Aspects épidémiologiques et histopathologiques des tumeurs urogénitales au Cameroun

21 avril 2006

Mots clés : Tumeurs uro-génitales, Épidémiologie, histologie.
Auteurs : SOW M., NKEGOUM B., ESSAME OYONO J.L.
Référence : Prog Urol, 2006, 16, 36-39
Objectifs : Les tumeurs de l'appareil uro-génital sont mal connues au Cameroun raison pour laquelle cette étude se propose de présenter leurs particularités épidémiologiques et anatomopathologiques. Méthodes: Ainsi nous avons réalisé une étude rétrospective couvrant une période de 18 ans, à partir des registres et des données cliniques des malades admis dans le service d'Urologie de l'Hôpital Central de Yaoundé.
Résultats : Nous avons répertorié 2371 tumeurs de l'appareil uro-génital, dont 520 adénocarcinomes prostatiques, 1066 hypertrophie bénigne de la prostate, 41 tumeurs testiculaires dont 9 tumeurs séminomateuses, 7 tumeurs non seminomateuses. 18 lymphomes, 5 tumeurs bénignes et 2 rhabdomyosarcomes du cordon spermatique, 169 tumeurs de vessie dont 25 carcinomes transitionnels, 70 carcinomes épidermoides, 67 adénocarcinomes de vessie, 2 lymphomes, 1 sarcome de vessie et 4 papillomes bénins. 136 tumeurs du rein dont 20 tumeurs de Wilms, 87 carcinomes rénaux, 6 carcinomes à cellules transitionnelles, 16 lymphomes, 2 tumeurs malignes autres et 5 adénomes. Nous avons par ailleurs noté 192 tumeurs épididymaires essentiellement des kystes, 8 carcinomes épidermoides du pénis et 3 cas d'adénocarcinomes de l'urètre féminin. Les autres tumeurs étaient des condylomes acuminés.
Conclusion : Les tumeurs uro-génitales au Cameroun dans leurs particularités épidémiologiques et anatomopathologiques, sont dominées par les tumeurs prostatiques. L'appareil urinaire est la cible du lymphome de Burkitt endémique dans notre milieu. Ces tumeurs intéressent des sujets jeunes.



De nos jours, les cancers urogénitaux dans les pays développés sont dominés par les cancers de la prostate qui, au niveau mondial, arrivent en quatrième position après les cancers du poumon, de l'estomac et du colon-rectum [19].

En Afrique en général et au Cameroun en particulier, les données sur les tumeurs urogénitales sont rares à cause de la non disponibilité des registres des cancers [3, 11, 12]. Les travaux antérieurs [8] rapportent que les cancers urogénitaux occupent environ 6,5% de l'ensemble des néoplasies malignes diagnostiquées au Cameroun.

Le but de cette étude était de présenter les particularités épidémiologiques et anatomocliniques des tumeurs de l'appareil urogénital en milieu hospitalier Camerounais.

Les statistiques disponibles sont certainement en deçà de la réalité.

Matériel et méthode

Il s'agit d'une étude essentiellement rétrospective couvrant une période de 18 ans (1987-2004) effectuée dans le Service d'Urologie de l'Hôpital Central de Yaoundé. Ce Service est le principal centre pour la prise en charge des pathologies urogénitales au Cameroun.

A partir des registres et des dossiers cliniques des malades, nous avons colligé tous les cas de tumeurs bénignes et malignes de l'appareil urogénital et avons recensé les données épidémiologiques et anatomopathologiques de ces cas. Nous avons inclus les cas incidents de tumeurs de la prostate, des testicules, de la verge, du rein, de la vessie et des voies excrétrices dans les deux sexes.

Résultats

2371 tumeurs de l'appareil urogénital ont été recensés pendant la période d'étude.

Les tumeurs de la prostate dominaient largement la série : 520 tumeurs malignes (32,78%) contre 1066 tumeurs bénignes à type hypertrophie bénigne (67,22%).

Les tumeurs malignes sont essentiellement des adénocarcinomes. Le plus jeune patient était âgé de 41 ans. 47,16% étaient âgés de 60 à 70 ans contre 4% avant 50 ans.

Les tumeurs de vessie occupaient le deuxième rang. L'âge des patients variait de 8 à 83 ans. 4 cas de tumeurs bénignes (papillomes) sur 169. Le carcinome épidermoide représentait 70 cas (42,42%) contre 25 cas (15,15%) de carcinome transitionnel, 2 cas de lymphome de Burkitt, 67 cas d'adénocarcinome (40,61%) et 1 cas de sarcome.

