le taux de détection serait de 1/103 (0,97 %) ; et de plus, c'est dans cette tranche d'âge où il y avaient deux lésions de PIN 3. En revanche, il n'existait aucune anomalie histologique (PIN ou adénocarcinome) dans la tranche d'âge 40 à 45ans.


Conclusion


Au décours de cette étude, on a noté un certain intérêt à détecter précocement le cancer de la prostate, dans la tranche d'âge 46 à 50ans (deux PIN 2 et un adénocarcinome) et cela viendrait rejoindre les recommandations de l'AFU et de l'American College of Surgeon (ACS) qui préconisent le dépistage du cancer de la prostate à partir de 45ans s'il existe un risque familial ou ethnique ; mais il reste à évaluer sa morbidité psychologique mais surtout son coût économique.

Notre étude avait cependant des insuffisances liées à l'échantillon réduit qui posait un problème de représentativité mais aussi l'utilisation de la biopsie prostatique digitoguidée qui est de loin moins sensible que la biopsie échoguidée.

Notre étude est un préliminaire et doit être complétée par la recherche de formes familiales de cancer de la prostate mais aussi un suivi régulier des patients présentant déjà un taux de PSA supérieur à 2,5ng/ml ou des lésions histologiques à type de PIN.


Conflit d'intérêt


Aucun.



 Niveau de preuve : 3.





Tableau 1 - Corrélation entre PSA et résultats histologiques.
Histologie  PSA (ng/ml) 
Adénocarcinome  5600 
 
Hyperplasie bénigne  7,55 
  0,57 
  4,70 
 
Prostatite chronique  14 
  4,46 
  5,7 
 
PIN 3  5,78 
  5,07 
 
Tissus normaux  2,55 
  2,51 
  3,10 



Légende :
PIN : prostatic intraepithelial neoplasia .


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