Dépistage de l'hypertrophie bénigne de la prostate clinique en médecine générale : enquête sur 18.540 hommes

12 septembre 2003

Mots clés : hypertrophie bénigne de la prostate, prévalence, dépistage, Épidémiologie, diagnostic.
Auteurs : FLAM T., MONTAUBAN V., Groupe Epimix.
Référence : Prog Urol, 2003, 13, 416-424
Objectifs : Les symptômes urinaires, attribués à l'hypertrophie bénigne de la prostate (HBP), sont fréquents chez l'homme de plus de 50 ans, mais leur prévalence semble sous estimée en raison de l'absence de plainte des patients. Nous avons cherché à identifier les motifs du défaut de consultation chez des patients symptomatiques mais non diagnostiqués et à étudier leur prise en charge par les médecins généralistes. Patients et Méthodes: Cette enquête épidémiologique transversale, prospective, multicentrique, a étudié des patients âgés de plus 50 ans sans HBP connue et n'ayant signalé spontanément aucun symptôme urologique. Un interrogatoire a été réalisé systématiquement afin de rechercher de tels symptômes et les raisons pour lesquelles ils ne s'en étaient pas plaints. La prise en charge par les généralistes a alors été analysée, y compris les examens cliniques et complémentaires appropriés pour rapporter les symptômes à une HBP.
Résultats : 18.540 patients ambulatoires ont été recrutés par 2.200 généralistes. La prévalence de l'"HBP confirmée" (diagnostic porté en consultation et I-PSS >= 8, score de gêne (I-PSS-SG) >= 3) a été de 49,4%. Ces patients (âge moyen 66 ans) souffraient de symptômes urinaires depuis près de 3 ans ; 70,1% d'entre eux avouaient être au minimum 'plutôt ennuyés' s'ils devaient continuer à vivre ainsi. L'I-PSS moyen était de 14,1 et 86,7% des patients présentaient une symptomatologie modérée. L'I-PSS augmentait avec l'âge (p=0,001) et avec l'ancienneté des symptômes (p = 0,001).
L'I-PSS-SG suivait l'augmentation de l'I-PSS (p=0,0001). Les principaux motifs de non-consultation ont été 'un problème jugé banal à cet âge' (69,8%) et 'l'appréhension de la chirurgie' (47,7%). Après diagnostic d'HBP clinique, 93% des patients ont bénéficié de mesures diagnostiques complémentaires, et 33,5% d'entre eux ont été adressés à un urologue. Dans 85,9% des cas, une décision thérapeutique a été prise (traitement médical dans 83,5% des cas) d'autant plus souvent que les patients étaient plus âgés (p = 0,001) et que l'I-PSS était plus élevé (p=0,001).
Conclusion : Cette enquête épidémiologique a confirmé les difficultés du dépistage de l'HBP en médecine générale. Les patients n'exprimaient aucune plainte spécifique malgré la gêne. Une fois le diagnostic posé, la prise en charge de la pathologie par les généralistes, a été conforme aux recommandations cliniques admises.

Les symptômes du bas appareil urinaire (SBAU) et l'hypertrophie bénigne de la prostate (HBP) ont fait l'objet de nombreuses études épidémiologiques dans de nombreux pays [6, 10, 11, 18, 20, 21]. L'HBP est une affection commune chez l'homme, et sa prévalence augmente avec l'âge [3, 9, 21]. Avec le vieillissement de la population, qui devrait entraïner un doublement du nombre des sujets de plus de 60 ans d'ici cinq ans, la place de l'HBP dans les considérations médico-économiques de santé publique va augmenter de façon très importante. Deux études épidémiologiques menées en France en 1992 et 1998 [16, 21] ont montré que 15 à 20% environ des patients consultant en urologie présentent une HBP symptomatique et le risque pour un homme de 50 ans d'avoir un jour une intervention pour un adénome de la prostate symptomatique pourrait atteindre 40% [21].