Les tumeurs du rein

Cinq tumeurs bénignes (adénome) contre 131 tumeurs malignes. On notait 20 tumeurs de l'enfant et 16 lymphomes malins non Hodgkiniens dont 3 cas de lymphomes de Burkitt.

Les tumeurs du testicule étaient dominées par des lymphomes de Burkitt survenant chez des patients jeunes. On notait, 18 lymphomes, 9 cas de séminome, 2 tumeurs de cordons sexuels à type de rhabdomyosarcome.

Aucune tumeur maligne de l'épididyme n'a été trouvé.

Trois cas de tumeur maligne de l'urethre féminin et 8 cas de cancer du pénis essentiellement des carcinomes épidermoides avaient été répertoriées.

COMMENTAIRES

Données générales

Au Cameroun, pays sous-développé d'environ 15 millions d'habitants situé en Afrique Centrale, 12.000 nouveaux cas de cancers sont attendus chaque année. Ces cancers touchent surtout le foie, la peau, le col utérin et le sein. L'appareil urogénital est la cible de seulement 6,5% de l'ensemble des néoplasies malignes [8].

Cette courbe est différente de celle observée dans les pays développés où l'on assiste encore à la prédominance des cancers colorectaux et bronchopulmonaires [2, 24].

Cette différence est essentiellement liée à l'insuffisance des moyens de prévention dans notre environnement contre certains agents infectieux tels que HBV, HCV, HIV, HPV et EBV. Ces agents infectieux sont responsables à eux seuls de plus de 40% des cancers viro-induits dans les pays en voie de développement [6, 14, 16].

Néanmoins, quelques ressemblances épidémiologiques persistent malgré la pandémie du VIH ; c'est le cas des tumeurs de la prostate qui demeurent âge dépendant.

Les tumeurs de la prostate

Il s'agit essentiellement des hyperplasies nodulaires et des adénocarcinomes. Ce sont des tumeurs du sujet âgé chez nous comme ailleurs. Nous avons enregistré 21 cas(4,04%) de cancers avant 50 ans ce qui parait élevé par rapport aux chiffres européens [7, 19].

Les tranches d'âge de nos malades variaient de 40 à 83 ans avec un pic d'incidence entre 60 et 70 ans. Il existe une augmentation de l'incidence associée au développement des techniques diagnostiques, à la sensibilisation de nos populations au dosage des PSA désormais possible dans nos laboratoires. Par ailleurs, ces patients arrivent toujours à un stade avancé de leur maladie. Seuls 6% avaient un cancer localisé au moment du diagnostic. La mortalité par ce cancer est encore difficile à chiffrer, beaucoup de ces patients qui meurent dans leur village ne sont pas enregistrés.

Les tumeurs du testicule

Environ 49300 nouveaux cas de cancers du testicule sont diagnostiqués chaque année dans le monde. L'incidence est maximale au Danemark, en Norvège et en Allemagne ; les tumeurs germinales sont le type histologique le plus rencontré [11, 12].

Dans notre série, les lymphomes malins non-hodgkiniens surtout de type Burkitt sont les tumeurs les plus fréquentes avec 18 cas. Le Cameroun fait partie de la ceinture africaine où le lymphome de Burkitt sévit de manière endémique, ceci à cause de la prévalence élevée des infections à virus Epstein-Barr et du paludisme. Ces deux pathologies sont reconnues comme étant des facteurs favorisant la survenue des lymphomes de Burkitt [8, 16 ,18]. Par ailleurs, l'atteinte des organes génitaux (testicules, ovaires, seins) au cours de ce lymphome est une donnée déjà rapportée [8, 16 ,18].

Les tumeurs germinales étaient le deuxième type de néoplasie touchant le testicule dans notre environnement. Il s'agissait pour la plupart de séminomes et des tératomes. Deux cas de tumeur des cordons sexuels ont été observés. Il s'agissait de deux rhabdomyosarcomes du cordon spermatique chez des patients âgés de 32 et 34 ans. Tous les patients étaient âgés de moins de 40 ans comme partout ailleurs dans le monde [9, 11, 12, 18, 20].

Ces particularités épidémiologiques des tumeurs testiculaires font discuter les modalités de prise en charge quand on connaït la chimiosensibilité des lymphomes de Burkitt.

Les cas de tumeurs bénignes testiculaires observés n'avaient pas de particularités. Il s'agissait essentiellement de kystes et de nodules non spécifiques.

