Stent nu ou actif : quelle différence ?

01 mars 2011

Mots clés : Thrombose de stent, hémorragie, Antiplaquettaire, Chirurgie urologique
Auteurs : Michèle Bertrandy-Loubat
Référence : Progrès FMC, 2011, 21, 1, F3-F7
De plus en plus de patients sont porteurs de stents coronaires ce qui pose le problème de l’arrêt des antiagrégants plaquettaires (AAP) en cas d’intervention chirurgicale. Il existe deux types de stent : nu ou pharmaco-actif. Les stents actifs sont recouverts d’une substance antiproliférative qui diminue le risque de sténose mais retarde aussi l’endothélialisation coronaire. Après la pose des stents une thrombose peut se produire provoquant infarctus et décès tant que le vaisseau n’est pas endothélialisé. Pour cette raison une bithérapie antiplaquettaire par aspirine et clopidogrel est instaurée pendant six semaines pour les stents nus et 1 an pour les stents actifs. Tout arrêt des antiplaquettaires expose au risque de thrombose et doit être limité. Il est plus important pour les stents actifs. Il doit faire l’objet d’une réflexion entre cardiologue, chirurgien et anesthésiste, pour évaluation du rapport risque hémorragique/risque thrombotique.


Introduction

De plus en plus de patients sont porteurs d’endoprothèses coronaires, ce qui nécessite la prescription d’un traitement antiagrégant plaquettaire (AAP) dont les modalités varient selon le type de stent, nu ou pharmaco-actif. En cas d’intervention, se pose alors le problème de la gestion de ce traitement : risque hémorragique lié au maintien du traitement et risque de thrombose consécutif à leur arrêt.


Les stents

La revascularisation coronaire par angioplastie percutanée est suivie à 90 % de la mise en place d’un stent. Au niveau du site dilaté se produit une réaction inflammatoire locale avec prolifération néo-intimale qui peut aboutir à une resténose progressive du vaisseau , de l’ordre de 15 à 20 % pour les stents métalliques dits nus. Pour diminuer cette hypertrophie endothéliale une nouvelle génération de stent dits pharmaco-actifs ou coatés est proposée. Ils sont enduits d’agents inhibiteurs de la prolifération endothéliale de type immunosuppresseur (sirolimus : Cypher®, éverolimus : Promus® et Xience®, zotarolimus : Endeavor®) ou cytostatique (paclitaxel : Taxus®). Avec ce type de stent le taux de resténose est passé à 3 % .
Figure 1 : Sténose intrastent.
Figure 2 : Coupe de stent nu et stent pharmacoactif à 30 jours. A. Stent nu. B. Stent pharmacoactif.
Après la dilatation et la mise en place du stent le risque de thrombose aiguë du vaisseau avec infarctus et décès est majeur. Il nécessite une double thérapie AAP par aspirine et clopidogrel (Plavix®) tant que le stent n’est pas recouvert d’endothélium vasculaire. Au bout de quatre à six semaines l’endothélialisation est complète pour les stents nus, le clopidogrel peut-être alors être arrêté. En revanche, elle est retardée pour les stents actifs et la bithérapie AAP doit être poursuivie pendant un an. Ce délai était de six mois mais de nombreux cas de thromboses tardives de stent ont été décrits dans la littérature et il a été prolongé à 12 mois, voire plus . Pour les deux types de stents l’aspirine doit être poursuivie à vie.
Le risque de thrombose est majoré chez le patient diabétique, avec les endoprothèses longues, sur de petites coronaires ou sur bifurcations, en cas d’implantations multiples ou de revascularisation incomplète. Mais une cause majeure de thrombose est l’interruption du traitement AAP, fréquemment retrouvé en périopératoire. Les conséquences en sont d’autant plus dramatiques que la fonction cardiaque est altérée.
Les stents actifs ont eu un énorme essor et en 2008 ils représentaient 45 % des stents implantés en France. De nombreuses études ont comparé les stents nus par rapport aux stents actifs et il apparaît que les stents actifs apportent une diminution des resténoses et des gestes de nouvelles revascularisation mais sans diminution des décès ou des infarctus du myocarde. Or leur prix est 2,2 fois supérieur au prix d’un stent nu et la bithérapie antiagrégante doit être maintenue au moins un an ce qui représente un risque hémorragique en cas d’intervention chirurgicale. L’HAS a émis des recommandations concernant les stents actifs qui sont donc réservés à des patients sélectionnés :
  • lésions monotronculaires à haut risque de sténose (lésions longue, petit diamètre de vaisseau, diabète) ;
  • resténose intrastent d’un stent nu, occlusion coronaire totale, lésion pluritronculaire à haut risque de resténose lorsque l’angioplastie est préférée au pontage.


Quel est le risque de l’arrêt des AAP ?

