La cystite interstitielle : quel traitement en 2008 ?

14 décembre 2008

Mots clés : cystite interstitielle, syndrome de vessie douloureuse, instillation, pollakiurie
Auteurs : Pascal Mouracade, Christian Saussine
Référence : Progrès FMC, 2008, 18, 3, 5-10

La cystite interstitielle-syndrome de vessie douloureuse (CI/SVD) est une pathologie chronique de la vessie. Elle est caractérisée par une pollakiurie associée à une nycturie et une douleur pelvienne, vésicale ou vaginale. Les différentes études suggèrent que sa physiopathologie est multifactorielle mais l’étiologie reste indéterminée. Une multitude de traitements est proposée pour traiter cette pathologie mais très peu ont été soumis à des essais contrôlés. Cette mise au point vient exposer les différents traitements validés et le rôle de la restriction alimentaire dans le traitement de la CI/SVD.

Introduction

La cystite interstitielle (CI) est une pathologie de la vessie qui reste largement méconnue du monde médical français. La CI touche plus les femmes que les hommes avec un rapport de 10 :1.
Récemment, la Société internationale de continence a remplacé la terminologie cystite interstitielle par celle de cystite interstitielle-syndrome de vessie douloureuse (IC-painful bladder syndrome). Cette nouvelle terminologie est définie ainsi selon l’ESSIC 2005 (European society for the study of IC/PBS) :
  1. le syndrome de vessie douloureuse se définit par une douleur sus-pubienne en relation avec le remplissage vésical et accompagnée de symptômes tels qu’une pollakiurie et une nycturie, en l’absence d’autres pathologies telles qu’une infection urinaire ;
  2. la cystite interstitielle fait partie des syndromes de la vessie douloureuse avec en plus des caractéristiques typiques cystoscopiques et/ou histologiques en l’absence d’infection urinaire ou d’autres pathologies.
L’étiologie de la cystite interstitielle reste indéterminée. Les différentes études suggèrent que sa physiopathologie est multifactorielle. Le diagnostic de la cystite interstitielle doit être suspecté par le clinicien sur les données de l’interrogatoire. La confirmation de ce diagnostic, qui reste un diagnostic d’élimination, repose sur une série d’examens dont le but est d’écarter d’autres pathologies. Aucun test diagnostique pathognomonique de la CI n’est disponible. La méconnaissance de la physiopathologie rend les traitements empiriques.
Nous allons exposer les différents traitements validés de la cystite interstitielle (tableau I) dont le traitement médicamenteux oral, le traitement intravésical par instillation, le traitement chirurgical et la restriction alimentaire qui jouent un rôle important dans le contrôle des symptômes. Pour chaque modalité thérapeutique, nous avons essayé de décrire le mode d’action, la posologie ou le protocole à suivre et les effets secondaires. Un algorithme décisionnel que nous utilisons dans notre pratique se retrouve en fin de cette mise au point.

Quel traitement oral

Le pentosan polysulfate de sodium (Elmiron®)

C’est un polysaccharide de structure similaire à celle de la sulfate d’héparine et donc des glycosaminoglycanes. Le mécanisme d’action suppose un effet direct en restaurant la couche de mucine de l’urothélium vésical et un mécanisme indirect en liant des substances toxiques de l’urine [1]. Deux à six pour cent de la dose absorbée sont secrétés, inchangée dans l’urine. La réponse au traitement varie entre 28 et 32 % [2, 3]. Cette réponse est souvent partielle avec une amélioration de la symptomatologie de 40 à 50 %. La dose quotidienne est de 100 mg trois fois par jour. Un traitement à long terme est nécessaire puisque l’effet optimal n’est atteint qu’après 6 à 12 mois de traitement. Les effets secondaires sont rares, de l’ordre de 1 à 4 %, (surtout une dyspepsie). Il a été montré que l’introduction du traitement par PPS dans les 6 mois du début des symptômes permet une meilleure amélioration des symptômes [4].

