Des chiens dressés pour une nouvelle méthode de dépistage des cancers ?

11 décembre 2010

Mots clés : Cancer, Biomarqueurs, urines
Auteurs : Jean-Nicolas Cornu, Caroline Girardet, Olivier Cussenot
Référence : Progrès FMC, 2010, 20, 4, F135-F138
La problématique de la détection du cancer repose sur l’efficacité des tests diagnostics, et plus particulièrement sur la sensibilité et la spécificité des biomarqueurs. Dans le domaine urologique, les marqueurs urinaires sont particulièrement intéressants du fait de leur contact avec la tumeur. La corrélation entre l’odeur des urines et la présence d’un cancer a été récemment évoquée, grâce à l’utilisation de chiens dressés (dotés d’un odorat puissant), et confirmée dans notre propre expérience. Ces résultats évoquent une signature moléculaire du cancer, dont la caractérisation physicochimique fait appel à des démarches de recherches nouvelles. Cet article fait le point sur les avancées actuelles dans ce domaine ainsi que sur les possibles applications dans le futur.


Introduction

Les tumeurs urologiques sont très fréquentes et représentent chez l’homme la seconde cause de cancer après les tumeurs cutanées. Les deux cancers les plus fréquents, cancer de prostate et tumeurs urothéliales, ont chacun leur spécificité en ce qui concerne le dépistage, le diagnostic et le suivi mais ont en commun une problématique bien particulière : les biomarqueurs urinaires. En effet, le PSA ayant montré ses limites en termes de sensibilité et de spécificité, d’une part, et un test diagnostic simple sur prélèvement sanguin n’étant pas disponible pour les tumeurs urothéliales, d’autre part, un effort de recherche particulier est fait pour rechercher des témoins urinaires de la présence de ces cancers. Cette recherche fait appel à des méthodes particulières pour détecter des molécules : protéomique et étude du métabolome, biologie moléculaire, génomique.
Dans le cadre d’une approche alternative, a priori moins sophistiquée mais pas si lointaine, certaines équipes ont tenté d’utiliser l’odeur des urines comme signature du cancer. Dans cette thématique de recherche, l’outil de mesure le plus couramment utilisé est l’odorat canin. La détection du cancer par les chiens sur des échantillons de fluides biologiques a été appliquée dans de nombreux cancers, avec des résultats étonnants. Le but de cet article d’actualité est de faire le point sur les concepts sous-jacents, de présenter l’état actuel des connaissances dans le domaine et enfin, de dessiner les contours des applications cliniques potentielles pour demain.


Concept et historique

Le principe de la détection du cancer par l’odorat canin repose sur un concept simple. Les odeurs, que chaque espèce animale apprécie plus ou moins finement (l’odorat canin est 10 000 à 100 000 fois plus puissant que celui de l’homme, avec plus de 200 millions de cellules olfactives chez le premier contre une dizaine de millions chez le second), sont dues à la présence en quantité variable de composés organiques volatils (Volatile organic compounds [VOCs]) dans les fluides biologiques. Leur détection et leur quantification est délicate mais possible par l’utilisation de nez électroniques, concept développé initialement par la recherche militaire anglo-saxonne. Ces dispositifs pourraient être utilisables mais encore faut-il savoir quelle molécule on recherche ! Si la nature de celle-ci est inconnue, il faut alors tenter de différencier, en termes de qualité et d’intensité d’odeur, les urines des patients atteints de cancer de celles des patients sains. Or l’animal qui présente les capacités olfactives les plus performantes pour discriminer les odeurs sur un plan quantitatif et qualitatif avec un maximum de précision et d’efficacité est le chien, qui a en outre une très bonne mémoire olfactive.
Le choix de cet animal n’a pas été démontré par des études comparatives modernes mais remonte aux origines mêmes du concept étudié. En effet, c’est l’interprétation du comportement d’un animal qui induit la première publication sur le sujet en 1989 . Ce cas traite d’une patiente de 44 ans qui a consulté un dermatologue car depuis plusieurs mois, son chien passait plusieurs minutes par jour à renifler une lésion pigmentée sur sa cheville, même à travers un pantalon. Ce comportement insistant (qui ne concernait que cette lésion) a abouti à l’inquiétude de la propriétaire du chien. L’exérèse de la lésion a montré la présence d’un mélanome. De cette constatation, l’hypothèse d’une « odeur du cancer », si infime que seul un chien y serait sensible, a été évoquée. Une publication analogue a fait état de la détection précoce d’un carcinome basocellulaire à un stade précoce et cliniquement peu équivoque. Les auteurs ont alors pour la première fois dressé un animal de l’armée américaine en lui apprenant à reconnaître des échantillons in vitro de lésions de mélanome, qui a ensuite pu détecter une lésion d’allure non suspecte chez un autre patient, qui s’est révélée maligne après excision.
À la suite de ces deux publications aux allures anecdotiques, des essais ont été menés avec des chiens entraînés à reconnaître une pathologie donnée, avec des épreuves en double insu. Ces recherches ont concerné le cancer de vessie, le cancer de prostate, le cancer du sein, le cancer de l’ovaire, le mélanome, les carcinomes ORL, mais c’est dans le cancer du poumon que la recherche, notamment fondamentale, est la plus aboutie.