La définition de l'HBP communément admise (augmentation du volume de la prostate associée à des SBAU et à une diminution du débit urinaire) en fait un diagnostic de présomption chez les patients de 50 ans et plus ayant un volume prostatique augmenté et des troubles mictionnels sans autre cause [20]. Les hommes ayant des symptômes minimes ou modérés consultent rarement en raison de ces troubles urinaires, et les patients vus en consultation d'urologie ne reflètent qu'un éventail limité de maladies à un stade plus symptomatique ou plus sévère.

Dans ce contexte, il a paru intéressant d'évaluer la prévalence de l'HBP et des SBAU en médecine générale, en France. Cette étude, conduite dans une population de patients de plus de 50 ans sans HBP connue, ni plainte spécifique, devait permettre d'identifier les raisons poussant une sous-population ayant des troubles mictionnels symptomatiques à ne pas consulter pour ces troubles, et d'étudier leur prise en charge par les généralistes, en particulier les examens complémentaires à visée diagnostique prescrits, une fois le diagnostic porté ou fortement suspecté.

PATIENTS ET MÉTHODES

Cette enquête épidémiologique transversale, prospective, multicentrique, a été réalisée par 2 200 médecins généralistes répartis sur la France entière. Ces médecins ont été approchés dans l'ordre du circuit habituel des délégués médicaux d'un laboratoire. Entre le dernier trimestre 2000 et le premier trimestre 2001, 18.540 hommes âgés de 50 ans et plus, sans HBP connue ni plainte spécifique, ont été inclus de façon consécutive. Ces patients ambulatoires qui consultaient pour une toute autre raison n'avaient pas d'antécédents urologiques connus, ni d'évocation spontanée de troubles urinaires lors d'une consultation.

Critères d'évaluation

Les critères ayant fait l'objet d'une évaluation ont été les suivants (Tableau I) :

- les caractéristiques des patients inclus et de leur pathologie (âge, catégorie socio-professionnelle (CSP), ancienneté des symptômes, score total de l'I-PSS, sous-scores et score de la gêne (I-PSS-SG), diagnostic porté par le médecin),

- les motifs de non-consultation,

- la prise en charge éventuelle par les médecins traitants à l'issue de la consultation (recours à un spécialiste, examens complémentaires et mise en route d'un traitement).

Tableau 1 : Critères d'évaluation et classifications utilisées. * Score total correspondant aux questions 1 à 7 de l'I-PSS, sous-score obstructif aux questions 1,3,5,6 et sous-score irritatif aux questions 2,4,7. ** Mesures à visée diagnostique détaillées dans la dernière ligne du tableau.

Presque tous les patients (98,7%) ont rempli le Score international Symptomatique de la Prostate (I-PSS) [22]. Une fois vérifié par le médecin, ce questionnaire a été inséré dans une enveloppe avec les données cliniques recueillies directement par le médecin, ces documents étant anonymes. Les enveloppes ont ensuite été relevées par le moniteur en fin d'étude. Cette méthode a permis le contrôle de qualité tout en préservant l'anonymat.

Cet auto-questionnaire est une échelle en 7 questions permettant de quantifier de 0 à 5 la sévérité des symptômes. Le score I-PSS total situe le degré de sévérité de la symptomatologie en peu symptomatique, modérément symptomatique et symptômes sévères (score respectivement de [0,7], [8,19] et [20,35]). Les questions de l'I-PSS sont également regroupées par catégories de façon à évaluer distinctement les symptômes obstructifs (questions 1, 3, 5 et 6) et les symptômes irritatifs (questions 2, 4 et 7). De plus, une question complémentaire (I-PSS-SG) a étudié la gêne du patient qui notait de 0 à 6 son niveau de satisfaction sur son état du moment.

Populations étudiées

Les SBAU ont été définis par l'association d'un score I-PSS total >= 8, d'un score de gêne (I-PSS-SG) >= 3. Les patients répondant à ces critères sont considérés comme 'SBAU'.