Les antidépresseurs

Les antidépresseurs jouent un rôle dans le traitement de la CI en grande partie dû à leur mode d’action comme neuromodulateur de la douleur. Ils sont prescrits à faibles doses, car les effets secondaires peuvent être débilitants. Le traitement peut être initié tôt au cours de la maladie, en particulier si la douleur est le symptôme dominant.
L’amitriptyline (Elavil®, Laroxyl®) est généralement prescrite à des doses initiales de 10 ou 25 mg par jour, une heure avant le coucher et peut être augmentée jusqu’aux 75 mg, si bien tolérée. L’amitriptyline peut améliorer la symptomatologie de la CI dans 64 à 90 % des patients [5]. Ses effets secondaires sont la prise de poids, la fatigue, la diminution de la libido, les palpitations et rarement, une hépatotoxicité ou une aplasie médullaire.
Avec la fluoxetine (Prozac®), la dose initiale est de 20 mg par jour et peut être augmentée à 40 mg si nécessaire. La Sertraline (Zoloft®) est un autre inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine qui peut être employé et est bien toléré. Le traitement est initié à 50 mg par jour et peut être augmenté jusqu’à 100 mg par jour.
Les effets thérapeutiques des antidépresseurs sont multifactoriels : ils améliorent la qualité du sommeil et en conséquence diminuent la nycturie ; ils ont un effet neuromodulateur sur la douleur en augmentant son seuil de perception ; ainsi qu’un effet anticholinergique sur le detrusor.

La gabapentine (Neurontin®)

C’est un antiépileptique qui est de plus en plus utilisé dans la prise en charge des douleurs chroniques. On suppose qu’il a un effet neuromodulateur de la douleur en augmentant le seuil de douleur. Il est efficace chez les patients dont la douleur est le symptôme dominant [6] et il est utilisé en seconde ligne de traitement. La dose initiale est de 100 mg en trois doses journalières. L’effet secondaire de la gabapentine est la fatigue.

Les antihistaminiques

L’efficacité du traitement antihistaminique dans le contrôle des symptômes de la CI reste controversée. L’hydroxyzine (Atarax®) est un anti H1 dont l’activité est l’inhibition de la dégranulation des mastocytes. L’hydroxysine est initiée à une dose de 10 à 75 mg au coucher. L’effet n’est atteint qu’après 3 mois de traitement.

La cimétidine (Tagamet®)

Seshardi et al.[7] étaient les premiers à rapporter une amélioration des symptômes après traitement par cimétidine chez 9 patients avec CI, bénéfice retrouvé dans d’autres séries dont une amélioration clinique chez 74 % des patients traités par cimétidine après un suivi de 30 mois [8]. En 2001, une étude clinique randomisée, double aveugle, contrôle versus placebo a permis de confirmer l’intérêt de la cimétidine dans le traitement de la CI en améliorant surtout la cystalgie et la nycturie [9]. La dose habituelle est de 200 mg deux fois par jour.

La cyclosporine A (Neoral®)

La cyclosporine A est un immunodépresseur. Elle est en général utilisée pour éviter les réactions de rejet après une greffe d’organe ou dans le traitement de certaines maladies telles que le psoriasis, l’arthrite rhumatoïde et bon nombre d’autres maladies auto-immunes. Une étude récente publiée en Finlande a montré l’efficacité de l’administration de la cyclosporine A à faible dose (1,5 mg/kg deux fois par jour) chez des patients avec CI avec une réponse supérieure à celle du pentosan polysulfate de sodium (Elmiron®) [10].

Quel traitement intravésical

Le diméthylsulfoxide (DMSO)

Le DMSO est un solvant organique possédant une action anti-inflammatoire et analgésique, cependant il entraîne la dissolution du collagène, ce qui peut se traduire à long terme par une fibrose vésicale et expliquer la résistance au traitement après plusieurs cycles de DMSO.
Depuis les années soixante, le DMSO est utilisé dans la CI. Les différentes séries d’études sur le DMSO montrent un effet favorable dans un grand nombre de patients traités avec une faible morbidité [11]. Le DMSO peut être utilisé en association avec des corticoïdes et de l’héparine pour augmenter son effet.
Le DMSO est éliminé par les alvéoles des poumons et est caractérisé par une odeur spécifique de l’haleine. Il est administré dans une solution à 50 % seul ou en mélange [12] de 50 cm3 de DMSO à 50 % avec 10 ml de bicarbonate de sodium, de corticoïde (40 ml de triamcinolone), de 10 000 U d’héparine et de 80 mg de gentamycine. Le mélange est instillé dans la vessie. Le patient doit retenir le produit pendant 30 à 60 min. Le cycle est hebdomadaire pendant 6 semaines. Un flare up est décrit après la première instillation, avec une amélioration dès la 2e instillation.

L’héparine

L’héparine est un glycosaminoglycane (GAG) similaire au pentosan polysulfate sodique. Son action est de renforcer le rôle protecteur de la couche de mucine qui couvre l’urothélium vésical. L’instillation vésicale hebdomadaire de 20 000 à 40 000 UI d’héparine diluée dans 10 cm3 de sérum physiologique pendant 4 à 6 semaines est possible. Le schéma idéal d’instillation n’a pas été établi. Ce type d’instillation n’a aucun effet sur la crase. Le produit doit être retenu pendant 30 à 45 minutes. L’utilisation chronique de l’héparine est bénéfique, 4 à 12 mois sont nécessaires avant de noter une amélioration des symptômes [13].