L’état actuel des connaissances en chirurgie urologique


Le cancer de vessie

La publication princeps date de 2004 pour le cancer de vessie. Willis et al. ont utilisé l’hypothèse de l’existence de biomarqueurs odorants du cancer de vessie en entraînant des chiens à la reconnaissance d’urines de patients atteints de ce cancer. L’étude a consisté à recueillir des échantillons d’urines en dehors d’un épisode hémorragique, inflammatoire ou infectieux et des urines de témoins. Six chiens ont donc été entraînés à reconnaître les urines de patients atteints de tumeur par la méthode dite du clicker training basée sur la récompense. Par la suite, des échantillons ont été présentés aux chiens en double insu après six mois d’entraînement (un échantillon à reconnaître parmi sept). Quatre chiens ont été confrontés à des urines fraîches et deux à des urines séchées. Les résultats montrent un taux de détection du cancer de 41 %, contre 14 % au hasard. Cette étude fut la première preuve scientifique du principe de reconnaissance du cancer par l’odorat canin, montrant une différence significative avec l’hypothèse nulle.


Le cancer de prostate

En 2008, une publication a proposé une évaluation de l’odorat canin comme un outil d’aide au diagnostic du cancer de prostate, sur les bases de la preuve obtenue dans le cancer de vessie . Cette étude a utilisé 46 patients ainsi que 120 témoins (ajustés sur l’âge). Quatre chiens ont été dressés, en débutant par une phase d’apprentissage selon la méthode du clicker training. Puis, au cours de la phase d’évaluation, chaque chien était confronté à sept échantillons d’urines en double insu, avec répétition des tests. Les résultats sont négatifs pour cette étude ; les quatre animaux n’ont pas détecté de manière significative la présence de cancer mieux que le hasard.
Dans notre expérience (Cornu et al., 2009), les échantillons d’urines fraîches congelées provenaient de 66 patients adressés pour élévation de PSA ou toucher rectal anormal. Le groupe cancer était formé de 33 patients, d’âge moyen 64±sept ans, avec une élévation des PSA moyenne à 12±15ng/mL présentant sur des biopsies un adénocarcinome prostatique de score de Gleason médian de 7 (6–9). Le groupe témoin était constitué de 33 patients d’âge moyen 63±sept ans, présentant une élévation de PSA moyenne à 8,2±4ng/mL, avec des biopsies normales ou montrant une inflammation. L’âge des patients et la valeur du PSA n’étaient pas statistiquement différents entre les deux groupes (p=0,7 et p=0,8 respectivement). Après une période de dressage basé sur le jeu, comportant une phase de d’apprentissage où le chien doit mémoriser l’odeur cible et une phase d’entraînement, un chien de l’armée française a réalisé cinq tests de validation avec recherche d’une urine d’un patient porteur d’un cancer parmi six prélèvements. La sensibilité et la spécificité du test ont été évaluées. Le chien a classé correctement 63 échantillons sur les 66 testés (trois faux positifs). La sensibilité et la spécificité du test ont été de 100 % (IC 89–100 %) et 91 % (IC 76–98 %) respectivement, et les valeurs prédictives positives et négatives de 92 % et 100 %. Au cours de l’étude, un patient qui avait eu des biopsies négatives a été marqué comme atteint d’un cancer et de nouvelles biopsies ont permis de mettre en évidence un adénocarcinome prostatique chez lui.
Au total, les expériences cliniques disponibles sont contradictoires mais permettent d’envisager le dépistage du cancer de vessie et de prostate par des chiens préalablement entraînés.