Quand le diagnostic d'HBP était porté, les patients entraient dans la catégorie 'HBP'.

Etant donné le but de cette enquête épidémiologique et son caractère pragmatique, les raisons ayant conduit le médecin à porter un diagnostic d'HBP (par exemple le toucher rectal ou les traitements et pathologies associés) n'étaient pas colligées, contrairement aux examens complémentaires prescrits qui étaient nécessaires dans l'analyse de la prise en charge de ces patients.

L''HBP confirmée' a été définie par l'association d'une HBP diagnostiquée par le médecin généraliste, d'un I-PSS total >= 8 et d'un I-PSS-SG >= 3, en accord avec la pratique en médecine générale.

La répartition de ces populations est présentée en Figure 1.

Figure 1 : Répartition des populations de l'étude.

Analyse statistique

L'analyse statistique a été conduite à l'aide du logiciel SAS® (version 8.2). Les variables quantitatives étaient décrites par leur effectif, moyenne, écart type, écart type à la moyenne, médiane, quartiles 1 et 3, valeurs extrêmes (minimum et maximum). Les relations entre les variables quantitatives ont été étudiées par l'analyse de corrélation de Pearson et pour les variables qualitatives le test de Cochran-Mantel-Haenzel [17]. Les analyses ont été faites au seuil alpha de 5%.

RÉSULTATS

Démographie de la population

Il faut noter que si les données démographiques (âge, CSP) ont été colligées pour presque tous les patients 'HBP confirmée' (99,8%), le taux de réponse était beaucoup plus faible pour les autres patients (de 35 à 40%). L'âge moyen de la population totale était de 64,9 ans, l'âge moyen des patients 'HBP confirmée' étant légèrement plus élevé, 65,8 (±7,80) (Tableau 2).

La classe d'âge 60-75 ans était la plus représentée, en particulier dans la population 'HBP confirmée' où elle représentait 62,8% des patients dont les données sont disponibles. Inversement, les cadres supérieurs et professions intellectuelles étaient avec 30,5% sensiblement plus représentés dans la population sans HBP définie. Dans les 2 populations, les employés et ouvriers constituaient les catégories socio-professionnelles les plus représentées avec près de 40% de la population totale évaluable.

Troubles urinaires et diagnostic

Sur la population totale, le diagnostic d'HBP a été porté suite à l'examen clinique pour 10.406 patients (patients avec 'HBP'). Les 2 autres pathologies le plus souvent citées étaient le cancer prostatique (208 patients) et les troubles urinaires autres que l'HBP (112 patients). Parmi les 10.406 patients 'HBP', 12% ne répondaient pas à notre définition des SBAU (I-PSS total >= 8 et I-PSS-SG >= 3) (Figure 1). Ces patients diagnostiqués comme ayant une HBP ont évidemment été traités comme tels par les médecins généralistes.

Sur les 10.135 patients présentant des SBAU, le diagnostic clinique d'une HBP n'a pas été confirmé chez 9,6% d'entre eux (Figure 2), et d'autres pathologies de l'appareil urinaire ont alors été évoquées.

Figure 2 : Cohérence SBAU (I-PSS >= 8 et I-PSS-SG >= 3) et HBP (HBP diagnostiquée par les Médecins Généralistes).

Au total, sur les 18.540 patients inclus dans l'étude,

9.160 patients (49,4%) correspondaient à la définition de l''HBP confirmée' (Figures 1 et 2).

La prévalence des SBAU est de 0,547 et celle de l''HBP confirmée' de 0,494.

Au total, plus de la moitié des patients inclus par les généralistes, présentaient donc une symptomatologie urinaire non diagnostiquée jusque là. Ils souffraient de ces symptômes urinaires depuis près de 3 ans en moyenne (médiane à 24 mois), et 70,1% d'entre eux affirmaient être au minimum 'plutôt ennuyés' s'ils devaient vivre le restant de leur vie de cette manière (Figure 3).