Les tumeurs de la vessie

Le cancer de la vessie est le septième cancer masculin dans le monde et n'est pas classé parmi les quinze premiers chez la femme. Les pays où l'on observe le plus de cas incidents sont essentiellement les pays développés (Danemark, Italie, Espagne, Angleterre et Suède) arrivant en tête devant les Etats-Unis et la France [3, 11 ,12, 19].

En Afrique, les pays du Maghreb et d'Afrique de l'Ouest enregistrent les incidences les plus élevées [3, 11 ,12].Au Sénégal, DANGOU et collaborateurs situent son incidence à 23% [1].

Au Cameroun, le cancer de la vessie occupe le dix-neuvième rang représentant seulement 1% de l'ensemble des cancers. Sa particularité reste l'âge relativement jeune de nos patients ; la moyenne étant de 35 ans. 61% ont moins de 40 ans contre 73% en Egypte.Le sex ratio est de 6 hommes pour 1 femme. Les antécédents d'infection bilharzienne sont présents dans 50% et le tabagisme dans 58,34%. La clinique est dominée par la tumeur hypogastrique et l'hématurie indolore.

Dans notre série, il s'agit surtout comme au Sénégal [1] des cancers épidermoides, des adénocarcinomes et des carcinomes transitionnels. Les cas de carcinomes épidermoides sont observés chez les patients provenant des zones d'endémie bilharzienne comme la partie septentrionale du pays. Les autres tumeurs vésicales ne présentaient pas de particularités. Toutes les tumeurs sont infiltrantes.

Le lymphome de Burkitt primitif de la vessie observé chez 2 de nos malades, est une trouvaille inhabituelle dans la littérature [13].

Le pronostic est dans tous les cas effroyable. Le décès survient entre 1 et 6 mois après le diagnostic.

Seuls 30% ont pu être opérés( cystectomie totale avec Bricker). La survie à 1 an est de 1428%

Les tumeurs du rein

Dans le monde, le cancer du rein est le douzième cancer masculin et le quinzième cancer féminin ; 189.000 nouveaux cas sont rapportés chaque année. Il existe d'importantes variations géographiques. L'incidence est forte en Amérique du Nord, en Europe occidentale, dans les pays Scandinaves et en Australie ; par contre, elle est faible en Asie et en Afrique [11, 12] même si certains auteurs rapportent une incidence élevée des carcinomes à cellules claires chez les Noirs Américains de sexe masculin. Tosson [21] estimait leur fréquence à Dakar à 1,10% de l'ensemble des cancers.

Au Cameroun, les cancers du rein figurent au quinzième rang sur la liste des cancers. Ils occupent le troisième rang des cancers urogénitaux après la prostate et la vessie, très loin devant le testicule mais nous pensons que cette rareté n'est qu'apparente liée notamment aux difficultés du diagnostic.

Le cancer du rein de l'enfant est plus fréquent que celui de l'adulte, ce sont surtout des néphroblastomes. Ils sont d'ailleurs le deuxième cancer de l'enfant camerounais de 0 à 15 ans [8]. Un cas d'adénocarcinome papillaire a été retrouvé chez un enfant de moins de 10 ans tandis qu'un cas de tumeur de Grawitz a été observé chez une fillette de 5 ans dans notre série.

Nous avons noté un cas de néphroblastome chez l'adulte, comme signalé dans la littérature [22]. Trois cas de lymphomes malins non-hodgkiniens non rénaux primitifs ont été enregistrés.

Tumeurs du pénis

En dehors des lésons bénignes du pénis représentées par les condylomes, les cancers du pénis sont la deuxième néoformation de la verge observée dans notre environnement. Ce sont tous des carcinomes épidermoides dont l'étiopathogénie demeure discutée chez nous comme ailleurs [4, 15].

Nous observés 8 cas qui font l'objet d'un travail à paraïtre.

Tumeurs de l'urèthre

Nous avons observé trois cas d'adénocarcinomes de l'urèthre chez des Camerounaises. Cette tumeur rare dans la littérature internationale est d'histogenèse controversée [5, 10, 17].

Les autres tumeurs de l'appareil urogénital observées dans notre série n'avaient pas de particularités anatomocliniques et étaient essentiellement représentée par des condylomes acuminés.

Conclusion

Cette étude préliminaire présente les particularités épidémiologiques et histopathologiques des tumeurs uro-génitales en milieu camerounais. Toujours dominées par les tumeurs de la prostate, les néoplasmes de l'appareil uro-génital sont aussi la cible du lymphome de Burkitt dans sa variante endémique. Les rares cas de cancer de l'urèthre sont observés chez la femme d'âge moyen et ceux de la verge font l'objet d'une étude moléculaire à paraïtre ultérieurement.

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