Les défis de la technique du dépistage canin

En cas de succès, les avantages de cette technique en routine seraient multiples : simplicité, rapidité, innocuité, non-invasivité. Cependant, plusieurs écueils sont encore à contourner pour produire un test clinique efficace.
Les biais possibles dans ces études sont en rapport avec plusieurs paramètres.
Tout d’abord, le dépistage de composants organiques volatils, en admettant qu’il en existe un ou plusieurs spécifiques du cancer, se heurte au fait que les urines peuvent être odorantes à causes d’autres composés organiques volatils présents dans les urines (facteurs confondants). Ceux-ci sont liés à l’alimentation, aux antécédents médicaux, aux parfums, aux paramètres physicochimiques des urines (pH), aux médicaments, à l’inflammation, à la présence d’autres cancers. Ces facteurs associés posent deux interrogations. La première est la standardisation du recueil des urines (boissons préalables, régime particulier pour les patients), et la deuxième est la capacité du chien à reconnaître une odeur parmi d’autres (données complexes à étudier sur le plan vétérinaire, mais la discrimination des odeurs sur le plan qualitatif par le chien est une certitude).
Ensuite, le conditionnement des urines semble avoir son importance. Willis et al. ont utilisé des urines sèches sur papier buvard et des urines congelées conditionnées en fioles pour échantillonnage ; les secondes donnaient un meilleur résultat. Le temps et le mode de conservation des échantillons pourraient avoir une importance.
Par ailleurs, la race de l’animal est à noter (la capacité olfactive du chien est dépendante de son fond génétique et du polymorphisme des récepteurs), de même que la méthode d’entraînement (durée, contact avec le maître, structure de travail, mode de récompense, répétition des examens, entretien de la mémoire du chien).
Au total, si cette méthode a permis de poser la question d’une signature odorante du cancer, elle présente de nombreux inconvénients, sans parler de leur coût et du temps passé à entraîner les animaux, dont on espère pouvoir s’affranchir. C’est le but des études scientifiques à l’échelle moléculaire sur les composés odorants et l’étude du métabolome.


Perspectives d’avenir

Au-delà des problématiques de l’amélioration des tests canins, la recherche fondamentale est active sur le plan moléculaire.
Le but de ces travaux est l’identification précise d’une molécule odorante, présente dans les urines, spécifique du processus tumoral (produit par la cellule tumorale elle-même ou par la cascade d’événements cellulaires qu’elle engendre). La recherche de cette molécule implique le screening protéique complet (métabolome) des urines avec, dans le cas présent, recherche de molécules volatiles. Cette méthode de raisonnement impliquant des analyses physico-chimiques spécialisées (spectrométrie de masse basée sur la chromatographie haute performance en phase liquide et gaz, associée à de puissants outils bio-informatiques d’analyse) a été utilisée par Sreekumar et al. pour publier le métabolome du cancer de prostate en tenant compte de la gravité de la maladie. Dans cette étude analysant les profils protéiques du sang et des urines de patients atteints d’un cancer de prostate en comparaison de témoins, les auteurs ont identifié plusieurs molécules en quantité augmentée dans les urines de patients atteints de cancer et ont proposé la sarcosine comme biomarqueur potentiel du cancer dans les urines. Le dosage de cette molécule dans les urines au cours d’une étude cas–témoin n’a pour l’instant pas permis de corroborer cette hypothèse pour mener à son utilisation pratique . Les études concernant le métabolome des cancers en sont encore aux balbutiements mais il est hautement probable que des travaux plus avancés pourront, notamment en s’intéressant spécifiquement aux molécules odorantes, trouver des candidats moléculaires pour expliquer la capacité des chiens à détecter la tumeur.
Les progrès les plus notables viennent des travaux ayant attrait au cancer du poumon, pathologie dans laquelle il n’existe pas de test de dépistage rentable comme les PSA, et dont le pronostic est encore sévère. Dans une étude récente, Matsumura et al. ont étudié le métabolome volatil urinaire chez la souris, permettant de mettre en évidence de multiples marqueurs présents chez les sujets atteints et différents selon le type de tumeur. Des études sont en cours chez l’homme.
Enfin, dans l’hypothèse de l’identification d’un biomarqueur volatil dans les années à venir, des études parallèles sont menées pour la conception de nez électroniques, permettant de détecter la quantité d’odeur dans les urines, afin de fabriquer des kits de détection. Les nez électroniques (gas sensor arrays) sont utilisés pour le diagnostic du cancer du poumon par analyse de l’air expiré . De tels dispositifs pourraient être appliqués à la détection de molécules odorantes dans les urines, permettant de s’affranchir des limites des modèles animaux.
Les points essentiels à retenir
  • La détection du cancer de vessie et de prostate sur des échantillons d’urines par l’odorat canin est supérieure au hasard.
  • Les urines d’un patient atteint d’un cancer de vessie ou d’un cancer de prostate contiennent probablement des biomarqueurs composés organiques volatils, pour l’instant inconnus, étudiés par des travaux sur le métabolome.
  • Les composés organiques volatils sont appelés à devenir de nouveaux tests diagnostiques, via l’utilisation de nez électroniques.
Conclusion
Les expériences de détection des cancers en urologie par l’odorat canin permettent d’évoquer une signature odorante du cancer, due à la présence de composés organiques volatils spécifiques. Si l’application clinique en routine de ce mode de dépistage semble complexe à mettre en œuvre, ces résultats ont ouvert de nouvelles pistes pour la recherche de biomarqueurs alternatifs dans le cancer de prostate ou de vessie. Les travaux en métabolomique sont en cours pour la caractérisation de cette signature moléculaire odorante du cancer, qui pourrait à l’avenir être utilisable grâce à la conception de nez électroniques.


Conflit d’intérêt

Aucun.