Figure 3 : Retentissement sur la vie du patient - Réponse à la question I-PSS-SG ou score de gêne : "Si vous deviez vivre le restant de votre vie de cette manière, diriez-vous que...".

Score I-PSS et score de gêne

L'I-PSS dans la population 'HBP confirmée' a été en moyenne de 14,1 (contre 5,6 chez les autres patients) ; avec 86,7% des patients présentant symptomatologie urinaire modérée avec un score compris entre 8 et 19 (Tableau III).

Dans la population 'HBP confirmée', l'I-PSS a augmenté avec l'âge des patients (p=0,001 ; coefficient de corrélation de Pearson à 0,27) et avec l'ancienneté de la pathologie (p=0,001). Le questionnaire I-PSS comportant des items liés aux symptômes obstructifs (questions 1, 3, 5 et 6) et aux symptômes irritatifs (questions 2, 4 et 7), l'analyse a permis de segmenter ces deux sous-scores. Ainsi, le sous-score total des symptômes obstructifs était de 7,9 en moyenne (contre 2,7 dans la population sans 'HBP confirmée'), avec 79,2% des patients présentant un total du sous-score obstructif compris entre 5 et 13. Le sous-score évaluant les symptômes irritatifs a été en moyenne de 6,2 (contre 2,9 dans la population sans 'HBP confirmée') ; avec 83,8% des patients présentant un total du sous-score irritatif compris entre 4 et 10.

La gêne des patients avec une 'HBP confirmée' a été d'autant plus importante que l'I-PSS total était augmenté (Figure 4).

Figure 4 : Relation score I-PSS et score de gêne - courbe des moyennes, et médiane, quartiles 1 et 3, et minimum et maximum.

Une analyse de corrélation entre l'I-PSS total et le score de gêne a mis en évidence une forte corrélation entre ces deux paramètres (p=0,0001, et coefficient de corrélation de Pearson à 0,44).

Motifs de non-consultation

Ces patients porteurs de signes cliniques d'HBP mais n'ayant pas consultés, n'étaient pas diagnostiqués alors que leurs signes urinaires étaient déjà anciens et qu'ils s'avouaient plutôt ennuyés à l'idée de continuer à vivre ainsi.

Les patients pouvaient donner plusieurs motifs de non-consultation et deux arguments ont largement prédominé. L'argument le plus fréquemment invoqué a été 'le peu d'importance accordée à un problème jugé banal à cet âge' (69,8%), suivi par 'l'appréhension de l'intervention chirurgicale' (47,7%) (Tableau IV).

La même hiérarchie a été observée pour les raisons jugées les plus importantes par les patients, mais avec un écart plus faible entre les deux premiers motifs cités (respectivement 39,9 et 35,8%).

L'analyse a permis de définir les facteurs influençant les justifications avancées par les patients. En particulier, leur âge, l'ancienneté de leurs troubles urinaires, la valeur de leur score I-PSS, et dans une moindre mesure leur catégorie socio-professionnelle, ont joué un rôle dans les raisons de non-consultation mises en avant par les patients.

L'âge a été un facteur discriminant et il existe une différence significative entre les classes d'âge pour tous les motifs de non-consultation à l'exception du refus d'un traitement. Les plus jeunes patients ont semblé plus pudiques et craignaient plus volontiers les conséquences d'un traitement médical ; inversement les plus âgés ont accordé moins d'importance à leurs troubles urinaires tout en redoutant davantage une intervention chirurgicale. Par ailleurs, l'ancienneté de la pathologie a joué un rôle significatif dans les raisons invoquées et il existe une différence significative entre les classes d'ancienneté de la pathologie pour 3 des 6 motifs de non-consultation (raisons 1, 2, 4) ; en particulier, plus la pathologie était ancienne, moins les patients lui ont accordé d'importance mais plus ils redoutaient une intervention chirurgicale. Concernant l'I-PSS, le score total a joué un rôle significatif dans les raisons invoquées. Ainsi il existait une différence significative entre les classes d'I-PSS de la pathologie pour 4 des 6 motifs de non-consultation (raisons 1, 2, 3 et 4). Plus l'I-PSS était élevé, plus les patients ont accordé d'importance à leur pathologie ; dans le même temps, comme ils redoutaient davantage à la fois une intervention chirurgicale et/ou les conséquences d'un traitement médical, ils ont eu tendance à refuser toute prise en charge médicale. Les agriculteurs/exploitants accordaient moins d'importance à leurs troubles urinaires que les autres catégories socio-professionnelles.