La BCG thérapie (bacille de Calmette-Guérin)

Une étude prospective comparative évaluant l’efficacité du traitement dans la CI par instillation intravésicale de BCG a montré après un suivi de 34 semaines, un taux de réponse de 21 % pour le BCG par rapport à un taux de 12 % pour le placebo. Ce faible taux de réponse par rapport au placebo a conduit à l’abandon de la BCG thérapie dans la pratique quotidienne [14]. Le mécanisme d’action est indéterminé, il est suggéré que le mécanisme est immunologique. L’instillation est hebdomadaire pendant 6 semaines.

L’hyaluronate de sodium (Cystistat®)

L’hyaluronate de sodium est un dérivé de l’acide hyaluronique. L’acide hyaluronique est un GAG de la couche mucineuse de la vessie. L’administration intravésicale d’hyaluronate de sodium renforce la protection urothéliale de la vessie contre les produits toxiques de l’urine. Le protocole se résume à une instillation hebdomadaire de Cystistat ® (40 mg/50 ml) pendant 4 semaines. Les différentes études montrent que seule une faible proportion de patients souffrant de cystite interstitielle répond au traitement par Cystistat ®, et que pour la majorité d’entre eux, cette réponse est transitoire. Les résultats de l’étude internationale multicentrique randomisée contre placebo « CISTIC » sont attendus très prochainement.

La chondroïtine sulfate 0.2 % (Uracyst-S®)

La chondroïtine sulfate est une substance présente à l’état naturel dans le revêtement vésical GAG. Ce traitement est censé remédier à la carence de cette substance dans la protection GAG. Son effet est identique à celui de l’hyaluronate de sodium. Une amélioration clinique après instillation de cette substance a été décrite.

Les neurotoxines vanilloïdes

Les neurotoxines comme la capsaicine et la résinifératoxine (RTX) ont été testées dans la cystite interstitielle. Elles appartiennent au groupe des « vanilloïdes », leur effet dénervant est recherché dans le traitement de l’hyperactivité du détrusor réfractaire. Une étude comparative réalisée en 2005 n’a pas permis de retrouver un bénéfice dans la cystite interstitielle [15]. Néanmoins, une étude canadienne a trouvé une amélioration des scores du questionnaire d’Oleary-Sant après instillation de résinifératoxine, mais n’a pas permis de montrer une diminution de la douleur ou de la pollakiurie [16]. Le protocole est une instillation hebdomadaire de 50 ml d’une solution de résinifératoxine à 0,01 µm pendant 4 semaines.

Le nitrate d’argent

Le nitrate d’argent exerce un effet caustique, antiseptique et astringent sur la vessie. Il est principalement utilisé dans le cas des patients présentant des hémorragies vésicales. Le nitrate d’argent est souvent administré en association avec une hydrodistension de la vessie. Appliqué à l’époque par Hunner, le traitement intravésical de la CI avec le nitrate d’argent remonte à 1928 et n’est plus recommandé de nos jours. À noter le risque de sténose urétérale par reflux vésico-urétéral.

Quel traitement chirurgical

L’hydrodistension

L’hydrodistension vésicale ne se conçoit que sous anesthésie. Son rôle est diagnostique et thérapeutique avec 30 à 50 % des patients qui notent une amélioration des symptômes après une hydrodistension. Les symptômes peuvent s’amplifier pendant les 2 à 3 premières semaines suivant le test. Les patients pourvus d’une vessie de petite capacité présentent une meilleure réponse par rapport à ceux avec une grande capacité. La durée d’effet d’une hydrodistension est de 4 à 12 mois. On note une diminution du taux d’amélioration avec le renouvellement des hydrodistensions.

La toxine botulique (Botox®)

La toxine botulique compte parmi les plus puissants des poisons naturels. C’est une neurotoxine, produite par une bactérie Gram négative, sporulée, anaérobie stricte, naturellement présente dans l’environnement nommé le Clostridium botulinium. Il existe 7 sérotypes de la toxine botulique. La toxine A est la plus fréquemment utilisée en urologie. Elle bloque la libération de l’acétylcholine et entraîne une paralysie prolongée des organes ainsi dénervés. Plusieurs études rapportent une efficacité de la toxine botulique A pour traiter l’hyperactivité du détrusor résistante aux anticholinergiques. L’efficacité de la TB-A dans la cystite interstitielle reste controversée [17, 18]. La dose habituelle utilisée varie entre 100 et 200 unités injectées en sous muqueux dans 20 à 30 sites. Il a été décrit une amélioration de la douleur lorsque l’injection de toxine botulique est suivie d’une hydrodistension vésicale 2 semaines après [19].