L’interruption brutale des AAP est suivie d’un effet rebond d’agrégation plaquettaire. La chirurgie augmente la réponse systémique inflammatoire, l’agrégabilité plaquettaire et diminue la fibrinolyse. On voit bien que dans ce contexte l’arrêt des AAP peut précipiter des évènements thrombotiques artériels aigus, a fortiori si le patient est porteur de stents. La thrombose de stent est un évènement qui survient brutalement, habituellement sans prodromes. La mortalité est importante et justifie une prise en charge visant à désobstruer en urgence l’endoprothèse coronaire thrombosée.
Pour les stents nus le risque de thrombose à l’arrêt du traitement est majeur dans les six semaines qui suivent la pose, durée de l’endothélialisation du stent. Toutefois il persiste au-delà de ces six semaines en cas d’arrêt de l’aspirine. L’étude de cohorte de Ferrari rapporte, chez des patients hospitalisés pour syndrome coronarien aigu, l’arrêt de l’aspirine comme facteur de risque identifié, arrêt motivé fréquemment pour une chirurgie ou une endoscopie. Ces accidents surviennent environ dix jours après l’interruption du traitement.
Le taux global de thrombose de stent nu et actif est identique en cas de bithérapie AAP bien conduite c’est-à-dire pendant six semaines pour les stents nus, un an pour les stents actifs, la mortalité cardiovasculaire n’est pas significativement différente. Mais le risque de thrombose des stents pharmaco-actifs en cas d’arrêt des AAP est supérieur à celui des stents nus, probablement car certaines zones du stent ne sont pas encore endothélialisées . On a observé des thromboses très tardives de stent actifs, après la 1ère année, ils étaient souvent provoqués par l’arrêt de l’aspirine dans un contexte chirurgical. Lorsque les patients sont porteurs de stents nus et actifs, la thrombose de stent se situe le plus souvent sur le stent actif. Lorsque les deux AAP sont arrêtés, la thrombose des stents survient plus fréquemment autour du 10ème jour, elle est responsable d’infarctus plus graves que les infarctus classiques avec un taux de mortalité de 45 % .
Il n’existe pas de traitement substitutif des AAP : prendre un relais par HBPM ou par un AINS comme le flurbiprofène (Cebutid®) ne prévient pas de la thrombose de stent. En ce qui concerne le Cebutid®, il y a une dizaine d’année, une étude avait émis l’hypothèse d’une efficacité identique du Cebutid® et de l’aspirine dans la prévention des récidives d’accidents cardiovasculaires après infarctus, ce qui avait aboutit à le proposer en relais de l’aspirine avec un arrêt 24 heure avant la chirurgie. En fait il n’y a eu aucun essai d’envergure pour étayer ces résultats, notamment en periopératoire. Dans l’étude de Collet portant sur des patients hospitalisés pour infarctus, 20 % avaient arrêté leur traitement AAP, et parmi eux certains avaient eu un relais par Cebutid® ou HBPM. Le Cebutid® ne doit pas remplacer l’aspirine chez les patients porteurs de stents.


Quel est le risque hémorragique de la chirurgie sous antiplaquettaire ?

Ce risque est mal défini dans la littérature, il est mieux connu pour l’aspirine. Dans une méta-analyse portant sur prés de 50 000 patients le risque de saignement sous aspirine pour tout chirurgie confondue est multiplié par 1,5 .
En urologie la résection transurétrale de prostate (RTUP) est la chirurgie la plus à risque hémorragique. Elle peut entraîner une hématurie nécessitant un décaillotage source d’infection, une anémie, une reprise chirurgicale, avec risque d’ischémie myocardique, infarctus, AVC, décès. Les études portant sur cette chirurgie sous aspirine sont contradictoires. Une étude rétrospective multicentrique récente a comparé les patients opérées d’une résection endoscopique de prostate sous traitement antithrombotique préopératoire (aspirine, clopidogrel, AVK ou HBPM, avec ou sans relais) avec un groupe sans traitement. Il n’y a pas eu de différence concernant le temps opératoire, la durée du sondage, le taux de décaillotage, de transfusion ou de ré-intervention. Les patients étaient hospitalisés un jour de plus, il y eu plus de réhospitalisation pour hématurie . Une autre étude, prospective randomisée en double insu, portant sur la chirurgie digestive, orthopédique, urologique (prostate, cystectomie), ORL lourde, avec ou sans aspirine, rapporte seulement deux cas de reprise chirurgicale. Ils étaient tous deux opérés d’une chirurgie de la prostate mais les complications hémorragiques postopératoires sont classiques, même sans aspirine.
Il existe encore moins d’études sur la chirurgie sous clopidogrel, en dehors de la chirurgie cardiaque. Il ressort des cas cliniques et des courtes séries de la littérature que le risque d’hémorragie est majoré, le taux de transfusion augmenté, la chirurgie de prostate ne peut être envisagée sous clopidogrel.
Depuis peu les nouvelles techniques de résection endoscopique par laser se sont développées. Elles permettent de traiter ces patients sans arrêter les AAP, les recommandations américaines préconisent même de les transférer dans des centres dotés de ce matériel plutôt que d’arrêter les AAP.
L’inhibition de l’agrégation plaquettaire par les AAP est irréversible et dure toute la durée de vie des plaquettes c’est-à-dire dix jours. Chaque jour d’arrêt du traitement restitue 10 % de plaquettes normales, ainsi un arrêt de cinq jours redonne une compétence hémostatique compatible avec la chirurgie. Or nous avons vu que le risque maximum d’apparition d’évènements coronariens est dix jours après l’interruption des antiplaquettaires. Ainsi un arrêt bref de cinq jours de l’AAP avant une intervention chirurgicale hémorragique pourrait ne pas entraîner de risque excessif cardiaque et chirurgical. Toutefois ils doivent être repris le plus vite possible après l’intervention, dès que le risque hémorragique est acceptable surtout s’il s’agit de patient porteur de stent pharmaco-actif.
Le problème se pose à nouveau pour la RTUP avec le risque d’hématurie lors de la chute d’escarre. Une étude a comparé la reprise précoce d’aspirine 24heures après arrêt de l’irrigation avec une reprise tardive à 21 jours pour chirurgie de l’adénome par voie ouverte ou par voie endoscopique et résection endoscopique de tumeur de vessie. L’auteur n’a pas retrouvé de différence significative concernant la perte en hémoglobine, la nécessité de reprendre l’irrigation, le temps de sondage et le nombre d’hématuries tardives .
Parfois les patients sont sous clopidogrel seul et l’intervention nécessite son arrêt. On peut alors le remplacer par l’aspirine une semaine avant l’intervention ce qui réduit le risque hémorragique et protège mieux de la thrombose du stent.
Lorsqu’une chirurgie est faite sous AAP et qu’un syndrome hémorragique se déclare, une transfusion plaquettaire reste la seule solution. La transfusion prophylactique préopératoire est inutile mais il faut pouvoir disposer rapidement de plaquettes.