Examens complémentaires à visée diagnostique

Parmi ces patients avec une HBP non cliniquement diagnostiquée jusque là, presque tous ont bénéficié d'une évaluation visant à valider le diagnostic suspecté à l'issue de la consultation (93%). Les examens prescrits (Figure 5) ont été le dosage du taux d'antigène spécifique de la prostate (PSA), examen complémentaire le plus pratiqué (85,3% des cas), devant l'échographie prostatique (74,4%).

Figure 5 : Examens diagnostiques chez les patients symptomatiques non demandeurs.

Les médecins généralistes ont d'autant plus fréquemment envisagé le recours à des mesures à visée diagnostique que l'I-PSS total de leur patient était plus élevé (p=0,001) et que les symptômes urinaires étaient anciens (p=0,001). L'âge des patients n'apparaît pas avoir influencé cette prise de décision (p=0,57). Au total, 33,5% des patients ont été adressés à un urologue à l'issue de la consultation, en cas de suspicion d'une HBP. Il s'agissait plus volontiers des patients les plus âgés (plus de 75 ans), de ceux qui présentaient un I-PSS élevé et de ceux qui avaient des symptômes urinaires anciens (p=0,001 pour chacun de ces trois paramètres).

Prise en charge thérapeutique

Pour les patients nouvellement diagnostiqués, les médecins généralistes ont pris une décision thérapeutique dans 4 cas sur 5 environ (85,9%). Cette prise de décision a été d'autant plus fréquente que les patients étaient plus âgés (p=0,001) et que leur I-PSS total était plus élevé (p=0,001). Aucune corrélation significative n'a été observée avec l'ancienneté des troubles urinaires. La prescription d'un traitement médicamenteux seul a concerné 83,5% des cas et a été la décision thérapeutique privilégiée par les généralistes (Tableau V).

Concernant les 1.246 patients pour lesquels le diagnostic d'HBP a été porté mais qui n'entraient pas dans la population 'HBP confirmée', la décision thérapeutique a été : le traitement seul (81,6% des patients considérés), le traitement chirurgical (2,6%), ou l'association d'un traitement médical et chirurgical (8,5%).

Discussion

Cette enquête, réalisée auprès de 18.540 hommes, a permis de confirmer le nombre élevé de sujets de plus de 50 ans qui présentent une symptomatologie urinaire depuis longtemps (près de 3 ans en moyenne) sans qu'aucun diagnostic n'ait été porté jusque là, et sans qu'aucune demande spécifique n'émane du patient lui-même. Suite à ces plaintes non préalablement évoquées, le diagnostic le plus largement porté à l'issue de la consultation par le médecin généraliste a été celui d'hypertrophie bénigne de la prostate (dans plus 90% des cas).

Il s'agit de la plus vaste enquête de ce type réalisée en France jusqu'ici. En effet, si la nécessité de réaliser des enquêtes pour établir la prévalence réelle de l'hypertrophie bénigne de la prostate dans la population française est reconnue [19], aucune étude d'une telle ampleur n'avait été conduite à ce jour en médecine générale. Le diagnostic certain de l'HBP est difficile en pratique de médecine générale. La définition clinique communément admise est une augmentation du volume de la prostate associée à des SBAU et à une diminution du débit urinaire [20]. Nous avons donc défini, l''HBP confirmée' :

- diagnostic porté (suivant la pratique habituelle),

- score I-PSS >= 8,

- score de gêne (I-PSS-SG) >= 3.