La neuromodulation

La neuromodulation sacrée a récemment été testée chez les patients souffrants de CI avec des résultats encourageants. Une étude multicentrique a évalué l’intérêt de la neuromodulation sacrée chez 33 patients avec une CI, les résultats montraient une diminution de la pollakiurie et de la douleur ainsi qu’une amélioration du score de symptômes chez 60 % des patients [20]. Ces mêmes résultats ont été rapportés par d’autres auteurs.
L’utilisation de la neuromodulation sacrée est réservée aux patients qui ne répondent pas au traitement oral ou intravésical et chez qui une indication de cystectomie reste le seul moyen thérapeutique concevable. L’intervention se fait en deux temps, Le boîtier permanent ne sera implanté qu’en cas d’amélioration clinique notée avec le boîtier externe.

La cystectomie et la dérivation urinaire

La cystectomie simple reste un choix thérapeutique quand les symptômes sont réfractaires à tous les moyens thérapeutiques conservateurs. La plupart des patients deviennent asymptomatiques après cystectomie simple ou cystectomie supra trigonale avec entérocystoplastie d’agrandissement, mais une minorité de patients continue à présenter des douleurs pelviennes [21].
Il est préférable avant de réaliser une cystectomie, d’adresser les patients en consultation de la douleur afin d’évaluer au mieux la localisation de la douleur et de prendre une décision après une concertation pluridisciplinaire.
L’algorithme que nous utilisons dans notre pratique est représenté dans la figure 1.
Figure 1 : Algorithme décisionnel.

La restriction alimentaire

Les facteurs aggravant les symptômes de la CI

Les facteurs décrits par les patients comme précipitant la douleur de CI sont variés. On note le stress, les rapports sexuels, les vêtements serrés, l’exercice et certains aliments.
Le rôle de l’alimentation comme facteur aggravant les symptômes de la CI est considéré comme important. De nombreux patients atteints de CI ont remarqué que certains aliments pouvaient exacerber leurs symptômes et que la modification du régime alimentaire suffisait à soulager significativement ces symptômes. Cependant, d’un patient à l’autre, ce ne sont pas les mêmes aliments qui aggravent les symptômes. D’autres, en revanche, n’ont constaté qu’une influence minime de cette diète sur leur état clinique.

Impact de l’alimentation sur les symptômes

Pour connaître l’impact qu’exercent les aliments sur les symptômes, il est conseillé de commencer par faire un régime dit « d’élimination » et ne manger que les aliments et boissons figurant sous les rubriques « bien tolérés » et qui conviennent à la plupart des patients.
Les patients notent ensuite dans un carnet tout ce que qu’ils mangent et tout ce qu’ils boivent. Après deux semaines, les patients pourront introduire l’un après l’autre des aliments figurant sous les rubriques « à éviter ». Si les patients ne ressentent aucune aggravation de leurs symptômes, l’aliment pourra être consommé sans problème. Si au contraire ils ressentent une aggravation des symptômes, il faut éliminer cet aliment de leur régime alimentaire. L’identification des aliments à éliminer est un long processus qui demande de la discipline (encadré).

Conclusion

  • La cystite interstitielle reste une pathologie méconnue par le monde médical et le grand public.
  • La méconnaissance de la physiopathologie rend les traitements empiriques.
  • La réponse au traitement varie en fonction du patient, et il est fréquent d’essayer de nombreux médicaments avant d’en trouver un qui soulage.
  • Certains médicaments peuvent avoir des effets bénéfiques assez importants, mais souvent au bout de quelques mois, et malheureusement pendant une période limitée.
  • Il est fréquent que le traitement devienne de moins en moins efficace au cours du temps et que les symptômes réapparaissent.
  • Il est difficile de dire si une amélioration a été causée par un médicament ou simplement par une rémission spontanée.
  • La liste des effets secondaires entraînés par certains médicaments peut paraître impressionnante.
  • Il est important de noter que le choix d’un traitement repose sur une évaluation précise des besoins du malade par le médecin, qui pèse consciencieusement le pour (amélioration de l’état du patient) et le contre (effets indésirables). La prescription de tels médicaments s’accompagne nécessairement d’un suivi attentif avec des examens réguliers permettant de vérifier qu’ils sont bien tolérés par l’organisme.
  • En France, il n’en reste pas moins vrai qu’il n’existe aucun traitement ayant l’AMM dans cette pathologie et encore moins qui soit remboursé.
  • Des algorithmes sont cependant disponibles comme celui proposé dans cet article et utilisent divers traitements que l’on peut se procurer.
Conflit d’intérêt :
Aucun.