Qu’en est-il de l’anesthésie locorégionale ?

Le risque est l’hématome périmédullaire. Les recommandations de la société française d’anesthésie et de réanimation (SFAR) sont claires  :
  • l’aspirine à faible dose (75–300mg) n’est pas une contre-indication à l’anesthésie périmédullaire à condition que le patient n’ait reçu aucun anticoagulant avant l’intervention et qu’il n’existe pas d’anomalie associée de l’hémostase. La rachianesthésie est préférable à la péridurale ;
  • la prise de clopidogrel durant la semaine qui précède l’intervention est une contre-indication formelle à toute anesthésie périmédullaire.


En pratique que faire en prévision d’un geste chirurgical ?

Pour les patients porteurs de stents nus :
  • il faut si possible attendre six semaines après la mise en place du stent, période pendant laquelle le patient est sous bithérapie antiplaquettaire ;
  • dans tous les cas il est préférable d’intervenir sous aspirine si la chirurgie le permet ;
  • dans le cas contraire l’aspirine est arrêtée cinq jours et reprise le plus vite possible.
Pour les patients porteurs de stents actifs :
  • il faut attendre un an après la pose du stent avant d’arrêter la bithérapie antiplaquettaire, seules les interventions vitales ou urgentes doivent être faites sous bithérapie ;
  • si l’intervention n’est pas reportable elle doit être réalisée sous aspirine avec arrêt du clopidogrel cinq jours et reprise le plus vite possible ;
  • si le risque hémorragique est trop important l’arrêt complet de la bithérapie ne doit pas excéder cinq jours, sinon une substitution par HBPM à dose curative sera éventuellement choisie.
La société française d’anesthésie réanimation a émis des recommandations en 2006 tenant compte du risque hémorragique et du risque de thrombose de stent pharmacoactif, en sachant que depuis 2006 la durée de la bithérapie a été portée à 1 an pour tous les stents actifs . Une concertation entre cardiologue, anesthésiste et chirurgien est nécessaire, l’argumentaire de la décision finale transcrite dans le dossier, le patient sera averti des risques encourus à l’arrêt des antiplaquettaires. La surveillance postopératoire cardiaque (ECG, troponine) sera maintenue systématiquement pendant 48 à 72 heures et jusqu’à la reprise des AAP.
Points essentiels à retenir
  • Chez les patients porteurs de stent l’arrêt des antiplaquettaires peut provoque une thrombose du stent.
  • Le risque est majoré pour les stents actifs.
  • La durée de la bithérapie antiplaquettaire est de six semaines pour les stents nus, un an pour les stents actifs.
  • Tout chirurgie non urgente doit être reportée si possible au-delà de ces délais.
  • L’aspirine ne devrait jamais être arrêtée.
  • L’arrêt des antiplaquettaire cinq jours avant la chirurgie donne une compétence hémostatique compatible avec la chirurgie.
  • Une concertation entre cardiologue, chirurgien et anesthésiste est indispensable.
Conclusion
La chirurgie chez les patients porteurs de stent expose au risque redoutable de thrombose intrastent plus particulièrement pour les stents pharmacoactifs. L’arrêt des antiplaquettaire doit être réfléchi, issu d’une concertation multidisciplinaire. Il doit être le plus court possible. Ne vaut-il pas mieux gérer une hémorragie qu’une thrombose de stent ?
Figure 3 : Recommandations de la SFAR en présence de stent actif.


Conflit d’intérêt

Le Dr Michèle Bertrandy-Loubat déclare n’avoir aucun conflit d’interêt.