En limitant les biais de sélection, cette enquête épidémiologique conduite en médecine générale a permis une estimation de la prévalence des SBAU et de l'HBP dans la population en dehors d'une situation de réel dépistage. En plus de la prévalence de l''HBP confirmée', le recours à des mesures à visée diagnostique a pu être établie ainsi que la décision thérapeutique prise.

Ces 18.540 patients non demandeurs ont été sélectionnés de façon consécutive par 2.200 généralistes. Avec 54,7% de patients (10.135 patients) ayant des troubles du bas appareil urinaire symptomatiques (I-PSS >= 8 et I-PSS-SG >= 3) et 49,4% de patients (9.160 patients) ayant une 'HBP confirmée', les résultats de cette étude corroborent ceux d'études précédentes estimant que plus de la moitié des hommes de plus de 50 ans porteurs d'une HBP symptomatique ne sont pas diagnostiqués [16, 21]. Cette étude confirme que les patients n'expriment souvent aucune plainte spécifique et n'incitent donc pas leurs médecins traitants à rechercher une HBP, même s'ils sont gênés de façon significative dans leur vie quotidienne : ainsi, plus des 2/3 d'entre eux seraient 'plutôt ennuyés' voire 'très ennuyés' s'ils devaient continuer à vivre de cette manière. Ces chiffres sont d'autant plus étonnant que les traitements actuellement disponibles ont largement prouvé leur efficacité sur la diminution des symptômes [5, 8, 15].

Ces résultats sont en accord avec un certain nombre de travaux qui ont indiqué qu'une fraction des patients présentant des troubles mictionnels n'en parle pas à un médecin et ce, même avec des symptômes modérés ou sévères [2, 6, 10, 11, 13, 18, 20, 21]. Ces études épidémiologiques ont été conduites dans un environnement médicalisé dans l'Etat du Minnesota (USA) [6], et en Ecosse [10, 11]. Elles portaient sur 2.119, 1.627 et 705 sujets, respectivement. D'autres études ont été bâties avec une approche méthodologique très différente (enquêtes postales ou entretiens individuels auprès d'un échantillon d'hommes par questionnaires auto-administrés) : 5.404 hommes en Allemagne [2], 2.372 et 2.011 en France [20, 21], 2.200 en Espagne [13], 508 au Canada [18]. Notre étude diffère de toutes ces études car le diagnostic d'HBP a pu être établi, le patient étant examiné par son médecin généraliste habituel.

En France, une enquête récente avec des questionnaires auto-administrés adressés par voie postale à des hommes de 50 à 80 ans a montré l'importance de la prévalence de troubles urinaires, dans un échantillon national [20]. 21% des 2.372 hommes avaient évalué leurs symptômes urinaires de modérés à sévères sur l'I-PSS, 30% une tolérance aux symptômes moyenne à mauvaise (I-PSS-SG). Si 29% de ces hommes en avaient parlé à leur entourage au préalable, seulement 21% avaient consulté un médecin, le plus souvent un spécialiste, ce qui reflète la réticence à consulter malgré la sévérité des symptômes. La différence de méthodologie avec notre étude se traduit dans une répartition différente des classes d'âge qui peut expliquer la prévalence inférieure des SBAU, laquelle reste malgré tout élevée. Les différences de méthodologie des études sur la prévalences des troubles urinaires rendent les comparaisons difficiles, néanmoins, toutes les études mettent en avant une prévalence élevée augmentant avec l'âge et le nombre important de patients ne consultant pas.

Si cette étude confirme le sous-diagnostic de l'HBP, ces résultats montrent aussi l'importance du retentissement des troubles urinaires sur la vie quotidienne des patients. Ainsi, même s'il s'agit d'une pathologie ne mettant pas en jeu le pronostic vital, le risque de voir survenir des complications obstructives et/ou infectieuses et le retentissement des symptômes urinaires justifient la mise en place précoce d'une prise en charge de l'HBP [23].

On sait que les médecins généralistes ne systématisent pas la recherche de l'HBP chez leurs patients de plus de 50 ans et qu'il existe un gradient dans la systématisation de la recherche de ces troubles parmi les praticiens [4]. En revanche, notre enquête montre que l'HBP est prise en charge dès qu'elle est suspectée et que les médecins généralistes confirment leur diagnostic (examens complémentaires éventuels et recours à un urologue). Par ailleurs, suite au dépistage, on constate que la sévérité des symptômes incite d'autant plus les médecins à initier un traitement (dans plus de 80% des cas). Par ailleurs, le suivi médical est encore rare, lequel permettrait la confirmation de la sévérité des symptômes, la prise en compte de l'évolution de la pathologie et des risques de complications.

Notre enquête épidémiologique confirme la corrélation déjà observée de l'I-PSS avec l'âge [24], ainsi que la bonne corrélation entre les résultats de l'I-PSS et ceux du score de gêne (I-PSS-SG) [20].

Finalement, le peu d'importance accordée aux troubles urinaires et l'appréhension d'une intervention chirurgicale constituent les deux motifs les plus souvent invoqués par l'ensemble de la population malade. Les caractéristiques des patients mais aussi celles de l'HBP ont représenté des facteurs déterminants dans les raisons de non-consultation. Les patients semblent donc à la fois méconnaïtre les complications potentielles de l'HBP et l'ensemble des moyens thérapeutiques actuellement disponibles et reconnus efficaces pour la traiter [1, 7, 14].

Compte tenu de l'imprécision du simple interrogatoire, l'utilisation d'un questionnaire est préconisée pour évaluer les troubles du bas appareil urinaire, et l'I-PSS est considéré comme l'outil de référence. Mais cet auto-questionnaire est souvent considéré comme peu maniable, et peu adapté aux conditions concrètes de la médecine quotidienne, ce qui explique qu'il n'est pas systématiquement utilisé en médecine générale. Dans ce contexte, cette enquête épidémiologique souligne la nécessité de créer et de valider un outil plus facile à utiliser par les généralistes et leurs patients. De plus, nous avons aussi confirmé que le score de gêne (I-PSS-SG) est très fortement corrélée au score I-PSS : une question unique, ciblée sur les troubles urinaires, pourrait donc constituer cette aide concrète et pratique. Une simple Echelle Visuelle Analogique, administrée par le médecin, constituerait une alerte destinée à inciter le clinicien à poursuivre sa démarche diagnostique : il permettrait aux généralistes de systématiser un premier dépistage facile des SBAU, principalement rapportés à l'HBP, dans l'ensemble de la population à risque (les patients de plus de 50 ans a priori) et de déceler ainsi les hommes pour lesquels le diagnostic mérite d'être approfondi (toucher rectal, score I-PSS puis examens complémentaires).

Conclusion

En permettant une connaissance plus précise de la prévalence des troubles mictionnels d'intensité au moins modérée chez des hommes non-demandeurs de plus de 50 ans, cette enquête épidémiologique a permis de souligner la nécessité de sensibiliser les médecins généralistes à la recherche plus systématique des troubles urinaires auprès de l'ensemble de la population masculine venant en consultation, et de discuter avec les patients concernés de la conduite à tenir suite à la découverte de tels troubles. En tout état de cause, il est préférable que ces troubles soient connus du médecin lorsqu'ils sont décelés par le patient, même si la décision du médecin n'est qu'une simple surveillance médicale. Nous remercions A. LE GOFFIC, S. COUALLIER et les Sociétés Statitec et Auxesia pour leur participation à la publication de cette enquête épidémiologique.

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